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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 16:42

 

                                                                                            Texte à la mémoire de GILBERT.

 

 En regard de ce bucolique et champêtre paysage se situe le "Moulin-près-le-Pont", parallélépipède de pierres obturant le chenal de sa masse compacte. Des grilles de fer retiennent les branches, brindilles et autres débris végétaux, l'eau se frayant, parmi ces obstacles, un chemin qui la conduisait, antan, vers de lourdes meules, du moins peut-on le supposer, avant que la farine ne remplisse des sacs ventrus, parsemés de poudre blanche. Aujourd'hui, de cette activité ancienne, ne subsiste que le bruit de cataracte de l'eau surgissant devant le Moulin dans une sorte de petit amphithéâtre qui en amplifie le volume. Une barrière ferme l' accès d'une aire de terre battue. Souvent, derrière la herse de bois, un chien assoupi qui, par le plus grand des hasards, a reçu le nom épique de "Tartarin". Quelle justification s'attacherait à cette nomination aléatoire, sinon une pure fantaisie ? Car, du brave chasseur de lions dans les contrées algériennes, notre gentil quadrupède ne semble être nullement la projection. Encore que…chasseur de casquettes, compte tenu de son air bonasse ! Quoi qu'il en soit, plus jeune, chaque fois qu'il nous apercevait, Tartarin faisait le méchant, prenait sa grosse voix, cherchant à nous intimider en même temps qu'il indiquait les limites de son propre territoire. Mais le fringuant héros d'autrefois - on aura compris notre longue familiarité avec le chemin près de l'eau -, fatigué sans doute par les ans et les incessants piétinements de sentinelle, reste maintenant couché, tête légèrement relevée pour indiquer sa présence, mais muet, mais immobile. Et puis, entre vieilles connaissances, les signes de gratitude ne sont plus de marque, l'intention suffit. Rien, là-dedans, de l'impétuosité de Boxer, lequel semble, bien au contraire, faire de sa progression dans l'âge, un facteur d'accroissement de sa naturelle vitalité. Tartarin, pour l'avoir rencontré avec son maître hors de chez lui et l'avoir caressé à souhait est, si nous nous souvenons bien, un berger australien aux poils généreux, à la belle robe tricolore noire, blanche et feu, au regard doux qui ne demande guère autre chose qu'une compagnie passagère et un repos consécutif à la brève distraction de sa sieste.

  Entre deux rangées de buis à l'odeur forte et entêtante, nous remontons légèrement vers Saint-Prieur, puis replongeons vers l'Ouche que nous avions un instant délaissée. Ici s'ouvre un pré à la forme de douce colline, envahi de graminées ondulant sous le vent. En contrebas un court de tennis entouré de hautes clôtures, presque livré aux caprices du temps et, à côté, un modeste local de ciment où quelques amateurs de vélo se réunissent régulièrement avant de décider d'une prochaine randonnée. La petite reine a détrôné la raquette et les balles qui, il y a quelques années encore, faisaient la joie des fins de semaine et les causeries animées autour de la table. La mode est ainsi faite qu'elle n'est jamais autant elle-même que lorsqu'elle chasse celle qui l'a précédée ! Puis une ligne de gros rochers afin de tempérer la fougue des conducteurs et déjà se profile le long bâtimentles Aînés viennent finir leurs jours, tout près de l'écoulement paisible d'un petit bras de l'Ouche : aimable  métaphore du temps qui passe venant rencontrer la métaphore concrète, plus que réelle, de ce qu'il advient de  l'existence  lorsque les forces s'épuisent, que la flamme vacille. Deux rangées de balcons superposés. On y voit rarement leurs occupants, comme s'ils souhaitaient dévider le reste du fil de leur cocon à l'abri des regards. Au rez-de-chaussée de petits appartements pourvus d'un jardinet sur l'avant. Certains, tels l'Humaniste, y entretiennent quelques rosiers, quelques plantes rustiques, petites haies de romarin et de serpolet.

