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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 09:20
Adossés à l’être

′′ Le dos ", bronze, Milan 1983

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Nous regardons cette œuvre de Marcel Dupertuis. Nous la regardons en tant qu’une chose venant à nous sur le mode de la question. Comment pourrait-il en être autrement ? Au double motif que l’art en son essence est interrogation, que cette œuvre, qui y est inscrite, ne se donne que dans la perspective d’une énigme. Le réel qui nous fait quotidiennement face, nous n’en percevons jamais que quelques lignes de fuite, de rapides éblouissements, des fragments qui sont images de la totalité en son plus abrupt dénuement. Nos yeux s’ouvrent infiniment, nos mains déploient les lianes des doigts, nos corps s’arc-boutent afin d’y loger ne serait-ce qu’une bribe infinie de vérité. Seulement ce qui nous échoit le plus habituellement, des déterminations vides qui ne sont que questions courant après d’autres questions. Jamais l’ombre d’une complétude qui serait en chemin pour plus loin que soi : ceci se nomme ‘espérance’ et brasille au fin fond du monde avec la constance d’une éclipse. Quoi qu’il en soit de cette métaphore s’approchant d’une pensée juste, il nous faut progresser en direction de ceci même qui est à connaître. Nous ne serons nullement quittes de ce bronze, y compris à en cerner quelques traits essentiels car l’œuvre toujours se dérobe à nos yeux en sa nature de chose en voie d’accomplissement, son être est pure vacance puisque, aussi bien, de l’être il n’y a jamais que dans l’orbe de son évanouissement.

    Cette représentation, bien qu’abstraite (et celle-ci, l’abstraction, n’est nullement idée réductrice, mais bien au contraire constitutive d’une amplitude de sens qu’une simple mimesis du réel ne pourrait approcher de façon aussi incisive), cette figure donc ‘humaine moins qu’humaine’ (elle dit la nature d’homme tout en soustrayant à son apparence nombre de ses prédicats identificatoires), inscrit en nous une manière de vide dont chacun peut rendre compte au gré de sa propre finitude. Car nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres creusés de manques divers, des désirs inexaucés, des plaisirs ligaturés par la puissance destructrice d’un destin soumis aux plus rudes épreuves d’une temporalité portant en soi les germes d’une consternante et tragique disparition.

   Tout est là affligé de constante corruption. Tout est là faisant ses cercles sur le bord du vortex. Notre présence, que nous eussions souhaitée pareille à une ligne droite infinie, voici que nous n’en percevons que la forme spiralée, autrement dit la persistance à vivre sur le bord de l’œil du cyclone, en attente de… Toute la beauté, la grandeur humaine, se résument à la hauteur de cette aporie. Nous ne sommes grands qu’à être à la périphérie du gouffre. Nous ne sommes vivants qu’à être mortels. Qui ne reconnaîtrait ceci, serait déjà parvenu dans cet outre-monde dont il conteste la réalité même. Que nous nous offusquions, nous révoltions contre cette factualité, ne nous exonère nullement d’en faire un jour l’expérience. Mais demain est toujours loin dont l’heure n’est encore venue.

   Donc une forme humaine avec toute sa charge de possible humanité. Car, en cette perspective, toujours nous sommes en possibilité de devenir qui nous devons être, sans être aucunement assurés d’y parvenir vraiment. Toujours une faille, une lacune, dans nos conduites, nos réalisations, notre éthique. Esthétique de la lacune et de la pénurie que notre esquisse propre. Donc une manière d’exister en son confondant dépouillement. Mais qui est-elle ? Quelle est sa position dans le processus de la temporalité ? Est-elle un début ? Est-elle une fin ? Est-elle un passé ou bien un avenir ? A-t-elle un présent ? Nous voyons bien, à toutes ces questions, que nous sommes des genres de Sisyphe au pied de la montagne, remontant sans cesse l’énorme pierre existentielle, victimes du phénomène incontournable de la pesanteur de vivre.

    Autrement dit nous faisons l’expérience de l’absurde et y demeurerons tout le temps que durera la non résolution de l’énigme. Nous exerçant à une description approchante de ce qui nous est donné à voir, nous pouvons dire ceci : la forme est soudée à son socle terrestre, comme aliénée par cette attache synonyme d’absence de liberté. La forme s’élève dans une succession de pleins et de vides. La forme est dépourvue de cette ‘chair du milieu’ qui est sa substance habituellement la plus intime, la plus essentielle. La forme s’élève de soi et ne confirme sa progression qu’à être trouée, infiniment trouée. C’est même là, cette ‘trouéité’, sa constance la plus affirmée.

   Esthétique de l’absence et de la non-parution. Esthétique du gouffre et de l’abîme. Esthétique de la privation et de l’indigence. Esthétique ne faisant sens que dans le cercle étroit du lacunaire et de l’infinie carence de ce qui se montre tout en se retirant. Surgissement-pliure de l’étant qui ne dit l’être qu’en le biffant. Ici, explication de la grande douleur humaine, laquelle reçoit du réel questionné sa marge d’inconnaissance, son rayonnement d’invisibilité, sa muette supplique. Tel l’amant en perte de sa maîtresse. Tel Orphée pleurant son Eurydice pour l’éternité des temps à venir. Tel Adam ayant abandonné son Eve pour lui substituer de songeuses et inopérantes rêveries. Ici, toute positivité est reconduite à sa propre négation.

