Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 15:26
Seul le vent parfois.

Septembre 2014© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

Seul le vent parfois.

Gagnant Port-Blanc par la route, seulement distrait par le vol erratique des mouettes, je pensais aux images de l’existence, à l’étrange phénomène de la persistance rétinienne. Les paysages, les choses, les visages s’imprimaient-ils à demeure dans quelque coin du lobe occipital, en repos, n’attendant que de resurgir ? Etaient-ils de simples hallucinations du présent, sortes de réaménagement du passé ? Et la mémoire, là-dedans, quel rôle jouait-elle ? Ne magnifiait-elle pas ce qu’elle recelait depuis des temps immémoriaux à la manière d’une délicieuse « petite madeleine » proustienne ? C’était si étrange d’avancer sur le chemin de la vie, insouciant de ce qu’avait été son histoire ancienne puis, soudain, de se trouver submergé de visions qui envahissaient tout, jusqu’à faire disparaître l’horizon du réel.

On était installé dans le confort d’un cercle de lumière, frappant les touches de sa vieille Remington, un cliquetis bourdonnant tout autour de la tête, et voici que surgissait quelque chose que l’on n’attendait pas. Le livre au vieux maroquin teinté de fauve dans le silence d’une bibliothèque, le chrome d’une voiture glissant le long des quais à la manière d’un trait d’argent, la silhouette d’une actrice de théâtre ou bien, dans l’évidence d’une absence, ce visage inconnu qu’aucun nom n’habitait pas plus qu’une mince fiction qui aurait pu le circonscrire, le situer en un lieu, le poser en un temps déterminé. Un pur évanouissement, la perte d’une clarté sur une porcelaine blanche, le lustre du jour sur la rivière de l’aube. Cela girait infiniment autour de soi avec l’aimable insistance d’une comptine pour enfant, avec le ronronnement d’une berceuse. Et voilà que l’image que l’on pensait de miel et de nacre plantait son écharde au profond de la conscience et c’était comme un acide qui aurait décidé de dissoudre les chairs, de les réduire à l’apparence de simples nervures. Le limbe avait été dissous, ne demeuraient que de bien étroits harmoniques, de bien persistantes rumeurs.

Seul le vent parfois.

C’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain et le temps comme une outre aux flancs dilatés n’offrant plus que son immense vacuité. Comment vivre avec la percussion constante des images, leur rythme de grêle soutenue, leur urticante effusion sur le lisse de la peau et ne pas devenir cet esquif ballotté par les vagues océaniques de l’imaginaire, comment ne pas sentir souffler, tout contre l’étrave des yeux, le vent acide de la folie ? Comment ? C’était cela, cette gerbe continue de questions faisant ses continuels feux de Bengale qui s’étoilaient en arrière du front, ouvraient l’aire immense d’une inconnaissance des choses. Car la perdition croissait avec la profusion des formes et des lignes, le croisement incessant des métaphores. Tout se diluait dans un éternel brouillard, tout se noyait dans une sorte d’indistinction originelle. C’était comme un commencement du monde, avant même que la lumière n’ait fait paraître son règne. Une confusion ivre d’elle-même. Ceci aurait pu durer ce que durent les illusions, à savoir toute une vie, si ne s’était installée, au centre du dispositif, cette manière d’icône qui, insensiblement, effaçait tout le reste, balayait d’un revers de main ce qui ne paraissait plus qu’à l’aune de simples contingences.

Seul le vent parfois.

