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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 16:37
 Le poème est éternité.

Le cheval "chinois" - Grotte de Lascaux

Source : Arts du Monde

*

(Les premières représentations de la fable humaine)

   

   A l'orée de cette si belle poésie, il ne nous paraissait pas possible de lire et de laisser dans l'ombre ce qui, de soi, brille de l'éclat du silex. Toute œuvre de langage aboutie entraîne aussitôt dans son sillage une manière d'écume qu'il convient de ne pas laisser retomber. Le langage féconde le langage comme les gouttes font avancer la rivière. C'est de la source dont il faut partir, puis cheminer longuement de concert avec ce qui est promesse de beauté. Tout alors flamboie d'une singulière vie intérieure. Bientôt sera l'estuaire, mais rien n'aura été perdu, l'eau aura été fécondée et portée à son accomplissement. C'est de cette manière qu'il convient de cheminer à côté des œuvres, en ouvrant un dialogue avec elles, plutôt que de demeurer dans le silence ou l'accompagnement distrait. Écoutons donc ce que ce poème, entre les lignes, a à nous dire :

[NB : le court texte ci-dessous n'est pas à lire comme commentaire du poème,

mais seulement comme fable jouant en écho avec ce qui s'y dévoile et conduit

le lecteur dans une contrée où il n'y a plus de repères logiquement assignables.]

*

'Enfantée d'éternité'

 

"Lorsque je te vois

Attentif

A l’orée de ta forêt,

Tu portes en ta veste de feuilles

Des fragments de rouleaux verts,

Et au poignet

Cette liane de pervenches.

Je ne sais d’où tu surgis

Toi qui désarticules

Les marionnettes de la mémoire.

Je t’entends faire trembler la porte de la chapelle,

Allumer une à une les bougies

Aux yeux étincelants.

Tu prépares un coin de sol,

Un tapis de sable

Et

Ce que tu me tends à boire,

Dans ta paume ouverte,

A la couleur de l’ambre fondue.

Je m’y brûle les lèvres

Dans la fraîcheur de tes yeux de nacre.

Nous parlons

Le langage du silence

Car

Ni ta voix

Ni la mienne

Ne peuvent se trouver.

Et de ces paroles

Qui s’échangent sans syllabes

Naissent

L’or et le pourpre

D’une chorale d’ oiseaux invisibles.

Après

Que nos tempes se soient

Adoucies l’une à l’autre

Que ma main

Redevienne fragile

Je me relève,

Etrangère au monde

Enfantée d’Eternité."

 

Nathalie Bardou

"Enfantée d’Eternité"

*

(Quelques variations sur cela qui s'énonce dans la rareté.)

   

   Voilà ce à quoi nous conduit le poème. Nous nous absentons du monde. De nous-mêmes aussi. Comment dire cette étrangeté qui s'empare de nous et nous dévoile un rayon d'infini ? Car, sur la terre, tout s'évanouit dans un lumineux poudroiement. Car, dans le ciel, tout se déploie et s'élance bien au-delà du vibrant arc-en-ciel. Car l'eau frissonne de milliers d'yeux qui sont comme de rapides comètes. Car le feu inonde les regards et se répand en nappes rubescentes partout où une once d'esprit se dérobe à la curiosité mondaine. Car nous sommes nous-mêmes en même temps que nous ne le sommes plus ou bien ne le sommes encore. Car tout s'étoile et signifie jusqu'aux limites de l'absolu.

   Les mots ne sont plus des mots qu'à retourner l'écran de notre peau de manière à en faire une voile tendue au souffle de la déraison. Notre vue se brouille, notre vue se rétracte, l'étrave de notre chiasma, bombardée de millions de phosphènes, rutile dans le blanc. Nos dendrites dansent dans les gangues de grise myéline, notre aire occipitale ploie sous les meutes d'images polychromes. Et notre cochlée, somptueux limaçon empli de toutes les rumeurs du monde, jongle avec les spirales des sons multiples.

   Nous sommes au creux même de notre ressourcement, nous sommes redevenus ce que nous n'avons cessé d'être, de simples remuements aquatiques abrités sous l'arche polychrome. Notre fontanelle souple, ludique, translucide, tutoie le merveilleux dôme par lequel, bientôt, nous serons au monde, dans le plus complet éblouissement. Cela fuse, cela fait ses paysages oniriques, cela déplie les infinis fragments du kaléidoscope interne. Traits, pointillés, courbes, parenthèses du jour, orbe abritant de la nuit, nuages d'ébène, soie de la peau d'amour, lèvres ourlées du carmin désir, froissements d'eau, enlacements de doigts, pliure du poème en ses tintements d'abeilles, ruche dorée par où s'écoule le miel de la pure donation, vibrance du nectar, élancements du pollen dans toutes les dimensions de l'espace.