   Ici, tout possible à son ‘im-possible’. Ici, toute parole à son virulent silence. Ici, tout déploiement à son ‘in-déploiement’. Tout sur le mode du nul et non avenu. Tout dans la sophistique rhétorique effaçant la fable narrative avant même d’en avoir proféré le premier mot. A l’instant nous disions ‘le premier mot’ et, immédiatement, sur le plan de l’intuition, quelque chose fourmille et s’impatiente de se dire. Comme un mot de l’origine qui ferait son bruit de luciole à l’orée du monde, à la racine des phénomènes, dans leur bourgeonnent d’avant l’éclosion et se réduirait à n’être que cette brume, cette vapeur, ce  halo indistincts bus par l’eau limpide du ciel. Comme si une étincelle d’espoir s’allumait, loin là-bas, au-delà du front soucieux des hommes dont on se saurait vraiment si elle est réalité ou bien hallucination tracée sur l’écran de l’imaginaire.

   Qui dit ‘origine’, en monde langagier, dit aussitôt ‘étymologie’, cette science précieuse qui est le signe avant-coureur des choses, tout comme notre naissance nous précède et justifie notre présence parmi le peuple des Existants. Toujours il nous est silencieusement enjoint de remonter à la source. A celle des mots qui nomment toute présence, y compris la nôtre, notre patronyme attestant notre singularité en même temps que notre universalité puisque notre unicité joue dialectiquement avec toute altérité. Mais focalisons notre vision sur ce beau mot ‘homme’ qui est le fondement sur lequel repose tout notre savoir de ce qui est et de ce qui pourrait être si notre regard pouvait déborder le réel et percevoir ce ‘dos’ (voir l’oeuvre de Marcel Dupertuis, la bien nommée ‘Le dos’), ce dos des choses qui nous interroge si fort puisque nous commençons à percevoir que la vérité ne réside nullement en son entier dans ce qui nous fait face, mais aussi et peut-être surtout dans cette marge d’invisibilité qui peut, tour à tour et aussi bien, recevoir des appellations multiples ‘intuition’, ‘pensée’, ‘esprit’, ‘âme’ et, bien évidemment, ‘être’ qui est le sens ultime de toutes ces ‘présences dissimulées’. C’est en sortant de notre corps, par le biais d’une intellection, que nous pourrons viser correctement, au prix d’une mydriase pupillaire de notre conscience ce qui, en premier doit nous parler, ce prodige de la parution sur la lisière de nos perceptions-sensations. Mais écoutons l’homme se dire en mode essentiel dans les pages du dictionnaire, la seule bible qui vaille, le seul amer pour nous y retrouver dans l’océan polyphonique des mots :

   « Le français "Home", "homme", "hons", "hume" vient, [au moyen âge] du latin "homo" dérivé du latin "humus" parce que - suivant la légende -, le premier homme en fut formé. »

   L’Artiste, élaborant son œuvre, reproduit le geste primordial d’un être qui se lève de la terre et connaît son destin d’homme dans la forme consolidée de l’airain. Le sol qui se dérobait sous ses pieds, en raison même d’une glaise infiniment malléable, voici qu’une certitude lui est communiquée. Ce à quoi la terre se refusait, le métal l’accomplit en une manière de certitude immuable qui n’est que l’action spécifique de l’art : métamorphoser toute contingence en une nécessité qui lui est infiniment supérieure, coup de dés magique mallarméen qui abolit le hasard pour lui substituer une survie au moins provisoire, mais à l’échelle de l’humain, « tel qu’en lui-même l’éternité le change », tout se mue alors en un avenir radieux à l’horizon illimité des yeux.

   Cette œuvre est indéniablement belle en elle-même mais aussi eu égard aux sèmes infinis qui en traversent les failles, en visitent les creux, en éprouvent les dépressions, en assument les déchirures, en explorent les brèches. Elles ne sont, toutes ces omissions, que les saillies qui soutiennent notre exister mais que nous ne pouvons découvrir car nous sommes toujours les sans-distance par rapport à notre propre effectivité. Nous sommes dans la constante et exigée cécité de notre essence. En serions-nous au clair et alors nous serions pure présence d’être, à savoir, au sens strict, ‘in-existants’ puisque, aussi bien, ‘exister ‘ est ‘sortir du néant’ et que le fait qui attribue à l’être sa condition de pur néant, détruirait sans délai notre prétention à figurer, à faire phénomène.

    C’est à partir d’ici qu’il convient de poser la question de l’appellation ‘Le dos’ et de tâcher d’en saisir l’énigmatique vouloir-être. Il y a une évidence incontournable du réel dont nous nous exonérons facilement au prétexte que penser, non seulement ne sert à rien, mais que la pensée est l’acte fondateur de l’angoisse. Ceci est vérité d’expérience que ne fait que confirmer l’assertion suivante :  ‘aux innocents les mains pleines’. Le ‘plein ‘saisi par les mains innocentes n’interroge jamais le vide, seule mesure exacte de toute vérité en sa fuyante perspective. Pour cette raison les ingénus font du plein l’espace d’une singulière hébétude. L’angoisse étant constitutive du Da-sein, n’en pas éprouver le vertige est synonyme d’une absence à soi et au monde.

   Nous montrant l’envers de l’épiphanie humaine, Marcel Dupertuis nous invite à méditer l’aporie évidente de notre propre marge d’invisibilité. Jamais notre dos réel ne nous sera accessible, sauf à utiliser le subterfuge du miroir, donc le recours à l’image, donc le recours au mythe de la ‘re-présentation’ dont il convient de détacher le préfixe (encore une fois) afin de souligner le caractère dérivé de ‘présentation à nouveau’ qui suppose, après le passage par un acte de médiation, la substitution d’une réalité par son apparence. Nous sommes au plus près du célèbre mythe platonicien de ‘La caverne’ aux termes duquel les hommes sont toujours dans l’erreur et l’approximation tout le temps qu’ils n’auront aperçu la lumière de la vérité. Cette vérité qui ne supporte nul décalage, nulle irisation. La vérité en soi, pour soi, comme la forme la plus exacte de ce qui est.

   ‘Le dos’, notre dos, cette surface anatomique intimement personnelle, ce site de peau si singulier, ce recueil de nos sensations internes, cette possibilité de frissonner, d’avoir ‘la chair de poule’, d’avoir froid quand le malheur nous atteint, d’éprouver la palme douce d’une chaleur sous le coup d’une bienheureuse émotion, de s’épanouir sous le  ressenti amoureux, de goûter la brûlure d’une passion, cette citadelle qui ne devrait connaître que notre propre visitation, voici qu’un Autre, n’importe quel Autre peut s’en approprier la vision qui nous est constitutivement défendue. Alors nous comprenons mieux les propos de Sartre lorsqu’il nous dit que ‘l’enfer c’est les autres’, que leur regard nous aliène puisqu’en une certaine manière il prend possession de nous.

   « Rendez-moi ce dos que vous m’avez volé », ainsi pourrait s’exprimer existentiellement, le héros germanopratin en quête de son être anatomique. N’est-ce pas ici une vérité que cette lacune de notre corps qui nous échappe et se confie au premier regard étranger venu ? Nous sommes à nous-même dans le partiel, dans la fragmentation, dans l’écartèlement. Les chevaux de l’altérité tirent à hue et à dia et nous sommes des Ravaillac qui connaissent leur démantèlement avant même que la mort ne procède au partage, à l’extinction définitive. De là vient notre manque fondateur de nombre de nos désespoirs, ces mêmes afflictions qui s’énoncent sous les mots du ‘sentiment tragique de la vie’ tel qu’énoncé par le pessimisme d’un Miguel de Unamuno, relayés par ‘l’insoutenable légèreté de l’être’ d’un Kundera ( il faut lire ce titre à la manière d’une antiphrase, laquelle dit la lourdeur qu’il y a pour un humain à soutenir l’épreuve de l’être), d’un Cioran lorsqu’il propose son ‘Précis de décomposition’ comme lecture métaphysique de la condition humaine. Oui, encore isoler le préfixe ‘dé-composition’, à savoir dé-construction de ce que la vie s’épuise à produire depuis la nuit des temps, toutes ces manifestations qui ne s’élèvent d’une terre fondatrice que pour y mieux retomber. Mais la liste serait infinie des témoignages du paradoxe existentiel et encore bien des ‘traités du désespoir’ seraient à écrire qui feraient le constat de kierkegaardiennes désolations. Le ciel est infini que toise la vacuité de notre regard.

 

     Prolongements

 

   Afin d’essayer de percer à jour plus avant ‘Le dos’, nous proposons trois stances d’une approche de l’œuvre. La première sur le mode de la littérature philosophique, les deux autres se fondant sur la picturalité. A savoir trois perspectives d’une possible compréhension : un existentiel racinaire à partir de ‘La nausée’ de Sartre,  une esthétique de la lacération-perforation fondée sur l’esthétique de Lucio Fontana, enfin une métaphysique du ‘cri’ telle qu’évoquée par l’œuvre d’Edvard Munch.

  

   L’existentiel racinaire

 

  Antoine Roquentin, le narrateur de ‘La nausée’, est assis sur un banc du Jardin Public de Bouville. Face à un marronnier dont il aperçoit la racine s’enfonçant dans la terre, il fait l’expérience de l’exister, il rencontre la contingence, la pure gratuité d’être. La vie en sa facticité lui saute au visage : « Et puis voilà : tout d'un coup, c'était là, c'était clair comme le jour : l'existence s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l'existence. »

   Effectuer la transposition, par l’imaginaire, de la situation sartrienne en direction de ‘Le dos’ n’est chose guère difficile à condition de poser les analogies suivantes : la terre sur laquelle repose le marronnier, nous la retrouvons dans le matériau originel utilisé par l’Artiste.  Quant à la racine qui court sur le sol, on peut en deviner la forme, mais la forme absente au travers des trous qui forent leur chemin dans la matière, atteignant son essence de pâte au point de menacer son être même. Donc, si la racine « était pétrie dans l’existence », voici que la racine qui nous préoccupe depuis un certain temps, perd soudain jusqu’à sa consistance de présence, rejoignant en ceci ce mystérieux néant dont, un instant seulement, elle avait contrarié le sombre destin. Cette impression d’indigence, de pénurie, de détresse qui ne peut manquer de s’instiller dans l’âme des Voyeurs de l’œuvre, voici qu’elle trouve sa plus évidente justification en ce que, plus haut, nous avons affecté du néologisme de ‘trouéité’, cette perte du sens consécutive à un tel appauvrissement de la matière au bord de sa propre fin. Ce qui est paradoxal, dans la constatation que nous faisons de l’effacement de la racine dans le bronze, c’est le fait que, rapportée à cette racine qui s’était dévoilée sous les auspices d’une quasi omniprésence, d’une certitude massive, dans la conscience d’un Roquentin, ici ne demeure plus qu’une abstraction dont Sartre notait qu’elle avait disparu au profit d’une pure évidence.

