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17 novembre 2022 4 17 /11 /novembre /2022 09:02
De l’Ombre à la Lumière, le clair-obscur

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

    Si l’on regarde dans l’exactitude des choses, si l’on va droit au signe, alors une manière d’évidence surgit dont il faudra cependant creuser l’énigme, au motif que l’évidence concerne l’image, nullement ce qu’elle signifie en son fond. Å observer Cette Forme qui ne nous laisse nul doute sur le fait qu’elle vient en droite ligne d’une belle féminité, nous demeurons malgré tout dans l’incertitude de son être, nous nous situons sur la lisière à défaut d’en pouvoir franchir la limite. De là, de ce flou, de cette indistinction, provient notre intérêt. Qu’une chose se donne dans la clarté et, immédiatement, nous sommes abreuvés et immédiatement, pareil au papillon butinant successivement les corolles multiples des fleurs, nous nous éloignons de la scène afin d’en découvrir une autre. Å prendre en compte le réel, il nous faut la dimension de l’étonnement, cette sublime vertu philosophique au gré de laquelle le divers nous appelle et nous invite à en pénétrer le sens.

 

Ceci revient à dire

que l’éveil de notre curiosité

tient bien davantage du caché,

du secret, de l’en-voie de Soi,

de l’indéterminé si ce n’est

de la confusion.

 

   Oui, tout ceci paraît bien étrange et, néanmoins, chacun a fait l’expérience, au détour d’une rue, découvrant cet Être inconnu, crypté, étrange, d’en vouloir sans délai déchiffrer le rébus. Car ce que nous supportons le moins, que les choses se dissimulent et nous mettent en échec, car toute inconnaissance est de cet ordre. L’inconnu, ombreux, opaque, dense, nous souhaitons en traverser la matière, en éclaircir la substance, de façon qu’une lumière s’allumant, un feu se manifestant, nous ne restions soudés au fin fond d’une caverne qui ne serait rien de moins que la duplication du monde souterrain platonicien, une blessure de l’âme si vous voulez.

   Donc cette Forme nous intrigue et tout le temps que durera sa sourde ambiguïté, nous ne serons au repos, nous serons, en quelque façon, à côté de nous, déportés de notre être, orphelins d’un savoir dont nous pensons qu’il nous comblerait, ouvrirait grand les portes de la félicité. Nous voyons et nous disons ce genre de douceur pareil à la teinte d’une rose-thé, nous en humons la mielleuse fragrance, nous en estimons le velouté sur la plaine de notre épiderme. C’est un peu comme si un premier ciel de printemps se mettait à doucement vibrer sous les attouchements d’un air léger, aérien. Tout est si généreusement offert que nous devrions en être rassérénés mais l’œil que nous glissons sur la scène perçoit, en quelque profondeur, des motifs d’être alertés. Tout en haut de l’image, en tous points comparable à l’indécision d’un spectre, l’essor entre Beige et Grège d’une chair qui pourrait bien être celle de deux bras, en réalité le geste sommital de quelque chorégraphie, une élévation pour plus haut que Soi, peut-être le symbole d’un Idéal à atteindre.

   Nous voyons et nous disons cette ligne ovale si parfaite, elle tient du cercle sa belle plénitude, et de ses sommets un ineffable sentiment de liberté. Son contenu indéchiffré nous donne cependant accès à l’épiphanie humaine en son exception. Sommes-nous floués, dépossédés d’un savoir du visage puisque ses signes essentiels s’en sont absentés ? Image de la pure vacuité qui pourrait creuser en nous l’irrémédiable dimension d’un vénéneux pathos ? Sommes-nous frustrés ? Nullement car toute licence nous est donnée de dessiner, au plein de notre imaginaire,  selon nos plus vives affinités, la douce pliure des yeux, la simple éminence du nez, le naturel des lèvres et le mystérieux Langage qui s’y abrite. Le massif de la tête est incliné, non dans un genre d’inquiétude, bien plutôt dans une disposition à se conformer au vocabulaire de la danse, à exprimer peut-être la retenue, la modestie, l’inclination à considérer le monde depuis cette attitude toute en attente, méditative.

