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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 06:55
« Torse ».

« Torse ».

Eau forte et aquatinte.

Œuvre : François Dupuis.

Au début rien n’était que la feuille vierge, la plaque de métal intacte et « Torse » un vague rêve à l’horizon de l’artiste, une belle inconnue dont les voyeurs de l’œuvre n’étaient même pas conscients. Pour percevoir, soit il faut avoir l’objet posé devant soi, soit l’halluciner au moyen de son imaginaire et le porter dans l’aire d’une possible émergence. Ce qui est passionnant, c’est de voir comment l’œuvre naît, ce qu’elle engage dans les profondeurs de ceux qui en seront les témoins, le sachant ou bien à leur insu. Il en est ainsi des œuvres d’art, elles procèdent toujours à la mise en place d’une temporalité double, celle originaire de l’artiste, celle dérivée des regardants. Le statut ontologique de l’apparition est donc toujours l’objet d’un décalage, mais aussi d’une valeur relative de deux intentionnalités qui, au final, devront consentir à coïncider, au moins à viser le même spectacle, le contenu en serait-il différent pour de simples considérations existentielles. Le regard, les expériences, les sensibilités des divers protagonistes sont, par nature, différents. C’est à un accord des différences par l’intermédiaire du plus petit dénominateur commun qu’il faut se résoudre afin que l’objet d’art délivre un sens.

Mais, d’abord il faut regarder. L’artiste est dans son atelier, penché sur l’œuvre en train de se créer. La verrière diffuse ce qu’il faut de clarté pour que le mystère de la parution demeure entier. Ce qui s’accomplit, ici, dans le silence du lieu, est identique au surgissement de l’épreuve photographique au contact des sels d’argent dans le clair-obscur du laboratoire. Rien n’est qu’attente et absence de profération, puis soudain, apparaissent les premières ébauches de ce qui sera et s’inscrira dans le temps à la manière d’une nécessité. L’art est ceci, la vérité inscrivant le chiffre de sa propre présence sur la plaque du réel ou bien il n’est rien que pure digression. Regardons donc. La plaque de cuivre fait son feu que, bientôt, recouvre le film du vernis. A partir d’ici se font les gestes décisifs qui seront partie intégrante de l’œuvre. Mais que sont donc ces gestes en leur essence ? Inciser à la pointe afin d’ouvrir le vernis est non seulement une technique, mais une projection du corps même du créateur, de son esprit, de ses affects, de ses conceptions dans le secret de la matière. Gravant, c’est une manière de démiurge à l’œuvre que nous découvrons en train de façonner un monde à sa propre image. Car c’est bien de ceci dont il s’agit. Tout comme l’ordonnateur de l’univers pétrit la boule d’argile afin de lui donner forme et sens, l’artiste prélève dans sa chair les fibres vives de son exister avec la finalité d’en faire le don à cela même qui accueille son geste, cette plaque qui est comme son écho, son alter ego, sa raison de vivre. Alors, petit à petit, à chaque morsure de la pointe, c’est déjà la mise au monde de « Torse », cette illusion qui se vêt des habits, sinon du réel, du moins de ses repères iconiques. C’est une image qui se précise avec sa topologie, ses valeurs du plus sombre au plus clair, ses hachures et ses scarifications, ses profondeurs et ses retraits. Mais il faut s’absenter un moment de la fascination dans laquelle nous plonge la création et se diriger vers ce qui fait sens en profondeur.

Que sont donc chaque incision, chaque morsure, chaque polissage en dehors d’une modification de la trame du métal, de ses caractères physiques ? Que visent-ils à mettre en œuvre ? Mais tout simplement les prémisses d’un sens dont, sans doute, l’artiste n’est pas alerté lui-même. Imaginons telle griffure comme le souvenir de l’amante, telle autre identique à une douleur fulgurante qui, un jour, irradia et saisit l’âme. Imaginons, telle surface se lissant sous la spatule du brunissoir à la manière de la caresse maternelle originelle, telle autre surgissant de la vague chargée d’écume un jour d’enfance, voyons encore la diffusion de l’encre telle une nuit chargée d’étoiles dont la poésie, encore aujourd’hui chante sous le rouleau de la presse. Penchés au-dessus de l’épaule de l’aquafortiste, cet alchimiste des temps esthétiques, voyons combien la révélation de l’image porte son empreinte. La pointe d’acier, tel un calame divin a entamé l’ordre du réel, lui assignant de figurer dans celui du symbolique, de l’imaginaire. Belle triade sémantique dont l’œuvre ne se départira plus pour la simple raison que son initiateur y aura introduit les sèmes de l’art, autrement dit les siens propres, tant chaque geste incisant le métal est comme une écharde plantée dans le vif de son être-au-monde. Comprendre ceci, c’est tout à la fois saisir un peu de la biographie de son auteur, mais c’est surtout doter ce qui nous fait face, cette belle encre, des seuls prédicats qui s’y développent avec l’aisance de quelque vérité.

Mais « Torse » ne saurait s’arrêter là, comme si le geste premier de l’artiste la maintenait en un état de suspens dans quelque empyrée inaccessible. « Torse » est en attente de ceux qui vont amener l’œuvre à sa pleine profération, sinon définitive - tous les futurs regardeurs seront requis à cette tâche de signifiance -, du moins dans une manière de complétude qui la portera au-devant d’elle dans la manifestation qu’elle est. Dans le musée, dans la galerie, les regards sont là qui fécondent l’œuvre, la polinisent, l’amènent à l’éclat du paraître. Car les sèmes - autrement dit la semence - auront à trouver les nécessaires correspondances de manière à ce qu’une suite fondatrice soit donnée. Les regardeurs dont les yeux sont éclairés par un infini lexique de manifestations enracinées dans leur vécu, verseront à la source commune leur propre part de ressenti, d’émotion, de souvenirs (quelque part en eux, tout comme en l’artiste vit une manière d’archétype dont « Torse » est l’une des multiples déclinaisons) et, ainsi, à la conjonction des regards, visions du créateur, visions de ceux qui assurent la réception de l’œuvre, celle-ci trouvera la voie à frayer pour signifier son propre être-au-monde.

« Torse », nous l’aimons telle qu’elle est, issue de sa nuit, du fond dont elle s’est extirpée pour surgir dans cette présence de l’art qui est pure lumière. « Eau-forte », quel plus beau nom pouvait-on donner à ce qui se promet à notre propre ressourcement ?

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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