   L’omission de la racine (telle qu’éprouvée subjectivement au gré d’une pure délibération de notre propre imaginaire), ne fait que prêter à Marcel Dupertuis une perspective intentionnelle sans doute impensée. Mais peu importe, toute œuvre n’est jamais achevée en totalité qu’à être remaniée par les Gardiens à qui elle est remise à la façon d’une pâte malléable qu’ils auront tout loisir de façonner à leur guise. Ce n’est nullement la catégorie de l’objectivité (comment une œuvre pourrait-elle se plier à une telle exigence d’interprétation univoque ?), qui doit être requise mais la libre méditation de ceux qui en reçoivent le don, accordant la forme à cette autre forme intérieure qui les habite et détermine leur singularité. Les Voyeurs ne sont ce qu’ils sont, vis-à-vis d’une œuvre, qu’en l’instant même de sa saisie. Cette dernière se donne de telle ou de telle manière qui, un autre jour, eût pu révéler son être sous un éclairage différent. En tout état de cause, la vérité d’un jour n’est pas celle du jour qui suit, mais ceci demanderait un long développement.

  

   Esthétique de la lacération-perforation : Lucio Fontana

 

Adossés à l’être

Concetto spaziale sferico, terre-cuite, 1957

Lucio Fontana

Source : Wikipédia

 

 

 

 

    Métaphysique du cri d’Edvard Munch

Adossés à l’être

Le cri - Munch

Source : Wikipédia

 

 

    Le temps est venu de fixer les idées en faisant référence au concept de la Gestaltthéorie qui énonce que toute forme s’enlève sur un fond. Un homme fait fond sur un paysage, une peinture sur un subjectile, une pensée sur une abscence de pensée. Ici, de manière certaine, la forme ‘Le dos’ ne paraît pouvoir faire fond que sur le Vide, le Rien et, d’une manière plus essentielle, sur le Néant quelque part évanoui dans les coursives inaperçues du Non-Être. Pour plus de clarté, retenons l’opposition radicale de la Forme et de son autre le Néant. Qu’il s’agisse de l’œuvre étudiée ici, ce bronze traversé de trous, des Sphères perforées de Fontana, du portrait de Munch avec son personnage à la bouche démesurément ouverte, il ne s’agit, en réalité, que de la même thèse formulée selon trois formes différentes mais qui se rejoignent en un unique lieu signifiant : nous ne sommes, le réel et nous qui en faisons partie, que des chairs bâties sur le Néant. ‘Le dos’, fût-il certain de soi en son airain peut toujours être victime d’un acte de destruction. Les Sphères de Fontana semblent pouvoir, à tout moment, être reprises par le Vide qui en soutient la figuration spatiale. La Silhouette si énigmatique du ‘Cri’ peut, à chaque moment de sa profération, rétrocéder en direction de ce Rien intérieur si fragile  qui semble en soutenir provisoirement l’armature, extinction d’une voix qui disait la vie et fait maintenant silence dans l’horizon de la mort.

   Le saisissement qui se fait dans l’âme de Roquentin (un gouffre lié au vertige d’exister), les vides qui se creusent dans le bronze de Marcel Dupertuis, les espaces de vacuité qui se montrent au gré des perforations fontaniennes, la démesure et le creux anthropologique qui s’ouvrent dans le cri munchien ont une identique valeur, celle d’adosser notre condition humaine à sa plus tragique figure, celle d’une néantisation dont, la plupart du temps, nos angoisses manifestent la profondeur, sans toutefois aller jusqu’à les expérimenter en leur fond, seule notre finitude effective en a le pouvoir. Ce à quoi, en tant que Veilleurs des œuvres, nous avons à nous confronter en permanence, c’est à cette couche aporétique abyssale que recouvre toujours une matière rassurante, une terre, un bronze, une huile, l’encre d’une gravure. Tant que nous n’aurons pas amené notre rencontre de l’art à cette dimension psycho-métaphysique, nous serons en porte-à-faux, ce qui veut dire que nous n’aurons nullement éprouvé la verticalité de notre être en sa mesure d’abîme.

   Or, qu’est-ce que l’abîme, sinon la dépression entre deux lèvres de terre, entre deux collines, entre deux montagnes ? Si nous affectons de positivité ces éminences naturelles, et nous devons le faire, alors par contraste se dévoile cette négativité à l’œuvre en ses telluriques scansions. Constamment nous sommes des actualisations de cette réalité à deux visages, de ce Janus bifrons paradoxal qui, d’une face de son visage nous attribue la vie en sa plus belle effusion et, simultanément, nous condamne à percevoir son autre face de désolation et de définitif impasse. Être homme sur cette terre, avancer en direction de son destin, ceci : chacun de nos pas ouvre un monde, que le prochain pas referme. Être homme, ceci : durer dans sa chair habitée d’une coursive intérieure vide. Être homme ceci : vivre au plein se sa ‘trouéité’, le sachant et l’assumant en tant que cette nécessité qui fait fond sur un sourire à l’horizon, sur une robe légère faisant sa claire corolle sur la lisière du jour, sur la grace de l’enfant en sa naïve venue au monde, sur telle ou telle œuvre d’art qui n’est jamais qu’un aiguillon pour la pensée. Toujours nous nous présentons de face, sans jamais connaître la réalité de notre dos. Face/dos, avers/revers de la pièce de monnaie existentielle.

Avers : notre rayonnante effigie.

Revers : le chiffre ombreux de notre condition.

L’un  jamais sans l’autre.

