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17 avril 2015 5 17 /04 /avril /2015 08:06
Avant que les choses ne s’ouvrent.

« Matin 2 ».

Œuvre : Patricia Weibel.

C’est l’heure sans heure, le temps sans temps, la conscience sans conscience. Tout est refermé et l’exister n’est qu’un leurre faisant sa petite musique d’outre-Terre. Comme si nous étions pure diversion aux confins du monde. Comme si nous étions avant même notre propre parution. Simple boule de terre qu’un facétieux démiurge façonnerait entre ses doigts avec le seul désir de faire durer le plaisir autant qu’il se peut. Ses doigts, nous les sentons sur notre tunique de glaise. Ses doigts éthérés qui nous façonnent de telle et de telle manière. Sous la caresse du Maître, nous sommes infiniment malléables. Forme sans forme. Puis forme comme ceci. Puis forme comme cela. Infiniment ductiles. Prédicats s’annulant à même leur propre énonciation. Nous étions mince et long comme le fil, puis l’instant d’après, pareil à la sphère parménidienne, puis semblable au rocher de Sisyphe. Sans arrêt nous passions de l’écoulement héraclitéen - le fil sans fin -, à la perfection de la boule, pour finir dans cet étrange nihilisme qui nous annulait à seulement créer une gestuelle sans fin. Cependant nous n’éprouvions aucune tristesse. Cependant nous n’étions pas sous domination. Nulle dialectique du Maître et de l’Esclave. Nous étions l’un par l’autre, l’un grâce à l’autre. Nous étions cause et conséquence, chacun notre tour, pure réversibilité. Boule malléable nous façonnions le Maître qui nous façonnait en retour. Nous étions le motif par lequel le démiurge apparaissait et produisait son artisanat.

Depuis la chambre qui nous tient lieu d’abri, nous regardons le monde. Il vient juste d’être créé et les mouvements sont encore maladroits. Les hommes-culbutos oscillent d’avant en arrière comme de drôles d’Ubu-rois. Les femmes-cuillères de Giacometti ne sont que concavités non encore conscientes de leur étrange pouvoir. Le bébé n’est pas tout à fait cet « ange qui pleure » d’Albrecht Dürer, si disgracieux, mais il n’est pas encore séparé de sa lourde matérialité, si bien qu’il figure une manière de nymphe en voie de métamorphose. Toute chose dans son statut larvaire s’énonce en tant que rejeton du chaos. Il est si difficile de sortir de la gangue de terre, de prendre figure humaine. Longue est la parturition de la Tellus Mater, terribles les convulsions par lesquelles nous sortons de l’ombre pour surgir en pleine lumière. Nous clignons des yeux, nos paupières ont des larmes, nos mains sont roides, notre corps tubéreux. Notre sort de racine nous tient encore lié à quelque puissance chtonienne, à quelque forge qui résonne en nous et loin, là-haut, les fureurs d’Ouranos nous tiennent le front bas, la nuque pliée, comme si nous allions ensemencer le sol dont nous sommes issus.

Mais voici que tout s’éclaire. Mais voici que la fenêtre parle la langue que nous attendions depuis Babel, la langue qui faisait ses longues avenues dans le dédale de nos corps. C’était elle que nous attendions sans bien le savoir alors que les mots, les sublimes mots commençaient à festonner le massif de notre langue. Enfin figure humaine s’impose à nous. Enfin l’essence dont nous n’étions que l’effigie de chair s’annonce avec la majesté d’un paysage dans un tableau de Caspar David Friedrich « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », par exemple, ce prodige du romantisme, figure de proue de la sensibilité dans l’humain. Enfin nous émergeons à nous-même. Enfin nous paraissons au monde. Tout brille et resplendit, tout va de soi. Tout reçoit nom et s’organise en cosmos. Enfin nous pouvons dire le rocher et la mer, la rose et le chèvrefeuille, le lynx et le chacal, l’homme et la femme, l’enfant qui en est la confluence.

Enfin nous sommes hommes parmi les hommes. Sur la fenêtre qu’éclaire le soleil matinal, flottent encore les voiles de la nuit. Les nuages paraissent pareils à de gros flocons lissés de lumière. Le ciel est encore taché de noir et le poème nocturne y résonne selon d’étranges mélodies. Oui, persiste un carreau noir, résurgence de la confusion primitive. Mais cela n’est rien qu’une aventure du temps. Partout ailleurs s’imprime le lexique du monde. Partout est en marche la grande rhétorique qui nous fait tenir debout, nous écartant définitivement de la terre, de la plante, de l’animal, du rocher qui menaçait de nous écraser. Nous levons les yeux au ciel et nous sommes libre. Libre d’aller à notre guise parmi les beautés qui, partout, dessinent l’immense tableau de la joie. Oui, la fenêtre s’ouvre et nous allons dehors, tout contre la mer, la dune, le sable, les espaces infinis. Oui, notre gangue de terre est un si lointain souvenir. Oui, nous sommes libre ! De refermer la fenêtre. Et de la rouvrir, bientôt. De la rouvrir immensément !

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos

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