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16 mai 2015 6 16 /05 /mai /2015 07:53
« On prend toujours un train … »

Photographie : Nadège Costa. 2012.

Tous droits réservés.

« On prend toujours un train pour quelque part.

Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs. »

Gilbert Bécaud.

Voyage de nuit : « Voyage au bout de la nuit ». C’est ainsi, tout voyage est par essence, quête de soi, expérience existentielle, départ et arrivée, origine et finitude, naissance et absurdité. Nous sommes tous, le sachant ou à notre insu, des Bardamu qui luttons entre deux pôles extrêmes, celui d’une connaissance illimitée du monde, celui de son occlusion et de sa reconduction à sa nullité essentielle. Comme si la guerre en nous, sa monstruosité, son aporie, nous foraient de l’intérieur, n’attendant que de surgir en tant qu’événement tragique dont notre vie serait la mise en musique prédéterminée. Une manière de voyage à bas bruit, une rumeur, un constant assourdissement dont nous nous absenterions à l’aune de récurrentes distractions ayant pour nom : art, amour, drogue, alcool, vitesse, fête. Une suite de diversions avant que ne s’éveille, en nous, le dard aigu de la lucidité : la mort en est l’aiguillon le plus visible.

C’est sur le quai de Paris-Austerlitz que je vous ai aperçue, vêtue d’une ample robe noire -portiez-vous le deuil ou bien était-ce simple signe d’élégance, retenue dans l’ombre de vous ? - faisant, sur l’aire de ciment, vos pas comptés comme s’ils étaient le signe avant-coureur d’un destin en voie d’accomplissement. Vous étiez chaussée d’escarpins ouverts laissant apercevoir la braise de vos ongles, une lunule de lumière y faisait son feu-follet. Le haut de votre visage était dans l’ombre portée d’une capeline qui vous dissimulait aux yeux des curieux et des indiscrets. Vos yeux, sombres eux aussi, y trouvaient un naturel refuge. Je les croyais mordorés avec des reflets d’obsidienne. Mais, peut-être, n’était-ce que mon imaginaire qui les habillait de si ténébreuses envies ? On ne représente bien que ce que l’on est soi-même et j’étais dans l’indécision de vivre.

Vous êtes entrée dans le compartiment qu’éclairait, à la manière d’une Lune gibbeuse, une veilleuse violette dont le clair-obscur était aussi impalpable que la brume d’un lac. Nous n’étions que deux, installés dans la diagonale des sièges. Vous étiez un genre d’apparition mystérieuse, la simple courbure d’un songe, l’envol prochain d’un rêve. La faible clarté était propice aux jeux oniriques et vous auriez pu aussi bien être l’amante fuyant son aventureuse existence que la femme ordinaire rentrant au foyer avec le désir d’y trouver joie et réconfort. Vos jambes sagement croisées, votre immobilité étayaient la seconde thèse, celle qui accréditait humilité et retour à soi avec la pure décision d’être au monde dans la simplicité. C’est ainsi, c’est inévitable cette inclination à n’être que des voyageurs d’un Orient-Express en partance pour quelque aventure, du côté de vienne, Venise ou Istanbul, ces villes qui sont plus des lieux romanesques que des cités faites de pierres et de sang, de chair et de vies somme toute banales, avec de simples histoires.

Vous n’avez ni feuilleté un livre qui m’eût donné quelques explications, ni rehaussé d’un fard un visage teinté de pâle, ni murmuré quelque remarque - fût-elle anodine et circonstanciée, la qualité de l’air par exemple - et vous m’avez reconduit à n’être porteur que d’hypothèses vous concernant, toutes fausses par nature. Mais c’était là m’offrir la plus belle des libertés qui soit : je pouvais vous imaginer à ma guise sous mille formes différentes, ardente et passionnée ou bien froide et distante. Mes successifs états d’âme en décidaient, aussi changeants que la lumière sur le clapotis d’un lac. A vrai dire, j’aimais cette silhouette hiératique que vous portiez au-devant de vous à la manière d’une défense. Il eût été illusoire de vous connaître alors même que je demeurais, pour moi-même, cette Ultima Thulé dont je ne saisissais que quelques esquisses fuyantes comme l’estompe. Vous êtes descendue dans une petite gare de Sologne, au milieu du tremblement argenté des bouleaux et du scintillement des étangs. Personne ne vous attendait sur le quai qu’une brume saisissait à la manière d’un poudroiement. Bientôt, alors que le train reprenait son allure, vous n’avez plus été qu’une tache noire se fondant dans le silence nocturne. La forêt faisait son glissement continu et, de-ci, de-là, les bruyères dissipaient leur poussière mauve qui se confondait avec le crépuscule du compartiment. Alors seulement, j’ai consenti à trouver quelque repos. Votre apparition comme un clignotement au rythme des éveils et des endormissements.

Bientôt le voyage trouverait son épilogue, comme une guerre parvient à son exténuation après qu’elle a épuisé les ressources du tragique. Terrible condition humaine qui ne se satisfait ni du bruit ni de la fureur mais de leur conflit permanent. Nous ne sommes que des passagers clandestins en partance pour une destination inconnue. « Au bout du quai flottent des mains et des mouchoirs.» Mais qui donc les agite ces étonnants sémaphores, alors que l’aube se lève et que, déjà, la nuit n’est plus qu’une hallucination ? Qui donc ?

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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