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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 08:10
Présence en mode simple.

Photographie : Deringerr.

Il nous suffit de regarder sans effort, presque par distraction - comme la libellule effleurerait le miroir de l'eau -, et, d'emblée, nous sommes auprès de cette jeune femme, dans son intimité cependant ouverte. Car Évidence - nommons-la ainsi -, se donne de prime abord avec le naturel qui sied aux choses de la vie. Pure présence qui ne pose nulle question, luxe à portée de la main, coupe de fruits en sa souple abondance. "A portée de la main", néanmoins, ne fait aucunement signe vers une volupté charnelle qui nous serait offerte à seulement l'envisager. Non, ce dont notre impatience digitale est conviée à se saisir : le luxe pur de la vision. Nous regardons et devenons statue de sel, éminence de gemme, stalactite levée dans la demeure de la vérité.

Manière de catatonie qui nous intimerait de faire silence en nous, de glacer l'arche de nos désirs, de nous fondre dans la mesure exacte d'une antique statuaire. Masque d'albâtre translucide s'éclairant de l'intérieur, afin que, se parcourant lui-même en sa discrétion, les ombres s'effacent pour laisser place à la seule efflorescence de la lumière. Pure donation de l'être double : celui d'Évidence jouant en écho avec le nôtre dans une indistinction première. Simple alliance de formes, abstraction de la vision, osmose en un seul lieu de la beauté véritable. Alors, il n'y a plus de distance entre les choses. Le voile du ciel est une écume posant sa discrétion sur les bords de l'horizon. La terre, dans sa lisséité, se coule dans l'orbe du végétal. La tremblante et verte canopée tutoie l'ombilic gris du nuage. La mouette confond sa blancheur avec le plissement de la vague. La dune s'épaule à contre-ciel dans une effusion cendrée. Le globe de l'océan s'invagine dans les anses de granit. L'encolure du yearling s'imprime sur la densité du gazon à peine levé. La falaise incline vers le gonflement de l'eau son estompe blanche. La glaçure du dauphin fait sa teinte de céladon parmi la rumeur des eaux.

C'est ainsi que se décline notre passion pour celle qui, surgie sur la plateau ulcéré du monde, se présente comme un baume, un apaisement sans fin, une chair offerte d'elle-même. Grenade polychrome livrant son oblativité avec la force calme de l'exactitude. Alors la sclérotique usée de nos yeux se met à briller d'une singulière clameur. Alors le puits de notre pupille se creuse de vifs éclats d'obsidienne. Alors l'étrave de notre chiasma fend le flux de l'exister avec la certitude d'un chemin nécessaire. Plus rien dans le relatif, l'approximation, la faille des contingences. Tout dans la plénitude, la dilatation, le gonflement des voiles sous la poussée des alizés. Ce n'est qu'en direction de ce que nous sommes au plus près que nous cinglons avec, dans le regard, la flamme dressée d'une nécessité. Plus de place pour le doute, plus d'abri pour l'acide muriatique de l'angoisse, plus d'espace où glisser la moindre lame de yatagan. Le corps comme une outre gonflée, un empilement d'apodicticités, une élévation de cimaises dédiées à l'art. On est là, au bord du monde, avec le dépliement lointain de l'horizon, avec l'ajointement souple du ciel et de la terre. Deux seules choses qui jouent une même partition : l'autre en sa donation simple, nous en notre disposition à être sans trace, sans sillage. Graine contre graine dans la germination de ce qui se donne comme essence et jamais comme existence. Car, là où nous sommes, il nous faut demeurer. L'espace est une courbe amniotique, une ductile injonction à nous reconduire dans le site initial. Fermeture sur soi de l'univers aux tentations multiples, autisme ombilical, connaissance par l'abîme de ce qui gire infiniment alentour et nous soustrait à nous-mêmes, à l'accueil fécondant de la jarre prolixe. Celle qui nous abrite et nous dédie ce langage par lequel nous apparaissons.

Le temps est cette à peine ouverture, cette mince faille par où nous parvient la lumière éblouissante de l'instant. Pas encore un dépliement, pas encore un métabolisme qui viendrait nous dire notre propre surgissement dans la meurtrière étroite des possibilités mondaines. Non, un avant-temps se ressourçant à sa propre genèse. La fable sera pour plus tard, bien plus tard, lorsque l'apparition d'Évidence aura cessé, que les feux de la rampe feront leurs éclats mortifères, que le trou du souffleur s'animera du fiel des contradictions, de la mesure étroite des polémiques, des bruits de percussion des bottes ayant signé allégeance avec tout ce qui confond dans une même indistinction gloire d'être et décadence d'exister. Toujours cette tension, toujours cette épée de Damoclès qui fait son balancement obséquieux au-dessus de nos fontanelles ouvertes. Car jamais la cicatrisation ne s'opère, jamais la suture faisant se rejoindre les bords n'a lieu, jamais la paix ne s'installe entre cela que nous avons vécu dans la libre disposition et la geôle de ce qui nous attend comme notre plus probable destin. Jamais. Nous sommes toujours orphelins de nous-mêmes, de l'autre qui gire continuellement dans sa propre sphère, du monde qui fait ses éclats illusoires de boule festive dans le grand bal de l'univers.

Seuls, nous sommes, jusqu'à la confondante tragédie. Insulaires avec, tout autour, des flots urticants habités d'intentions mauvaises. De noires dramaturgies qui, dans l'inconnaissable, affûtent leurs dents acétiques. Partout, sur les flots inconséquents, les baudroies aux yeux abyssaux qui guettent et, d'avance, déglutissent notre chair mortelle. Partout l'effroi qui dresse son castelet où se débattent, comme en un théâtre d'ombres, les marionnettes d'une bien étrange commedia dell'arte. Sourires qui grimacent derrière leurs silhouettes de carton-pâte. Évidence, dans sa posture faite d'esthétique heureuse, il nous faut la regarder, intensément avec l'arc éblouissant de notre conscience. Ainsi, nous serons en sursis, jusqu'au prochain surgissement de la beauté. Ceci, la beauté, nous le savons, est si rare et alors nos yeux se dilatent jusqu'à la mydriase, seule façon que nous avons, provisoirement, d'échapper à cette question qui nous taraude depuis la nuit des temps et qui se nomme : présence au monde. Nous sommes à nous-mêmes dans cette attente de ce luxe qui, cependant, nous déserte plus qu'il ne nous visite. Mais, peut-être, n'avons-nous jamais appris à regarder, à regarder vraiment !

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Published by Blanc Seing - dans PHOTOSYNTHESES

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