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17 octobre 2014 5 17 /10 /octobre /2014 07:05
L'éclipse des jours.

Photographie : Blanc-Seing.

Le jour est gris, brumeux, avec quelques filaments bleuâtres traînant au ras du sol. Fin de l'été. Avant-goût de l'automne. Il fait déjà si frais et les jours se suivent comme exténués. L'hiver sera rigoureux. En témoigne le criaillement incessant des freux rayant le ciel de leurs faucilles noires. C'est du moins ce qui se dit, ici, sur les terres de Bérieux-le-Haut, parmi les touffes sauvages de la garrigue et les monticules de pierre. On parle peu dans cette contrée aride que parcourent les sillons du vent. On courbe l'échine, on se vêt de canadiennes calamistrées, on se faufile, silhouettes usées, au milieu des toisons sales des moutons, dans les creux d'argile des collines. Quelques mots, parfois, lâchés entre deux rafales de tramontane, deux coups de blizzard venus du lointain de la mer. Quelques grognements pour dire la Folle qui demeure ici et cloue des crapauds et des ailes de chauve-souris sur les portes des étables, celles aussi des demeures émergeant à peine du sol. Le matin, dans le rond de la lampe de carbure, les hommes sortent avec précaution, évitant de marcher sur une dépouille, une membrane encore prise des remous de la nuit. Avec le brin d'une fourche on se saisit de la peur, on la porte à la manière d'un mortel sortilège, on la précipite dans le bouillonnement des eaux, on veut l'oublier. Si terrible la folie quand, dans les plis nocturnes, dans les meutes de nuages noirs, elle ricoche infiniment entre terre et ciel, portant aux hommes la plaie avec laquelle ils doivent vivre, dont, jamais, ils ne sortent.

Le chemin monte à l'assaut de la colline en une longue traînée blanche qui, au loin, se perd dans le moutonnement plus sombre des chênes-verts. J'ai remonté le col de mon blouson, entouré mon cou d'une écharpe. Une humidité couleur de zinc monte du ruisseau longé d'un liseré d'arbres. Sur ma droite, dans un fouillis de ronces et de mûres sèches, un genre de cirque abrite une étique fontaine. Un gargouillis s'en échappe, venu des profondeurs de la roche. Une bâtisse proche, aux ouvertures étroites, aux volets disjoints battant contre les murs, une lampe nue y diffuse une lumière avare, comme si, ici, rien ne devait jamais sortir d'un immémorial mutisme. Une silhouette à l'intérieur, celle d'un berger se sustentant avant d'aller rejoindre son troupeau. Quelques chèvres sur une butte. Puis les traces de l'homme s'effacent pour laisser place au règne du minéral, du végétal. Bientôt, sous le couvert des arbres, comme au bout d'un long tunnel, je n'aperçois plus de Bérieux que le chaos de maisons grises, le foisonnement des platanes noyés dans une flaque jaune, le rythme des clôtures de bois. Partout, dans le massif forestier, des sentiers ouverts par la fougue des sangliers, les traces des sabots des chevreuils, des poils accrochés aux buissons. Là, au contact de ce pays si austère, si empreint de mystère, les phrases des bergers résonnent dans ma tête, galets faisant leur bruit d'osselets tout contre la digue de la tête.

Je les entends dire la Folle - elle ne porte d'autre nom que ce prédicat qui la cloue irrémédiablement à son destin -, son errance sans fin de colline en rocher, de ru à sec en falaise de craie, de glaises rouges en mares boueuses, n'ayant plus pour demeure que le vide de la nature, le dôme infini du ciel, la quadrature des sols de pierres et de lichen. Je les entends dire la folie pure, pareille au cristal, la flamme intérieure qui dévore, les obsessions qui mugissent dans l'antre de la tête, mutilant la conque d'os, triturant les plis de la mémoire, brisant la pensée, écartelant l'esprit selon une infinité de fragments. J'entends la Folle dire sa douleur, sa perte, le sang de sa vie partout répandu, le souffle abrasant le vide intérieur après qu'elle a été "aimée", non pour elle, non pour ce qu'elle est, seulement son corps, son sexe écartelé, son ventre taché de lourde semence; elle, laissée sur le bord de la falaise, comme en suspens, victime sacrificielle de l'aporie humaine. Elle, simple jouet, simple colifichet dont on joue puis qu'on remise dans le coffre de l'oubli avec mépris, la peur au ventre qu'elle demande à être nommée, reconnue, portée sur des fonts baptismaux, inscrite dans le registre de l'exister. J'entends le récit des bergers, leur excitation à raconter la scène par laquelle la Folle est devenue ce qu'elle est, une perdition parmi les lentes convulsions du monde. J'entends leur respiration haletante comme celle des chiens, je devine leur trouble, leur érection qu'ils ont de la peine à contenir, leur jugement à la hache qui taille et condamne la Salope car, oui, à les croire, c'en était une pour avoir attiré cet Etranger, sans doute par envie, vice, désir qui forgeait à blanc l'enclume de ses cuisses, la disposait ouverte pareille à l'abîme, aux portes qu'empruntait le galop des moutons, aux failles des montagnes où le vent s'engouffrait en hurlant. Oui, ses cris à elle, on les avait entendus et on avait bouché ses oreilles de la cire de l'ennui, de la glu de l'incompréhension, de la pâte de la rémission à être. Ici, sous le ciel abrasé, au coin des pierres angulaires, dans la pierre ponce du vent, au plein de la laine des troupeaux, l'esprit s'était enduit d'une couche grasse de suint, l'âme avait déserté ces corps livrés au désordre dionysiaque, à l'orgie primitive qui confondait en une seule et même boule compacte l'intelligence étroite du monde. Une pente fatale à se percevoir identique au genévrier torturé, aux stries rouges de l'érosion, aux murs de pierres sèches cloisonnant les pâtures, aux futaies décharnés par l'acide du vent. Il y avait si peu de répit en ce pays condamné à vivre sous des fourches caudines, à se plier sous le joug des nécessités, à marcher dans l'inapparence de soi jusqu'à la dissolution. Il n'y avait plus de libre arbitre, de jugement possible, d'intellection à élever. Tout était gelé dans une même congère, tout était égal à tout jusqu'à l'absurde.