L’image était belle qui disait la pure essence de l’exister en mode naturel, une présence si inapparente qu’elle avait la couleur du songe. Les autres visions étaient loin derrière dans l’œil d’un puits avec des reflets d’outre-vie. Pas même la buée sur la rive d’un lac, pas même le hululement dans le rhizome de la nuit. Oui, vous étiez là, au bord de mes doigts hagards, au bout de ma vue brouillée, sur la braise vive de mes yeux. Là, comme la brûlure de la vérité. Beauté infrangible que rien, jamais, n’effacerait. On n’estompe pas la grâce, on ne peut faire disparaître la lumière. Ses rayons sont un chant infini du temps, un long poème de l’espace. Et, en filigrane de tout cela, le sentiment tragique que je ne vous connaissais pas, que, peut-être, vous n’existiez pas. Simple feu allumé à l’orée de ma conscience. Je longeais la Baie de Goermel, ses rives semées d’arbres, ses rochers rouges plantés dans l’eau de cristal, l’essaim de ses ilots dans la brume solaire. Vous étiez l’un d’entre eux, si mystérieux, inaccessible derrière la barrière de ses vagues, ses lagons de flots verts. Parfois la beauté est telle qu’elle devient irréelle et l’esprit s’épuise à vouloir en cerner les formes, à en réaliser l’exigeante quadrature. Pareil à l’enfant derrière la vitrine et les merveilleux jouets qui scintillent parmi le lacis des guirlandes, le frimas des étoiles. Alors la tentation est grande de renoncer à soi, d’inverser le rouage des heures, de regagner en pensée la graine primitive, l’ombilic qui nous abritait encore du monde.

Seul le vent parfois.

Je jouais à vous créer un cadre, à vous inventer une vie, à vous poser au plus haut d’une branche afin que nul ne pût vous atteindre. Je jouais à vous modeler, comme le petit homme le fait de sa boule de glaise, en toute innocence, attendant que le prodige se produisît. Je voyais rouler, sous mes doigts ravis, l’ovale nacré de votre visage avec, au milieu, le cratère presque éteint de vos lèvres. Les mots, les merveilleux mots étaient là, sur le point d’éclore, de révéler le poème du monde, peut-être celui de l’amour, cet absolu dont jamais on ne revient. Puis le ruissellement de jais de vos cheveux, cette infinie douceur coulant de vous comme l’eau claire du ciel. Puis le golfe d’ombre disant le mystère de votre cou. Puis cette épaule aussi lisse que le galet dans la lumière du rivage. Puis ce bras, cette levée de marbre souple avec la main en conque afin de recueillir votre épiphanie à nulle autre pareille. Puis cette gorge naissante, de talc et de brume, cette écume si virginale, cette indolence, cette haute parution si semblable au glissement du cygne sur le miroir d’un lac. C’était cela, être dans la mesure du jour, au bord du rivage océanique, empli de la certitude que plus rien d’important ne serait jamais dévoilé. C’était une attente, une stupeur, la joie s’immolant dans l’abîme de la gorge. Le silence serait éternel qui riverait mes yeux à cette vision. Car, à cet instant de moi-même, dans ce lieu tellement teinté d’immatériel, je savais que vous n’étiez que l’ombre de mon espérance, la fuite du temps, ce poème proféré à l’aune de son propre écho. Bientôt le jour baisserait dans des teintes de cendre et les sternes glisseraient dans l’air, partageant le ciel en deux parties égales. Le haut pour les rêves, le bas pour la réalité. C’était ainsi, il n’y avait rien d’autre à faire qu’à attendre la prochaine vision.

Seul le vent parfois.

Seul le vent parfois qui portait avec lui, dans le secret de ses plis, dans ses volutes libres, dans l’effeuillement de ses membranes de telles images créatrices de rêve, il n’y avait rien à chercher nulle part, que soi dans la dérive des choses. Rien à chercher, tout à trouver. L’eau se teintait de nappes sombres, le ciel faisait sa petite musique de nuit, la terre se disposait à un long sommeil. Demain serait le jour dont on attendrait qu’il nous délivrât du doute. Existions-nous alors que VOUS, étiez si irréelle dans l’ombre de vous ?

Partager cet article

Repost 0
Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
commenter cet article

commentaires

Anna Hyss 29/11/2014 08:51

Anna. Merci pour cette magnifique réception de mes textes. C'est toujours un bonheur d'écrire, c'est aussi un bonheur que d'être lu attentivement. Je comprends que l'écran ne soit pas le support idéal de lecture. Il existe bien une version papier de mes écrits (2 livres de 760 pages imprimés et deux autres livres de 900 pages qui le seront bientôt. Mais ceci demeure une édition privée, nombre d'articles comportant des images non libres de droit). Encore un grand merci pour votre fidélité. Bien à vous. B-S.

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher