Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:24

 

APOLLON

 

 

  Profitant d’un repos temporaire des Faunes vaincus par un carrousel endiablé, -Suzy dort sur des coussins de lichen; Floriane se love au creux d’une doline; Adeline abandonne ses rondeurs à la maternité d’une dune - les Nymphes faussent compagnie à la horde festive, confondant leurs ombres avec celles des pins centenaires. Un chant mélodieux, attirant comme celui des sirènes, me parvient bientôt. Rassemblées sous mon balcon, les déesses terrestres poursuivent leurs mélopées qui ont la force d’un message, ressemblent aux notes secrètes d’une initiation, d’un rite. La musique, maintenant, semble venir du ciel; elle emplit sa voûte, résonne aux quatre coins de l’horizon. Elle semble issue d’une mystérieuse harpe dont je cherche l’origine au milieu du clignotement des dernières étoiles.

  Soudain, les hauteurs de Beaulieu s’illuminent d’étranges clartés. Consentant à descendre de l’Olympe, Apollon lui-même apparaît sur son char, couronné de cornes de bœufs, jouant de la lyre, arborant fièrement les insignes du corbeau, du cygne, du coq et du loup. Son visage est orné d’une barbe à la teinte d’écume. Sa main droite porte une bague ronde dont le chaton resplendit. Il tire d’un cigare couleur de terre de longues volutes de fumée qui se mêlent aux boucles de ses longs cheveux. Les larges roues de bois creusent dans la glaise des ornières royales où les belles jeunes femmes impriment leurs pas légers. Leurs doigts aériens pincent les cordes des luths et des cithares.

  La musique ouvre dans la colline, un chemin de lumière où glisse le cortège. Sur un geste d’Apollon, le silence s’installe. Le Dieu protecteur des troupeaux tire de son carquois une tige aux reflets de métal. Bandant son arc d’argent il décoche une flèche qui troue la nuée, dévoilant le Temple de Delphes. Il interroge l’Oracle sur la direction à emprunter. Ce dernier, d’un geste ample et auguste encourage la poursuite de la marche en direction des profondeurs de la Leyre.

  De la lyre divine s’égrènent à nouveau des myriades de sons qui ouvrent les jeux apollinaires. Chaque Nymphe imprime de son sceau la Nature indomptée:

  Les Naïades réveillent l’ancienne source qui reprend son cours au flanc de la colline blanche. L’eau claire cascade sur les galets, se fraie un chemin au milieu des touffes de cresson. Des vasques s’ouvrent où flottent des tapis de lentilles d’eau. La haie de lilas fait, au dessus du ruisseau, une arche mauve traversée de soleil.

  Les Océanides, réfugiées au creux de la source, redonnent vie au petit peuple caché sous le miroir des eaux. L’onde s’anime de la course rapide des têtards, du saut des grenouilles, de la fuite des tritons.

  Les Néréides parcourent la surface de la Leyre de vagues souples et amples qui tissent les rives d’argile douce, lissent les berges, se hissent dans le tube effilé des joncs.

  Les Hyades, Aésylé, Ambrosia, Cleia, Coronis, Eudore, Phaeo et Phaesylé tombent du ciel en gouttes drues qui restituent à la rivière ses eaux vives d’antan, ses courants, ses remous où cascadent perches, carpes et goujons.

  Les Oréades, en compagnie d’Artémis, courent sur la falaise qui s’orne de reflets lunaires.

  Les Dryades peuplent les chênes, illustrent les peupliers de feuilles neuves, redonnent aux saules leur chevelure d’eau.

  Apollon tire une salve de flèches en direction des nuages. Des masses cotonneuses de cumulus deviennent, au contact du sol, de jeunes moutons au dos laineux, qui font de la jungle un tapis d’herbe douce parsemé de coussins de mousse et de lichen.

 

  Je regarde, ébloui, le retour aux sources des paysages de mon enfance. La Leyre est redevenue une rivière tranquille qui sinue lentement au milieu des prés à l’herbe rase. Les broussailles qui envahissaient la peupleraie se sont évanouies, comme par enchantement, laissant place à l’ordonnancement régulier des troncs couleur d’argent. La falaise, à nouveau, resplendit sous une lumière neuve au dessus du moulin dont les rouages chantent sous la poussée de l’eau. Le Chemin du Ciel s’orne de la voûte régulière des noisetiers, le sol pavé de pierres plates est longé de liserés de mousse, les ornières près de la source ont été comblées, laissant la place à des galets polis qui brillent au soleil.

  Ce retour à une nature sereine, calme, animée en quelque sorte de « l’esprit de géométrie » me fait soudainement parcourir à rebours les stations de l’histoire de l’art. A défaut d’y retrouver l’équilibre et la beauté plastique propres au Quattrocento italien, - qu’on pense à la perfection du « Printemps » ou de « La Naissance de Vénus » de Botticelli - le ressourcement de mes territoires originels dans une sorte d’évidente harmonie me fait penser à l’œuvre de Matisse, « La Joie de Vivre », dont la composition, inspirée d’Ingres, les couleurs à la Gauguin, s’accordent à une sorte de vision idyllique de la nature dont mon enfance fut dépositaire.

 

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher