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26 octobre 2022 3 26 /10 /octobre /2022 09:49
Interpréter au risque de l’altérité

« Harlem, East 100th »

 

Bruce Davidson

 

Source : « Temps d’humanité »

Éditions La Martinière

 

***

 

   « Davidson a photographié une rue de Harlem, East 100th, entre 1966 et 1968. Son intention première était d'améliorer la situation du logement de ses habitants, dont beaucoup vivaient dans des immeubles en ruine. Bien qu'il ait d'abord rencontré de la méfiance - de nombreux photojournalistes étaient venus avant lui pour obtenir des clichés faciles de « pornographie de la pauvreté » - Davidson savait qu'il devait rester un certain temps et gagner sa part. Il a obtenu un « in » par le biais du Metro North Citizen's Committee, qui lui a accordé la permission de photographier s'il acceptait de présenter ses images pour examen.

   Davidson s'est rapproché et est resté plus longtemps, refusant un téléobjectif au profit d'un processus formel et collaboratif. "La présence d'un appareil photo grand format sur un trépied, avec son soufflet et sa toile de mise au point noire, donnait un sentiment de dignité à l'acte de prendre des photos", a-t-il déclaré. « Je ne voulais pas être l'observateur inaperçu. Je voulais être face à face avec mes sujets. » (C’est moi qui souligne)

 

Magnum Photos

 

*

  

   Rien ne servira mieux cette image que de la décrire au plus près. Les commentaires viendront en temps utile. Tout en bas de l’image, au centre, une Petite Fille visiblement d’origine Afro-américaine est assise sur le plat-bord d’un bow-window, seulement vêtue d’une petite culotte blanche, le haut du corps entièrement dénudé. Elle ne regarde pas l’objectif du Photographe, mais plutôt un point indéfini vers le bas. Elle ne paraît pas très à l’aise. Derrière elle, un cadre de fenêtre à demi grillagé, laisse supposer une protection face aux insectes, sans doute aux moustiques. La « ligne d’horizon » est constituée de deux immeubles gris dont les façades sont occupées par de nombreuses fenêtres, toutes identiques. Aucun signe de vie n’y figure. Un rideau relevé ne montre que sa partie supérieure. Eu haut, à gauche, un portrait du Président JF Kennedy. Au-dessous, posé sur une étagère, derrière sa grille de protection, les pales d’un imposant ventilateur.

   Commentaires - Cette image possède d’évidentes valeurs esthétiques et délivre, aux yeux des Spectateurs, nombre de qualités formelles. Rigueur de la composition, répartition équilibrée des différents volumes, exactitude de la lumière, jeu subtil du clair-obscur, belle présence des gris, claire lisibilité des plans. Sur le plan du fond, l’intention rhétorique se laisse deviner sans difficulté : mise en scène du dénuement dans lequel vit la Petite Fille, arrière fond social nettement perceptible au motif des deux immeubles austères, lutte contre la ségrégation raciale dont le portrait de Kennedy est l’immédiate et efficace icône, atmosphère lourde qu’est destiné à brasser le ventilateur. Tout est si exact dans cette photographie que l’on pourrait la laisser dans son équilibre, son harmonie, sans s’inquiéter plus avant. Cependant, quelque chose devient vite identifiable en tant qu’élément perturbateur. Ce bel ordonnancement, cette presque sérénité qui se dégagent de la scène, occultent un problème qui devient patent à mesure que l’on se livre à une investigation plus approfondie

   « Je voulais être face à face avec mes sujets », affirme le Photographe, sans doute avec sincérité. Mais que veut dire, en réalité, « faire face » ? Est-ce une simple position spatiale ? Non, ceci serait simpliste. Dans le « faire face », ce sont deux épiphanies qui se rencontrent, celle du Sujet qui « pose », celle du Photographe qui enregistre la scène. Et ce qui est problématique est inscrit à l’intérieur de ces simples mots : « pose », « scène ». Ici intervient le lexique du théâtre qui pointe l’index en direction d’une représentation au sein de laquelle figureraient l’Interprète d’une œuvre, le Metteur en Scène qui en règlerait le bon déroulement. C’est bien ceci, cette « mise en scène » qui vient perturber l’image, la rendant, en quelque manière, « artificielle ». Si Bruce Davidson n’est nullement tombé dans le piège de la « pornographie de la pauvreté » que pointe l’article de Magnum, loin s’en faut, et l’on sent une grande pudeur dans le traitement du sujet, néanmoins la pauvreté, le dénuement, la misère de Harlem sont si bien tamisés, si bien filtrés, qu’il n’en ressort guère qu’une sorte de convention, d’entente entre Celui qui a photographié et Celui qui regarde l’image. La pauvreté est fardée, si l’on veut et ceci, bien évidemment, la rend supportable. Bien loin que ce soit la misère nue qui vienne à notre rencontre, c’est plutôt son symbole épuré, son succédané esthétique, la forme selon laquelle notre conscience peut la recevoir sans risque de sombrer dans un immédiat et consternant pathos. Pour autant, il ne s’agit nullement de penser que la dimension éthique de l’art ait été mise fondamentalement à l’épreuve, qu’une lisière déontologique aurait été franchie. Prétendre ceci serait excessif. La critique ne peut qu’être mesurée et elle ne constitue, en définitive, que le prétexte à méditer sur le thème de l’interprétation-compréhension.