 

 

 

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 09:57
De l’ici-présent à l’origine-fondement

‘Nature Morte’

 

Photographie : Marcel Dupertuis

 

***

 

   Incipit - Prenant pour point focal cette belle image, belle sur le plan photographique aussi bien qu’artistique, nous voudrions poser la thèse selon laquelle l’épreuve en Noir et Blanc se dirigeant vers une supposée origine, un fondement, s’approche d’une nécessaire vérité alors que son traitement coloré, du fait de la multiplication de ses sèmes, de l’éparpillement des sens qu’elle suppose, ne ferait apparaître qu’une dilution de cette même vérité. La couleur appellerait au premier chef une esthétique, le Noir et Blanc une éthique. Mais il faut maintenant aller plus avant.

  

   SAISONS

 

   Eté - Profusion. Tout vient du cœur ruisselant des choses, tout se lève de l’indistinct et flamboie au plus haut de sa forme. Tout rutile et fait sens à l’acmé de son être. Regardons ‘L’été’ de Pieter Brueghel l'Ancien. L’image, hautement solaire, expansive, ne laisse nullement de place à l’ombre, au recueil, à la méditation. L’activité bat son plein qui n’attribue aux hommes nul interstice pour quelque repos. L’air est infiniment tendu. Les pensées sont lentes à venir. Tout se fait dans l’immédiateté de l’action. Il faut boire à la jarre pléthorique de la vie. Il faut s’emplir d’un épicurisme au premier degré qui ne s’embarrasse de quelque considération fâcheuse. Eté comme arche tendue du désir. Eté comme présence du présent en sa fulgurante instantanéité. Tout doit être plein, les flux existentiels bourgeonnent, les corolles s’ouvrent, la corne d’abondance diffuse dans l’air saturé de joie imminente les pollens et les nectars de la vie prise à bras le corps. Partout la couleur est à la fête, partout elle dissémine les spores de la croissance, de l’expansion, de la diffusion multiple, bariolée, chamarrée, tel l’habit d’Arlequin.

   A cette aune, l’âme existe-t-elle, l’esprit trouve-t-il aire favorable à son expansion, la dague des soucis et des inquiétudes lacère-t-elle la toile unie du réel ? L’angoisse, cette ambroisie de la Métaphysique, est-elle à même de déployer sa tragique efflorescence ? Non, ici se montre, sous la plus vive des clartés, la généreuse climatique des divertissements estivaux, ici s’actualise la dimension plurielle des phénomènes, la prolifération naturelle, polyphonique, polychrome, poly-sensorielle de ce qui vient à soi pour dire la luxueuse apparence de ceci qui se montre, que nulle contrariété ne saurait entraver, dont nulle tristesse ne pourrait entamer le capital d’illimitée jouissance. Là, dans la multitude riante, épanouie, là dans la grande spirale d’allégresse, ne saurait s’immiscer la mélancolie des penseurs abscons, des faiseurs de morale, des alchimistes de concepts, des dogmatiques religieux, des ascètes en voie pour l’Absolu. Tout spleen, tout chagrin, toute morosité font tache et obscurcissent le ciel d’ombres jugées funestes, invasives, hors de saison et de propos.

    Automne - Ce que l’été avait commencé, l’automne l’accomplit dans la plus somptueuse amplitude. Les couleurs, prises de l’intérieur, s’exhaussent, scintillent. Les érables sont incendiés, les forêts sont chatoyantes, les feuilles expulsent les dernières traces chlorophylliennes, le vert apaisant est banni que remplacent l’éclat du carmin, le rugissement de l’écarlate, l’assaut du vermeil, la vibration de la garance. On est ici, si loin de la photographie placée à l’initiale de cet article, on est à son exact opposé. Elle qui vit dans la modestie de la pénombre, elle qui se vêt de gris soutenu et de noir profond, elle qui se retire au plus intime de son être, voici que la meute automnale, la débauche multicolore, l’arc-en-ciel pléthorique viennent apporter la plus verticale des contradictions.

   Il y a évidente polémique, comme si l’excès des tonalités, leur son cuivré, leur haute symphonie voulaient recouvrir et reconduire à néant ce qui, dans une manière de dolent silence, de parole à la limite d’une mutité, se donnait dans le chuchotement existentiel, autre nom pour une naissance sur le bord du réel, sur la margelle attentive du monde. Car il n’y a vraiment que dans le retrait, dans la modestie de l’apparence, dans l’économie du dire que se décèle l’exactitude des choses, autrement dit le dévoilement de leur vérité. Et le moment est venu de placer la notion de vérité selon le mode grec antique du dévoilement, nommé ‘alètheia’. Ce concept se décline selon deux modes : vérité au sens de dévoilement (l’étant en son apparaître occulte toujours l’être qui est sa vérité), le dévoilement occulte la simple apparence pour donner lieu à l’effectivité du réel.

    [Incise - Dans ce texte, nous souhaiterions faire se révéler, de manière métaphorique, en des guises successives de décoloration et de dénuement (l’expansion estivale-automnale cédant peu à peu la place à la rigueur hivernale), une succession de stades, genre de genèse régressive qui, d’un réel saturé, surabondant (figure de la simple apparence et de l’erreur) remonterait en direction d’une figure originaire affectée de la plus juste simplicité, (seule synonyme de vérité). Un peu comme si un chemin à rebours des stations historiques traversées par les formes esthétiques devait rétrocéder à partir de leurs manifestations les plus exubérantes (fauvisme par exemple, expressionnisme), pour aboutir à l’expression dépouillée, primitive, archaïque (l’art pariétal) en lequel s’annoncerait, sinon une naïveté, du moins une évidence, une justesse, une sincérité que des strates civilisationnelles et culturelles auraient sédimentées, si bien qu’elles ne seraient plus guère perçues, ici et maintenant, qu’à la manière de spectres lointains que la lumière de la temporalité aurait affadis au point de nous les rendre illisibles.]

