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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:23

 

EXUVIE ? EXUVIE !

 

 

  Abandonnant mes divinités à leur affairement, - elles n’en sont encore qu’à l’une des phases de la « Grande Transformation » - je tire les rideaux, m’allonge sur le divan où Morphée, portée par des ailes de papillon, ne tarde pas à venir me visiter.

  - Céleste, reprenons tout au début, si vous le voulez bien.

  - Au début ?

  - Oui, depuis vos plaies, vos cicatrices…

  - Ce n’étaient que des exemples généraux, théoriques, en un sens.

  - Certainement, mais vous savez comme moi, que « théorie » vient du grec « theoria » qui désignait « contemplation du monde », or, c’est bien connu des sciences humaines, nous ne faisons tous que contempler notre petit égo.

  La voix est grave, modulée, chaleureuse, avec une touche un rien dogmatique, professorale. Je reconnais, assis sur le fauteuil, derrière le divan où je suis allongé, la silhouette hiératique du Docteur Simon, Analyste, fines lunettes cerclées d’argent, barbe blanche taillée au carré, bague ronde à l’annulaire de la main droite, index et majeur tachés de nicotine.

  - Ces exemples n’étaient donc que des projections de mon inconscient ?

  - Certainement, et ces projections n’étaient elles-mêmes qu’une résurgence du réel. Mais, imaginez, nous sommes tous un peu amnésiques.

  - Donc, ces plaies…

  - Enfant, déjà, vous adoriez offrir des fleurs à votre mère. Un jour, dans les prés bordant la Leyre, vous avez cueilli quelques fritillaires que vous avez réunis au moyen d’une feuille d’iris.

  - De là mon entaille au pouce !

  - Plus tard, accompagnant votre grand-père à la pêche, vous avez glissé sur la plage de galets qui bordait la rivière.

  - Je crois, en effet, me souvenir d’une entorse à la cheville. Mon grand-père l’avait entourée de son mouchoir. C’était le seul moyen de contention dont il disposait.

  - Toujours la même année, au printemps, votre promenade au bord de l’eau, torse nu, s’est soldée par une brûlure au premier degré.

  - C’est vrai, je me souviens maintenant. Mais ces plaies sont anciennes et superficielles.

  - Le croyez-vous vraiment ?

  - …

  - Certes ces menus incidents n’ont été que des traumatismes physiques mineurs. La preuve en est que votre mémoire les a effacés. La peau n’en a gardé que d’infimes traces, l’âme au contraire…

  - Docteur, ne croyez-vous pas que la réalité est plus simple, l’âme trop abstraite, hors d’atteinte, en quelque manière ?

  - Non, Céleste. La peau est, d’une certaine façon, l’âme visible, matérielle, celle que le monde observe. Les traces y sont un langage qu’il faut savoir interpréter. L’entaille du pouce, le bleu à la cheville, les auréoles de la brûlure sont comme vos lignes de force, vos "lieux existentiels". Ils vous appartiennent en propre. On peut partager des souvenirs avec des amis, des projets, on ne partage pas sa peau. Elle est comme un parchemin sur lequel s’inscrivent les signes de notre propre vie, nos expériences intimes, nos plaisirs et aussi nos douleurs. La peau est unique en ce sens ! Observez un visage de vieillard, ses rides, ses incisions, ses sutures. Vous y lirez une géographie de la vie, des peines , des joies, des souffrances, des espérances déçues.

  - Pourtant, cette peau, je l’ai oubliée !

  - Peut-être. Mais elle, elle ne vous a pas oublié. Elle est, si vous me permettez ce jeu de mots « à fleur de peau », comme tapie dans l’ombre, aux aguets.

  - A la façon d’un lézard au fond de son trou ?