Maintenant, je suis sorti du couvert des arbres, parmi les touffes d'herbe rase et un semis d'étroites clairières. Un lourd voile de nuage glisse contre le verre du ciel, troué parfois, par une bande plus claire, pareille à du corail et le soleil s'éclipse derrière un disque brun, laissant paraître sur sa périphérie une couronne plus claire, brillante, disant la justesse des choses lorsque le regard n'est pas voilé par les insuffisances de l'entendement. Comme une métaphore éthique venue dire aux hommes la nécessité d'un juste éclairement. La grande croix que l'on aperçoit du hameau en contrebas, la voilà qui se découpe à contre-jour du ciel avec une étrange présence. Ma vue s'est brouillée, sans doute à cause des larmes qui perlent dans les yeux sous les poussées violentes du vent. La croix paraît suspendue dans l'air, dans un genre d'élan qui paraîtrait vouloir la soustraire au peuple des hommes. L'image est si fortement biblique qu'elle semble être issue du Golgotha, là où étaient crucifiés les condamnés. En avant, en direction de l'espace libre qui donne sur la perspective d'un cercle de collines, la Folle, dans une posture légèrement inclinée, comme si elle venait de descendre de la croix dans un geste symbolique de libération. Mais, se libère-ton jamais des anathèmes, des condamnations hâtives, des pogroms dans lesquels les autres, parfois, vous exilent afin que votre absence les lave des doutes d'une conscience si peu éclairée. En bas, tout en bas, dans les carrés de pierre, j'aperçois les bergers, les moutons, quelques ânes, des vaches à la robe couleur de plomb. Les bergers dont la taille paraît celle de simples soldats de plomb ou bien de marionnettes. De marionnettes à fil, pensé-je malgré moi, l'idée du Destin tirant ces fils replaçant les choses dans l'aire d''une simple compréhension. Non d'une justification. L'homme est toujours libre de ses actes, même s'il n'a pas décidé de sa naissance. Mais, une fois dans le monde, homme-debout, il lui faut assumer cette belle verticalité qui l'assure de son essence et le distingue du végétal lent, du minéral amorphe. Dans ce pays tissé de primitivité et de violence inhérente aux sols ingrats, tout semble se confondre dans un même registre d'indistinction, les logis, les hommes, les femmes, les sentiments, les événements de l'amour. C'est cela à quoi je pensais, gravissant le dernière pente escarpée qui me conduisait au pied du calvaire. Soudain il y a eu une éclipse totale noyant tout dans la ténèbre la plus dense qui soit. Durée illimitée du temps privé de ses habituels repères. Puis le retour de la lumière, son surgissement dans l'aire du ciel, son crépitement sur la porcelaine des yeux. Je mets mes mains en visière au-dessus de mon front. J'accommode. Plus rien n'est là pour m'assurer de ma propre présence. La Folle a disparu, la croix a replié ses poutres de bois, les collines sont des brumes à l'horizon.

J'entends des voix me dire l'éclipse des jours, j'entends une brume blanche glisser le long des cloisons de ma tête, j'entends les carillons de la cloche de Bérieux, les sonnailles des troupeaux, le sifflement du vent dans la caverne de mon corps, mes os s'entrechoquer au milieu des chairs lourdes, j'entends les battements de mon sang, je sens la stalagmite érigée de mon sexe, je sens les bouillonnements d'un ventre qui n'est pas le mien, l'angle ouvert de jambes écartelées, j'entends le vent du désir faire son bruit de rabot, sa rutilance de varlope, j'entends le cri sous le rocher de ma chair, les souffles oppressés des bergers, les hurlements des chiens, les assauts furieux du vent, j'entends le balancement de la terre, le rythme lourd de l'océan, les freux crier et déchirer l'air de leurs signes noirs, j'entends craquer les ramures lourdes des chênes, je sens mon poids de rocher, ma gluance d'argile, mon rut de ru usant son parcours sur les billes des galets, je sens, au-dedans de moi, la toison épaisse des moutons, la vigueur des chiens de troupeaux, les théories de pierres des hameaux, les hululements des dames blanches la nuit; je suis aile de chauve-souris, membrane aux parois translucides, peau grumeleuse de crapaud, goitre gonflé poussant son coassement parmi les rumeurs du monde. Je suis celui que je ne suis plus, peut-être le berger enduit de suint, l'étranger et son outre gonflée de désir, je suis la Folle descendue de la croix qui expie son péché. Au secours, aidez-moi, c'est si difficile d'y voir clair, parmi les nuages de suie, la perte du soleil et l'éclipse de l'esprit. Aidez-moi, sinon, vous aussi, serez en danger !

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
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