   Hiver - La nature s’est assagie, est rentrée dans le rang. La sève exubérante a regagné l’âme cachée des arbres, s’est invaginée au profond des racines, dans le secret des tapis de rhizomes. Les couleurs ont été gommées. Ne subsiste plus guère qu’une palette trinitaire Noir/Blanc/Gris. Un mot à peine plus haut qu’un autre. Une syntaxe du dépouillement. Une rhétorique sobre, mesurée, soucieuse de ne dire que l’essentiel, ces présences s’enlevant à peine du sol d’où elles proviennent. Une terre originaire. Une glaise formatrice des premières ébauches, des esquisses primordiales. Une présence silencieuse, à la limite d’un effacement. Comme si les choses du monde, dans leur native effraction, pouvaient, à tout moment, décider de leur être, le propulser en direction de l’étant-visible ou bien le réserver en leur être-invisible. Etonnante disposition alètheiologique, jeu d’un constant voilement/dévoilement qui est la scansion, le rythme immémorial, la pulsation selon lesquelles le se-montrer/se-cacher se donne comme la figure d’Ombre et de Lumière qui, une fois dit

 

Le Noir et le Blanc

le Rien et le Tout,

 la Nuit et le Jour,

l’Opaque et le Diaphane,

la Fin et l’Origine,

le Vide et le Plein,

l’Occultation et l’Emergence

Le Silence et la Parole,

le Mensonge et la Vérité,

le Mal et le Bien

  

   Oui, le Noir et le Blanc, et tout ce qui, symboliquement s’y réfère, dont nous venons de dresser quelques emblèmes contradictoires, dichotomiques.  Ce sont les Intuitions Fondamentales dont nous usons afin que l’emplissement de notre conscience puisse disposer de positions cardinales, d’amers qui seront les pierres vives du sens au gré desquelles cheminer sur cette terre. Quelle sera alors notre position humaine par rapport à ces polarités essentielles ? Eh bien celle d’être des médiateurs, autrement dit de nous situer dans cette valeur intermédiaire du Gris, laquelle tient du Noir sa part de doute, du Blanc sa part de certitude. Médiation ou travail de navette ininterrompu de la Matière-Ombreuse à l’Esprit-Lumière, laquelle médiation constitue le tissage ontologique du Dasein, de l’être-là tel qu’il nous est confié par la mesure du Destin. (On prendra soin de noter que les oppositions binaires figurant ci-dessus le sont dans une perspective axiologique attribuant au Noir la valeur Négative, au Blanc, la valeur Positive ou, pour le dire autrement, le Noir en tant que Mal, le Blanc en tant que Bien, le Noir du côté d’une Fausseté, le Blanc du côté d’une Vérité.)

   Ces distinctions canoniques, ces dialectiques radicales dont on pourrait penser qu’elles sont des simplifications abusives de la réalité, bien loin d’être de simples postures traditionnelles sont les conditions d’une pensée sans doute schématique mais claire des divers ordres auxquels nous confronte notre chemin d’hommes. Elles ne sont nullement des oppositions binaires se limitant à une approbation ou à un rejet des déterminations d’existence. Elles supposent, afin de prendre sens, un troisième terme, l’Existant-que-nous-sommes en sa plus haute possibilité, à savoir de considérer le Noir au même titre de possibilité que le Blanc, opérant toujours une synthèse des points de vue qui, en tant que juste milieu des choses, débouche toujours sur une vision rationnelle dudit réel. Nous sommes, en première instance, des Sujets à équidistance des Objets que nous rencontrons dans notre quotidienneté. Notre regard oscille toujours, tel le fléau de la balance, entre des mesures adverses, antinomiques, le plus souvent tressées des plus vives apories.

   Vivre en pleine conscience est ceci : aiguiser notre lucidité, dégager des différentes formes esthétiques (comportements humains, faits et gestes, postures et conduites, travaux et œuvres, socialités et culture) le ferment nécessaire au dégagement d’une éthique car les formes belles ne sauraient s’exonérer de l’exigence d’une éthique. Il est une tradition de la pensée qui condamne une telle vision dualiste du Monde pour la simple raison qu’on ne saurait situer comme antinomiques l’Esprit et le Corps dont le réel unifie les postures, les ramène à se situer dans un identique creuset. Certes, ce que le réel présente en tant que le même, les catégories linguistiques le posent en tant que différent. Comme si, d’un côté, l’Esprit vivait sa vie autonome et, d’un autre côté, le Corps, identiquement, se situait dans une sorte d’existence parallèle. Bien évidemment cette conception, prise à la lettre, serait tout simplement absurde. Ce qui est à considérer, ceci : le lieu du réel et le lieu symbolique du langage n’occupent pas les mêmes places, ne partent nullement des mêmes perspectives. Afin de décrire le réel, le langage a besoin de cette activité analytique qui pose les différentes esquisses de l’être-d’une- chose selon une successivité temporelle, alors que le flux du réel ne sépare rien, n’isole rien, simple constance de l’être en son devenir. Mais ce que l’activité langagière, de par sa nature, scinde arbitrairement, la faculté intellective le reconstruit dans une synthèse de sens immédiatement compréhensible.

   Cette digression était utile de manière à resituer

Ombre/Lumière

Rien/Tout

Occultation/Emergence

   dans un unique souci existentiel car rien de ce qui vient à nous n’est totalement Vrai ou totalement Faux, toujours un composé des deux, toujours une Plénitude que vient creuser un Vide.