Ici, il convient d’amener une incise, de réfléchir au problème, nécessairement lié, de la compréhension et de l’interprétation. Si je pars de ma propre subjectivité, c’est bien à un acte de compréhension de moi-même que je me livre, au sens de « contenir en soi », au motif que le sens que je porte m’est naturellement, logiquement, coalescent. Il ne déborde nullement, il est entièrement inscrit dans les limites de ma propre monade. A l’opposé, interpréter, au sens de « trouver un sens à quelque chose », suppose bien évidemment une « chose » extérieure à qui je suis : un portrait, un tableau, un comportement. Si bien que l’on peut dire, en une formule ramassée :

 

« Je me comprends et j’interprète ce qui est autre. »

 

Ainsi, se comprendre est arriver à soi,

interpréter est arriver à l’autre,

 à tout autre,

à l’altérité en un seul mot.

  

   Donc, interprétant cette image, je dois arriver à qui elle est, en décrypter le sens. Ici s’explique le titre de cet article : « Interpréter au risque de l’altérité ». Ce qui veut dire que lorsque je tente une interprétation, je mets en risque cette altérité que j'interroge, à laquelle je donne une réponse de telle manière et non de telle autre. Tout est toujours question de sens, donc de vérité. Cet autre que je questionne n’est nullement assuré de quelque objectivité puisque c’est ma conscience intentionnelle qui le vise avec tout son contenu nécessairement semé d’affects, parcouru de préjugés, incliné selon la voie d’une culture, façonné par une infinie multiplicité d’expériences. Alors, il existerait bien une parade, laquelle consisterait à s’affranchir de son attitude naturelle, d’avoir recours à « l’épochè », à la méthode de la réduction phénoménologique, si ce n’est que ce fameux « moi pur » qui se montrerait au terme de l’exercice se donne le plus souvent, sinon toujours, sous le visage d’une nuée qui glisse vers l’horizon sans même y faire halte. Toujours un hiatus, un abîme entre l’abyssalité de mes propres désirs et ce réel têtu qui persiste et signe et n’en fait toujours qu’à sa tête. Le « moi pur » s’éloigne à mesure que j’avance. Alors, faute de posséder des vérités pleines et entières, la plupart du temps l’on se satisfait de demi-vérités, d’approches, d’approximations. Donc « au risque de l’altérité », à savoir mon interprétation sera toujours singulière, particulière, éminemment subjective, différente des autres Spectateurs de l’œuvre.

   Pour cette raison, toute interprétation est toujours relative, non libre, liée à qui-je-suis et donc, inévitablement, en position de porte-à-faux, de surplomb au-dessus d’une réalité qui toujours m’échappe, se reconfigure à chaque seconde qui passe. En l’instant d’une première vision, cette photographie, je la trouverai affectée de signes qui la déportent du message que, selon moi, elle devrait délivrer, à savoir un dénuement sans fard, nullement « mis en scène », un témoignage qui, peut-être, eût exigé sur le plan technique, le mode du reportage, sans que le Sujet de l’image ne pût savoir, en aucune manière, qu’il est photographié. Puis, dans le temps différencié d’une seconde vision, il serait fort possible que cette dernière s’exonérât des conditions de la première vision, s’appliquât surtout à y mettre en exergue les qualités esthétiques et plastiques, la trouvant « parfaite » en quelque sorte.

   Toute soi-disant « vérité » ne serait peut-être liée qu’à des questions de temporalités selon lesquelles une variation de ma visée autoriserait des jugements successifs ne présentant nulle analogie de contenu. Ainsi, pour paraphraser Pascal « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », il me serait toujours possible d’asserter : « Vérité un jour, demi vérité un autre jour ». Et pour donner à cette affirmation un peu de corps, livrez-vous donc à l’expérience suivante : allez dans un Musée, repérez dans une de ses salles, une œuvre qui vous convient. Notez sur une feuille de papier ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes), puis attendez quelques mois et revenez dans ce Musée auprès de l’œuvre que vous avez élue. Notez à nouveau sur une feuille de papier, ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes). Revenez chez vous et, dans le calme de votre pièce, mettez en regard vos deux réflexions successives. Il y a fort à parier que l’une ne sera nullement le facsimile de l’autre, que des écarts s’y trouveront, peut-être même des contradictions, des antinomies se lèveront-elles de la confrontation des notes que vous avez prises.