   Et voici que les deux effusions hors-le-corps, les deux lignes de chair aériennes, trouvent simultanément leur écho sous la figure d’un genre de nacelle dans laquelle le visage viendrait trouver son repos. Ce qui, jusqu’alors nous égarait, cet éparpillement au large de l’anatomie, devient le signe le plus patent du refuge, du recueil en Soi. Notre apaisement est au prix de cette confluence, de ce semblant d’unité, de cette émergence qui pourraient initier la belle narration humaine. Malgré le tremblé du dessin, malgré le tissu onirique qui le vêt, malgré que notre vue soit tirée à hue et à dia, quelque lumière commence à poindre à l’horizon. Le corps est mince qui se creuse du golfe des hanches, l’ombilic fait son feu discret, les jambes initient le début d’un chemin qui s’efface tout en bas de l’œuvre. Ceci constitue-t-il le symbole qui irait à l’essentiel, ignorant la dimension terrestre, là où parfois se dressent les sillons d’une peur, d’une angoisse primitives ?

      Nous voyons et nous disons ce qui, de prime abord, confondu dans la nuée du fond, n’apparaissait guère, ces bras qui longent le corps, mais dont nous ne pouvons affirmer qu’il s’agit bien de bras ou plutôt des plis d’une vêture discrète de Ballerine. Si notre première hypothèse se révèle adéquate, donc la présence des bras, corrélativement se montrera à nous la silhouette de la Déesse Kali, du panthéon de l’hindouisme, celle qui possède huit bras, celle dont il est dit « qu’elle détruit le mal sous toutes ses formes et notamment les branches de l'ignorance (avidyā), comme la jalousie ou la passion. » La simple et pure apparition de la Déesse Kali aura tiré l’illisible Figure de l’énigme qu’elle nous tendait à la façon d’un piège, ce qui aura pour conséquence immédiate de combler la vacuité de notre ignorance, de gommer les lignes d’une passion inexaucée. Ainsi, le motif de cette belle peinture, tiré de son étrange et inquiétant anonymat, vient combler l’incomplétude qui, habitant l’image, jouait en écho avec la nôtre. Bien évidemment nous ne serons sûrs de rien, mais rien n’est jamais certifié conforme dans le processus de quelque interprétation que ce soit. Une certaine Psychologie Analytique pourrait bien nous mettre sur la voie de qui-nous-sommes, elle dont la tâche est d’investiguer l’inconscient et de découvrir, dans toute psyché individuelle, la trace des Archétypes qui traversent l’âme et lui donnent son essentielle texture.

   Peut-être sommes-nous des Kali, des Sisyphe, des Œdipe qui nous ignorons et, ne prenant nul recul par rapport à qui-nous-sommes, vivons dans une manière d’éternelle confusion ou, à tout le moins, d’approximation. Mais peut-être cette dernière est-elle la seule marge de liberté à laquelle nous puissions prétendre : l’indéterminé nous conduisant, peu à peu, au seuil de notre propre détermination ou de sa banlieue proche, cette sorte de « chôra platonicienne » dont le concept flou plongeait Platon lui-même dans l’embarras. Mais citons la définition que nous en donne Wikipédia :

    « En métaphysique, se référant au premier sens de « place », Platon (particulièrement dans le Timée, 49 a - 53 b) utilise également le terme de chôra pour désigner un concept ontologique difficile que l'on pourrait très grossièrement traduire par le mot « espace » ; il s'agit en quelque sorte de la matrice porteuse de toute matière, responsable de l'aspect chaotique et indéterminé de celle-ci en dépit des efforts du Démiurge pour lui donner une forme idéale. » (C’est moi qui souligne).

   De cette définition de la chôra, nous ne retiendrons que cette valeur essentielle, énigmatique, cette matrice ombreuse, originaire, qui se donne dans le chaotique, l’indéterminé tous prédicats selon lesquels la Belle Figuration sur laquelle nous nous penchons se montre à nous et, conséquemment, nous plonge également dans l’embarras. Mais peut-être, à y bien réfléchir, toute œuvre d’art, en son naturel mystère, n’a-t-elle pour mission première que de nous précipiter dans la confusion, de nous faire longer l’abîme, tout le temps que son être nous demeurera inaccessible, puis les choses s’éclairant, se manifestant au grand jour ou, au moins, dans la lumière tamisée d’un clair-obscur, délivrés pour un temps de nos plus ténébreux démons, dans une soudaine éclaircie, le motif esthétique viendra à notre rencontre avec son évidente charge de sens. C’est à ceci, à cette conquête de l’œuvre qui est conquête de qui-nous-sommes, que toute contemplation d’une Image Essentielle doit tracer le lumineux chemin. Ne sommes-nous, constamment dans notre relation à la manifestation du réel, dans ce procès de constante perplexité, de doute, d’obscurité native, lequel, faute de nous donner accès à la certitude de Formes-en-soi, nous situerait, en vertu de notre essence, sur ces lisières de l’Être qui, pour être irrésolues, n’en sont pas moins belles.

 

En témoigne cette belle peinture de Léa Ciari

 

 

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