   Nous sommes visités, nous voyons l'invisible, le sublime peyotl allume ne nous sa dimension artaudienne, nous volons au-dessus du pays rouge des Tarahumaras, nous entrons dans les cercles labyrinthiques da la pensée, nous nichons au creux de la termitière du langage parmi les grappes d'œufs et les multiples galeries des songes habités. Nous nous saisissons d'une brindille et, sur les murs de bave et de terre, nous dessinons les dessins d'ocre et de sanguine des peuples pariétaux, nous gravons les signes des hordes primitives, les flèches, les pointes, les cercles, les glaives, les vulves, les femmes aux seins pléthoriques, leur laitance est notre essentielle nourriture, nous nous roulons à terre, le corps possédé d'argile rouge, des lianes entourent nos chevilles, nous dressons notre étui pénien vers le dieu-fécondant, le dieu de la pluie, celui qui nous dit en larmes claires la fable de notre présence dans les ornières ouvertes du sens.

   Nous fumons le chanvre, nous buvons le kava, nous enduisons notre tunique de peau de cendre, nous mangeons les braises, nous sommes volcans, nous sommes rivières bondissant sur le bronze poli du basalte; nous sommes vent sifflant sur les cimaises de la canopée, nous sommes ruisseau sous les fuites vertes de la forêt primitive. Nous sommes les primitifs, les vrais hommes. Notre marche est langage. Nos gestes sont langage : ils disent la cueillette du fruit sauvage, la hâte de la manducation, le saut hors de la mort; ils disent l'aurochs à abattre, ils disent le feu à allumer, ils disent le sexe à posséder, le glaive enduit de résine dans la lézarde du néant, car nous ne savons plus qui nous sommes parmi le rut et le jaillissement par lequel nous échappons aux griffes de l'inconnaissance.

   Nos gestes équarrissent le monde, le sculptent à coups de haine, à coups de boutoir. Notre sommeil est lourd comme les nuages qui pèsent sur nous de tout leur poids d'inconséquence. Notre faim est immense dont nous ne savons ni le commencement, ni la fin. Depuis toujours nous voulons posséder ce qui nous fait face : la femme aux hanches en amphores, la vallée et son foisonnement d'arbres, le renne aux bois s dressés, la montagne où se cache l'éclair, la terre et ses vases cuisant dans le feu. Nous voulons tout ce que nos yeux dévoilent, tout ce que nos mains touchent, tout ce que nos oreilles entendent. Nous voulons ce qui n'est pas nous, qui nous résiste, nous oppose sa volonté. Nous voulons l'eau pour étancher notre soif, le feu pour aiguiser nos pieux, le limon pour faire pousser nos graines. Nous voulons tout ce qui n'est pas nous.

   Mais il y a une chose que nous ne pouvons pas vouloir, chose qui, elle, nous veut comme sa possession la plus intime : le langage. Le langage est partout. Dans les zébrures du ciel, dans la marche de la gazelle, dans le bondissement de la source, dans la brume qui plane au-dessus de l'étang. Le langage, nous ne le voulons pas puisqu'il est ce que nous sommes en propre. Le langage et nous : deux gouttes d'eau; deux vibrations qui se font face, deux miroirs reflétant une identique image. Dites "Homme" , et vous avez le langage. Dites "Femme", et vous avez encore le langage. Dites "Langage" et vous avez l'infini poème du monde, la course circulaire des étoiles, la nuit d'obsidienne, le silence des yeux, le dépliement de la crosse de fougère.

   Le langage est totalité qui rassemble tout dans un même creuset. Ôtez le langage et alors, vous n'avez plus ni pensée, ni mots pour dire l'amour, ni mots pour dire la haine. Plus rien qu'une plaine livide parcourue de blizzard. C'est pour cette raison qu'Hommes, Femmes, nous parlons sans arrêt, depuis notre premier souffle jusqu'au dernier. Nous parlons le jour, disant la générosité du ciel éclairé par l'étoile blanche dispensatrice de beauté. Nous parlons la nuit sur l'immense agora de nos rêves. Nous parlons dans le silence les mots de la méditation, de la prière, du recueillement, de la supplique d'amour. Cela parle en nous à notre insu, depuis nos rivières de sang, nos chutes de larmes, nos éclaboussures de rires, nos liqueurs intimes, le crissement de nos aponévroses, la petite musique de nos ligaments, la plainte suppliciée de nos sexes.

   Nous jouissons et nous parlons. Nous souffrons et nous parlons. Nous désirons et nous parlons. Nous ne sommes que cela, des machines parlantes-désirantes qui jetons dans l'espace les longs rhizomes de l'exister. Cependant, parfois, nous peignons, dessinons, faisons de la course à pied, taillons un bout de bois. Mais jamais dans le silence. Toujours un bruit de fond qui coule en sourdine et fait son bruit de crécelle. Comme les lépreux, nous avançons sur terre en faisant tourner notre petit tourniquet bavard afin de signaler notre présence, afin de prouver notre être, de tendre au-devant de nous nos mains en forme de suppliques. Infinie beauté du langage qui n'a besoin rien pour se dire alors que nous, les hommes, avons besoin de lui pour continuer à tracer notre chemin. Il nous reste la voie du poème pour nous retrouver nous-mêmes. Il n'y a guère d'autre vérité à dévoiler que celle-ci. Que ceux, celles qui ne le croiraient pas commencent à renoncer au langage. Ils feront alors l'épreuve de l'immédiate finitude. Sans doute nul ne le souhaite !

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