   Dans le développement proposé jusqu’ici, nous n’étions nullement à la périphérie de l’œuvre de Marcel Dupertuis pour la simple raison, qu’en filigrane, elle pose toutes ces questions de l’Ombre et de la Lumière, du Vrai et du Faux, du Silence et de la Parole. Faisant ceci, elle expose l’esthétique dans la clarté d’une éthique. Et ici, ‘éthique’ nous l’entendrons au sens originel, selon la belle inflexion heideggérienne du terme de l’ancien grec ‘éthos’, qui fait signe en direction d’une manière exacte d’habiter la terre, c'est-à-dire de créer la possibilité d’un séjour de l’homme dans la Vérité de l’Être. Ceci est riche de multiples implications qui vont du travail sur soi du Dasein jusqu’à la prise en considération de toute altérité, naturelle, anthropologique au soin desquelles il faut veiller. Il va sans dire que toute œuvre d’art, au motif de sa nature transcendante, doit être le signe de toutes les attentions. Beauté, Vérité = le Même.

 

    Quelques variations phénoménologiques sur ‘Nature Morte’

 

   Cette image est suffisamment admirable pour qu’elle puisse susciter un commentaire qui se voudra aussi exact que possible, lié de près à l’essence même du phénomène, ce surgissement qui ne peut que donner lieu à cet ‘étonnement’ fondateur de la science suprême, la science  par excellence, à savoir la Philosophie. Car ici, ‘Le parti pris des choses’ pour s’exprimer en termes pongiens, se situe bien plus dans la sphère philosophique que dans la sphère esthétique, l’une n’excluant nullement l’autre (cette photographie en témoigne), il s’agit simplement de la perception subjective d’une hiérarchie des ‘apparitions’ ou, pour mieux dire, des épiphanies. Le temps est ici venu de parcourir l’image en ses donations essentielles.

   Le Noir est profond. Le Noir est inquiétant. Le Noir est le fond primordial sur lequel s’enlève le procès de la manifestation. C’est du Noir que tout vient et de lui seul. Le Noir a valeur de générateur ontologique. Le Noir n’est rien. Le Noir est pur néant. C’est de lui et de lui seul que les choses s’extraient pour parvenir à leur être, rencontrer la lumière, ouvrir la clairière de la présence. Le Noir est la Phusis, cette matrice originelle et fondatrice de la pensée matinale grecque. Le Noir est cette indétermination, cette matière chaotique, ce bouillonnement obscur de l’Être en sa confusion initiale, ce foyer des énergies et des puissances telluriques, cette cornue alchimique traversée de toutes les impatiences des oeuvres en gestation, œuvre au noir, au blanc, au rouge.

   Le Noir est ce qui tient en soi toutes les fécondations, toutes les germinations, toutes les effusions, les bourgeonnements, les efflorescences, les déploiements, les possibilités d’effectuation. Le Noir est la haute et totale mesure de l’alètheia. Le Noir est voilement en sa première monstration, mais voilement originaire qui contient en son mystère tous les dévoilements ultérieurs, toutes les paroles transcendantes, mais aussi bien immanentes.

   C’est du Noir que, nous humains, provenons, identiquement à tout ce qui vit et prospère sur le globe infini de la Terre. Le Noir en nous c’est ce qui, parfois, obombre notre silhouette humaine  et nous incline à la faute, au mensonge, à la négation de la vérité. Mais le Noir, c’est aussi l’antonyme au gré duquel survient, par simple mouvement dialectique, le savoir éclairé qui est condition de toute vérité. Si le Noir nous questionne infiniment, ce n’est guère au motif que, symboliquement, il ferait référence à la mort, au deuil, au tragique, mais c’est bien plus le contenu de ses motifs latents constitutifs de l’être-au-monde de tout ce qui est qui nous pose problème, intriqués que nous sommes à son ordre essentiel, nous les Sans-Distance qui redoutons ce qui nous aime et nous a mis au monde dans un pur geste d’oblativité. Dire oui à la vie, c’est dire oui à l’émergence de soi à partir de ce fond d’où tout surgit, où tout retourne qui peut être nommé Nature avec une majuscule à l’initiale. Connaîtrait-on jamais nom plus beau que cette simplicité essentielle, créatrice de tout ce qui est ?  

   Divin étonnement que celui-ci, merveille de l’exister en sa plus pure évidence. Qu’il y ait de l’Être et non pas Rien. Ici, l’Être se dit sur le mode du Blanc. Et, accessoirement du Gris, lequel n’est en réalité que sur le genre de l’emprunt, de la liaison, de l’échange avec ses deux tonalités primaires Noir/Blanc. Mais comment donc du Blanc peut-il se lever du Noir ? Quel événement métamorphique en autorise-t-il la survenue ? Est-il une simple décoloration de l’ombre, une atténuation du coefficient nocturne ? N’est-ce pas nous qui le rêvons afin d’exorciser ces nappes de suie et de bitume qui nous conduisent à notre propre néant ? Mais qui donc pourrait apporter une réponse à ce qui, fondamentalement, est insoluble ? Ici la logique est dépassée. Ici la raison échoue à poser des causes et des conséquences, à initier concepts et arguments.

