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20 mai 2022 5 20 /05 /mai /2022 09:57
JUSTE…

Vers Leucate…

entre sel et vent…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

[Incise – La Poésie a-t-elle un visage particulier ? Doit-elle être bucolique, lyrique, tragique ou bien joyeuse ? Existe-t-il quelque prédicat qui puisse, d’une manière exacte, en définir les contours, en tracer le site singulier ? Non, je ne crois pas qu’il faille circonscrire la Poésie à un genre, à un thème, il fait la laisser libre d’aller à sa guise, là où elle veut, au simple motif que le Langage est premier, que l’Écriveur ne dit qu’à sa suite. Ce qui, d’une manière évidente, selon moi, dicte les mots du poème, ce sont les affinités qui sont les nôtres, déterminent notre « ton fondamental » dont nos créations constituent nos harmoniques.

   Si, agissant en quelque domaine, nous nous éprouvons en tant que libres, il n’est d’autre voie, dans le sillon de l’écriture, que de suivre nos intimes inclinations. Voudrions-nous en sortir et, aussitôt, le texte sonnerait faux, les phrases claudiqueraient. Nous ne pouvons écrire qu’en vérité et chaque Lecteur, chaque Lectrice se donne comme le juge de paix qui dénicherait bien vite nos falsifications.

   Pour ceux et celles qui sont accoutumés à ma prose, il ne vous aura nullement échappé que ma pente naturelle m’entraîne, corps consentant cependant, dans la direction d’un dire orphique, autrement dit du simple témoignage de la perte dont Eurydice est l’incontournable parangon. Il s’agit donc d’une posture existentielle bien plus adoubée au tragique qu’à son contraire. Oui, car chaque mot gravé sur la feuille blanche est, en tout état de cause, perdu. Jamais l’on ne le retrouvera tel qu’en lui-même dans une énonciation qui a été singulière au motif de sa temporalité.

   Je pense que tout acte de création est acte de deuil et, comme après l’amour, l’amant est triste qui médite sur la belle assertion de Gallien de Pergame : « Omne animal triste post coïtum. »  Qui vient de lire un poème et n’éprouve ce genre de longue mélancolie peut être persuadé d’avoir lu une simple prose. Lecteurs, Lectrices, mon vœu le plus cher, après que vous aurez lu les mots qui suivent : que vos yeux soient humides et votre cœur batte la chamade. S’il n'en est nullement ainsi, je devrai faire pénitence, sinon abstinence. Merci de m’avoir accompagné jusqu’ici.]

 

*

 

JUSTE une île de fraîcheur

dans le tumulte du Monde.

Un arbre gris torturé,

un ilot de fleurs blanches.

C’est ce que l’on voudrait depuis

le plus profond du rêve.

 

La nuit, encore,

est partout étendue.

On entend bruire le noir,

on entend les poitrines

qui sont à la peine dans la

lourdeur des chambres.

Cela fait un bruit de forge

qui est bruit de l’Amour

luttant contre la Mort.

La chaleur a cloué sur

place tout essai d’exister.

 Sur les montagnes blanches

des salines, le Soleil

darde, tout le jour, sa

cyclopéenne blancheur.

On vêt ses yeux de

lourdes vitres noires,

on longe la falaise

 des murs,

on cherche l’ombre,

on se cherche Soi,

comme si l’on craignait

 de s’éparpiller,

de disparaître dans

 la rutilante fournaise.

 

JUSTE une île de fraîcheur

 dans le tumulte du Monde.

Un arbre gris torturé,

un ilot de fleurs blanches.

C’est ce que l’on voudrait

dans une gangue de silence.

 

On se lève, on titube

comme pris d’ivresse.

Non loin, sur le lac,

quelques barques de pêche

 jettent leur brindille sombre.

Nul n’est encore levé,

sauf les grands oiseaux de mer

 juchés sur leurs minces tiges.

Ils semblent méditer

tant qu’il est encore temps,

tant que le grand

charivari de la vie

n’a pas surgi

à l’horizon.

 

On se lève, on boit de

longs traits de thé glacé,

cela fait son ruissellement

de fraîcheur dans

 la dune du corps,

 cela amène l’existence

avec tant de douceur.

On voudrait n’être que

cette eau de source

et dormir au creux de

quelque sillon de terre.

Au loin, on entend

les râteaux des paludiers,

on entend le sel crisser

sous l’arrondi du bois,

 on entend le glissement

du sel sur les parois

de neige.

 

JUSTE une île de fraîcheur

dans le tumulte du Monde.

Un arbre gris torturé,

un ilot de fleurs blanches.

C’est ce que l’on voudrait

dans une offrande

faite à la Terre.

 

On est dehors, maintenant,

sous les étincelles du ciel.

La nappe de blancheur

est un plomb en fusion.

Les premiers ruisselets

de sueur dessinent

sur la peau

 leur erratique trajet.

On rêve alors d’une

conque lissée de ténèbres,

on rêve d’une Femme

 aux mains de frimas.

On rêve d’une banquise bleue

sous l’acier du septentrion.

Le long du lac, on marche

 parmi les lentilles mauves

des ophrys miroir,

les palmes du tamaris

font aux chevilles un luxe

dans l’heure levante.

 

JUSTE une île de fraîcheur

dans le tumulte du Monde.

Un arbre gris torturé,

un ilot de fleurs blanches.

C’est ce que l’on voudrait

pour seul emblème,

 pour seule joie.

 

On marche, on marche en Soi,

on marche sur le cercle du Monde.

Dans les villages de blanche torpeur,

les premiers mouvements,

les premières allégeances

à l’exister,

les premières promesses,

les premières trahisons.

 

Dans la fièvre avant l’heure

l’on ne sait plus qui l’on est,

l’on vacille en son intérieur,

 l’on ne connaît plus guère

ses propres frontières.

On est pris du mal de vivre

et l’on croque les premiers

 fruits amers et l’on se dispose

 à être Soi dans le

manque et la stupeur.

 

Au travers des croisées on

aperçoit les taches

 brunes des gravelots,

les robes noires des huîtriers,

leurs becs solaires et c’est

comme l’aube d’un langage

 naissant de l’eau,

 une aire de signification.

Un appel à être homme,

à ne nullement se renier,

à répandre son corps parmi

la multitude des choses,

 leurs plurielles esquisses,

les signes qu’elles

nous adressent

 et que, souvent, nous

ne comprenons pas.

 

Pourquoi cette

soudaine chaleur ?

 Pourquoi ces guerres

 et la chute des innocents ?

 Pourquoi l’Amour

sur fond de Mort ?

 Pourquoi ?

 

JUSTE une île de fraîcheur

dans le tumulte du Monde.

Un arbre gris torturé,

un ilot de fleurs blanches.

C’est ce que l’on voudrait

pour seul viatique,

pour seule louange.

 

JUSTE.

 

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