  Mais c'est de l'homme dont il faut parler, de celui qui, spontanément, s'applique le qualificatif "d'humaniste". Etrange ressourcement s'il en est, qui s'abreuve aux eaux  de la culture européenne, mobilisant les énergies en vue de diffuser le savoir, l'adhésion aux valeurs supérieures de libre-arbitre, de tolérance, d'indépendance, d'ouverture, de curiosité. On mesurera aisément l'ampleur de la tâche ! Mais l'humanisme peut-il se décréter aussi facilement ? Et, dans ce cas, n'est-il pas seulement le corollaire d'une pétition de principe ? Le sujet paraît d'une telle vastitude que nous renoncerions à le poursuivre avant même de l'avoir entrepris. Et pourtant, ne vaut-il pas la peine de s'y arrêter ? C'est si rare de rencontrer un tel type d'homme de modeste origine, ouvrier d'usine, camionneur sur les routes d'Europe, revenant enfin à son port d'attache, ici, sur ce lopin de terre en bordure de l'Ouche afin d'y trouver un juste repos.

  Mais parler d'humanisme ou bien d'existentialisme risque toujours de tutoyer les sphères d'une intellection, de se perdre dans les arcanes de l'abstraction. Alors il faut en revenir à de plus simples considérations, à la vie elle-même car nous ne saurions guère avoir d'autres points d'attache. Un jour, lors d'une de nos dérives songeuses sur le chemin près de l'eau, après que l'Humaniste nous aura vus accomplir ce périple régulier et quotidien, nous attendant dans l'espace étroit de son jardinet, l'homme vient à notre rencontre, quelques roses à la main, nous les offre sans autre forme de procès, se déclarant sur-le-champ habité d'une passion de l'autre, d'une nécessité de la rencontre, du désir de faire plaisir. Sans doute, dans un premier temps, cette magnifique spontanéité nous étonna-t-elle, les marques de reconnaissance de l'autre devenant, de nos jours,  portion congrue. S'ensuivit l'exposé et le résumé d'une vie simple passée à porter de lourdes charges à l'usine, puis ses longs parcours sur les routes d'Europe, puis l'âge de la retraite, puis le dos douloureux, usé par des années de dur labeur, la large ceinture de cuir dont il ne pouvait jamais se séparer, pas plus de jour que de nuit afin que sa colonne vertébrale fût maintenue dans une position supportable. Et, pour finir, la prochaine opération, délicate dans ces régions-là, puis l'obligatoire convalescence, puis le retour dans son petit appartement, là, tout près de l'Ouche, cadre dont il appréciait le charme un brin désuet, la touche bucolique. Depuis nous ne l'avons plus revu. Mais, pour l'avoir observé plusieurs fois, à la dérobée; depuis la rive opposée, nous avons su, d'emblée, qu'à sa manière cet homme avait sans doute cultivé, tout au long de sa vie, cette fibre humaniste dont il se réclamait, avec une certaine fierté, il faut bien le reconnaître.  Visage rieur, plissement du contour des yeux, mains largement ouvertes il était disponible, s'attachant la fidélité de ses voisins, partageant avec eux sa pitance, trinquant à la vie, cultivant son jardin dans les deux sens du terme, d'une manière agricole aussi bien qu'en affichant une large ouverture d'esprit, accomplissant tout cela avec calme et naturel, sans compromission ou bien affectation.

  Le chemin, quand il est parcouru avec le souci de comprendre, apporte de telles satisfactions qui sont d'autant plus appréciables qu'elles sont rares. La vie est faite de rencontres au long cours qui se nomment "amitié", mais aussi de ces minces bonheurs qui en constituent les indispensables épices. Un peu à la façon du corail qu'il faut aller débusquer au fond de la coquille après qu'on en a évité les dards multiples. Aussi  faut-il ne jamais désespérer de telles brèves illuminations. D'autres rapides affinités auront lieu qui nous mettront en présence de figures semblables à la fuite des comètes. De l'instant, toujours tirer l'intemporel.

 

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