   Car le sens, bien loin d’être une détermination du principe de Raison, semble naître de lui-même, seulement guidé par des forces aveugles dont, jamais, nous ne pourrons saisir ni l’alpha, ni l’oméga. Surgissement de soi à partir de ce qui demeure occlus, source donatrice de formes, racine productrice d’une sève retirée en soi, germe contenant le secret de sa propre ouverture. Alors il nous est enjoint de demeurer dans le site des énigme irrésolues, de procéder à quelque formule langagière dont la magie opérante, à défaut de nous donner une réponse claire, poserait un baume sur les maux princeps qui affectent la condition humaine : vouloir savoir et ne le pouvoir jamais jusqu’à épuisement du sens. Ceci se nomme ‘demeurer sur sa faim’ et la satiété jamais atteinte, sans doute constitue-t-elle le moteur de notre incessante recherche. 

   Le Blanc est ouverture. Le Blanc est rutilance. Le Blanc est parole du poème, mais aussi de la prose en son apparition contingente. Tout en haut de la photographie, le cœur refermé des tulipes, cette instance d’éclosion située dans la médiation du Gris, constitue le point de passage entre le non-dit et le dire, entre le non-être et l’être. C’est en ceci qu’il nous touche au plus profond de qui nous sommes. Allégoriquement, il pose notre naissance comme identique à toutes choses, naissance de la fleur à elle-même, du jour à sa propre présence, naissance de toute immanence à la révélation de la beauté qui en nervure le destin. Ces verres aussi dans la modestie de leur apparence, dans leur à peine murmure nous disent la fragilité de tout être sortant de sa nuit, arrivant au bord du monde à la manière gracieuse des tout jeunes enfants. Ces derniers portent encore en eux un écho du néant dont ils furent extraits (par quel miracle ?), pour témoigner de qui ils sont et seront sur les chemins du nomadisme existentiel.

   Tout, ici, se dit en vérité. Tout, ici, se donne en mode éthique. Être exactement dans l’habitation de soi, dans l’habitation du monde, voici ce que nous dit cette image tissée d’essentiel. Tout est à sa place, tout repose en son essence sans qu’aucune effraction ne vienne en troubler le repos, en déranger la quiétude. Les fleurs sont en tant que fleurs. Les verres en tant que verres. Canif, fruit, œuf en tant qu’eux-mêmes dans l’orbe de leur être. Les formes sont les formes, sans aucun débord de leur morphologie ontologique. Le canif ne présente nulle fonction ustensilaire qui le déporterait hors de lui. La poire n’est commise à aucune destination de nourrissage. La coupelle reçoit un fragment de coquille mais sans qu’elle devienne objet à destination particulière, son traitement atteste de sa belle neutralité. Le plateau de bois sur lequel reposent les êtres de l’image agit comme un fondement ou, à tout le moins, comme une discrétion qui s’efface à même sa propre parution. C’est ceci, l’exposition de toute vérité :

 

que l’essence demeure,

que la forme demeure,

que l’être demeure.

  

   Simplicité, modestie, marge de silence, invariance des tonalités, permanence du Gris qui fait son bruit atténué de navette, ourdissant la toile du sens, ce mouvement, cette lente oscillation du Noir au Blanc, du Blanc au Noir. Y aurait-il une autre vérité que celle-ci ?

   Voici, nous avons posé les fondements de cette image selon notre propre subjectivité. Or, cette dernière, dans sa royauté égotiste se montre, le plus souvent, en tant que contraire à la vérité. Du moins s’agit-il de la supposition la plus fréquente à son sujet. Certes. Mais toute vérité est toujours pour nous, en nous, immergée en notre propre être. Comment pourrions-nous jamais correspondre à notre singulière essence si nous consentions à accepter comme vérité celle de ce Quidam qui passe, avec laquelle vérité, peut-être, serions-nous en fondamental désaccord ? Ce Quidam, donc, ne jure que par le monde coloré, sa jouissance plénière, son expansion joyeuse. C’est bien en son intime que tout se passe et s’affiche dans la lumière d’une certitude. Oui, les couleurs sont belles.

    « Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude », disait le très avisé Paul Cézanne. On ne pourrait s’inscrire en faux contre cette belle assertion. Tout au plus, pourrions-nous, du plus profond de notre être, dire en guise d’écho inversé : « Quand le noir et blanc sont à leur richesse, la forme est à sa plénitude. » Nulle formule, de la cézanienne ou de la nôtre (peu importe le procès en immodestie, c’est le sens qui prime toute chose !), nulle affirmation ne saurait prendre le pas sur l’autre. Simple question de ressenti intérieur, de sensation lovée au plus secret de qui nous sommes, d’intuition que nous ne cherchons qu’à justifier, le plus souvent, au moyen d’un discours rationnel ou bien métaphorique-allégorique. Au fond, l’essentiel au regard de l’oeuvre, de toute œuvre, c’est bien de réaliser l’accord entre elle, l’œuvre, et nous, de tisser des liens qui ne soient nullement des faire-valoir, des apparences, des compromissions, des allégeances, des soucis de coïncider avec une mode passagère.

   Si, nous-mêmes, dans notre faculté de sentir et de juger nous décidons toujours en vérité, alors nous serons vrais nous-mêmes, aussi bien que la peinture, la photographie en qui nous aurons trouvé un souci identique de dire le vrai, rien que le vrai. A défaut de ceci, de cette exigence, nous ne serions que des sophistes usant d’une rutilante rhétorique plutôt que de nous destiner aux exactes réflexions de la dialectique. Toujours avons-nous à coïncider, dans la plus juste des affinités qui soit, avec nous-mêmes, les autres, les choses, le monde. Ainsi se définit un homme de vérité. Pourrions-nous différer de ceci ?

 

 

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