   Morale de l’histoire, si je peux m’exprimer ainsi : si vous êtes bien conforme à votre essence, ce qui est le moins, si l’œuvre est conforme à son essence, ce qui est le moins, il n’en demeure pas moins que des variations d’essence se seront produites qui feront apparaître, successivement, une vérité, puis une autre vérité, nullement superposables cependant, sans doute des constantes s’y illustrant et votre constat ne sera rien moins qu’étonnant. Vous vous serez surpris en flagrant délit, sinon de mensonge, le terme serait exagéré et inexact, du moins en tant que fardant la vérité au simple motif que « Je est un autre », que le Je de la première vision ne coïncidera pas parfaitement avec le Je de la seconde vision. Ce qui veut simplement dire, qu’en vous se dessine, à votre insu, cette mesure d’altérité qui non seulement vous sert à vous déterminer vous-même par rapport à qui vous êtes en votre fond (vous n’êtes nullement un monolithe constitué d’une seule matière, d’une seule texture, mais, à l’évidence, une multiplicité qu’unifie votre identité), mais mesure d’altérité qui vous sert également à reconnaître toute altérité pour en avoir fait l’épreuve en vous, donc en avoir saisi l’essence.

   Et tout ceci, loin d’être une hypostase quelconque de votre réalité, une « trahison » de la vérité, est une infinie richesse qui vous habite, endosse mille vêtures successives au travers desquelles votre « ton fondamental » sinue selon cette belle « ligne flexueuse » si bien définie par Léonard de Vinci dans le continuel ruissellement de ses dessins qui ne sont jamais, au moment où il les trace, que le signe de qui-il-est sur le chemin de son propre accomplissement. En ceci, nous participons à la pluralité des Mondes évoqués par ce Génie de la Renaissance, nous sinuons de-ci, de-là, au milieu du cosmos qui clignote et nous convie à la joie du foisonnement, du déploiement, du surgissement, tout ceci qui brille à l’horizon de l’être et fait de l’exister une fête polychrome, polyphonique, une ressource dont nous n’épuiserons jamais le sens puisque le sens, par essence, tout comme le langage qui le traverse, sont inépuisables. Des mots, des caravanes de mots, font leurs feux au loin qui nous appellent, ils disent le langage que nous sommes, qui fait ses saltos, ses sauts de carpe, ses arabesques, ses chassés, ses entrechats, ses fondus, ses jetés, ses pas de deux. La vie, le langage sont d’incessantes chorégraphies, un jour ici, un jour ailleurs, et toujours ce fil rouge qui assemble, relie qui-nous-sommes le temps de notre existence.

   Ce qu’il y a d’exemplaire en tous ces phénomènes (et ici le « cercle herméneutique » se referme en boucle sur ce qui a été dit au début de l’article), c’est la convergence, la fusion qu’ils réalisent entre interprétation et compréhension. Interprétant le Monde sous une multiplicité de fragments, de facettes, tout s’accroît en moi d’une nouvelle dimension qui, corrélativement, ouvre l’horizon de ma propre compréhension. Il y a toujours un jeu, une réverbération, un écho entre ce que j’interprète du Monde, ce que je comprends du monde qui m’est singulier. Nulle coupure entre le Monde et Moi, ce sont les abus de la catégorisation, de la rationalisation du réel qui ont placé, en tant que signe de la modernité, ici le Sujet, là l’Objet. Nulle rupture, nulle scission de l’un à l’autre. « Nous sommes toujours auprès-du-monde », leçon admirable de la phénoménologie qui est, sans nul doute, l’une des voies les plus fécondes de la philosophie. Plus j’interprète et saisis le Monde en sa pluralité, plus je procède à la compréhension de qui-je-suis. Nul hiatus entre des Mondes qui confluent, chacun tirant de l’autre un accroissement qui le porte à l’être.

 

Être : être soi en l’autre,

être l’autre en soi.

 

   Nulle autre alternative que celle-ci. Je n’accède à mon propre ego qu’en accédant à celui du Monde. Merveilleuse réversibilité, mouvement dialogique ininterrompu entre des Formes qui n’existent que l’une par l’autre.

   Et si, après ce détour théorique, il nous faut en revenir à la photographie de Bruce Davidson

et à son traitement particulier de « Harlem, East 100th », sans doute convient-il d’en évoquer la réalité, d’en justifier le parti-pris, à l’aune de la métaphore du Kaléidoscope. Milliers de fragments colorés, autant de Mondes successifs qui disent leur être d’une façon alternée dont aucun ne parvient à énoncer la totalité du réel. Ce réel qui, bien plutôt que d’être figé en l’une de ses stances, ne peut jamais s’interpréter qu’à l’aune de la Relation entre ses parties, ce qui du reste est la définition du Sens.

 

Tout Sens est Relation.

On ne se comprendra jamais

mieux soi-même, du reste,

qu’à se concevoir sous

forme de Relation,

d’un espace à un autre,

d’un temps à un autre.

 

 

 

 

 

 

  

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