  - Oui. D’ailleurs j’allais y venir. Quand votre femme, Floriane, a fait allusion à vos « peaux de bête », en parlant de vos blousons, le saurien qui sommeillait en vous en a profité pour bondir, pour vous obliger à régresser, à vous préparer à votre voyage initiatique vers les territoires de votre enfance. En fait, il ne s’agissait pour vous que d’un voyage à rebours, d’une métamorphose inversée, d’une mue rétrograde vous permettant, par paliers successifs, de réintégrer vos peaux anciennes, de revenir à cette peau originaire, meurtrie, entaillée, bleuie, mais pour vous essentielle puisque fondatrice d’une existence en devenir.

  - Oui, j’ai été victime d’une hallucination, comme si un gouffre s’était ouvert sous mes pieds

  - En fait, vous avez souffert, pendant cette sorte de « descente aux enfers », d’un genre de décompensation qui est toujours attachée aux manifestations aiguës du Complexe d’Exuvie.

  - Du Complexe de…?

  - Je m’explique. C’est à la suite de nombreuses recherches personnelles et de l’analyse systématique de milliers de cas cliniques que j’ai pu mettre en évidence ce Complexe, aussi important que le Complexe d’Œdipe. J’ai écrit, sur ce sujet, une importante communication qui a longtemps retenu l’attention de mes Collègues de l’Académie de Médecine et qui fait encore autorité, ma modestie dût-elle en souffrir !

  - J’aimerais connaître…

  - Je comprends votre impatience mais toute réalité psychologique est "complexe", c’est le cas de le dire, et chacune de ses composantes ne se livre au regard qu’avec d’infinies précautions. On désigne par le terme « d’exuvie », le phénomène par lequel une larve d’insecte, ou un reptile, lézard par exemple, rejette sa vieille peau pendant la période d’accroissement ou de mue. Etudiant la riche symptomatologie de mes patients, j’ai bâti l’hypothèse suivante :                                                                                                                                     

 

  Toute réalisation existentielle de l’individu ne peut aboutir à l’équilibre que par un travail de deuil de ses mutations ou exuvies successives, la résolution ultime de cette démarche étant toutefois conditionnée par la mise en évidence, et le dépassement, d’une peau, que j’ai qualifiée « d’originelle » ou de « primitive », celle qui renferme le plus de sens, le plus d’informations, le plus de réalité pour l’individu concerné.

 

 - Un travail « classique » de psychanalyse, si je comprends bien. Un retour aux sources, à la « peau primitive ». La conscience claire de cette dernière permet d’éliminer les pulsions obscures et incontrôlées de notre inconscient.

  - Oui. Tout le problème est de trouver la « bonne » peau !

  - La méthode ?

  - Votre terminologie est juste. Il faut encore faire référence à l’étymologie. En grec, « méthodos » signifie « route, direction vers un but ». Route, direction, chemin. Ne cherchez nulle part ailleurs que dans l’étymologie, c'est-à-dire, comme vous le précisiez précédemment, dans le retour aux sources, la voie de votre vérité intime. Etre en thérapie, c’est être en chemin vers une direction, un sens, une valeur, une connaissance de soi. A chaque fois le chemin est unique.

  - Mon évocation du « Chemin du Ciel » était-il une métaphore de cette recherche ?

  - Bien évidemment. Ce chemin est celui de votre enfance qui, lui aussi, a subi ses mues successives. A tel point que vous ne le reconnaissez plus.

  - Comment puis-je retrouver sa peau originelle ?

  - Faites sa psychanalyse !

  - Docteur Simon, sauf votre respect, ne seriez-vous pas en train d’halluciner ?

  - Aucunement.

  - La méthode ?

  - L’imaginaire, bien sûr !

  - C'est-à-dire ?

  - Revenez, par l’imagination, au Chemin du Ciel. Redonnez-lui ses peaux primitives, qui sont aussi les vôtres. Et surtout, ne le foulez plus que par la pensée. Le seul chemin d’accès à l’exuvie inaugurale !

  - Oui, mais admettons que l’imaginaire ne veuille pas emprunter le bon chemin !

  - Alors laissez-vous aller à la voie royale vers l’inconscient.

  - La voix royale… Vous voulez dire le rêve, je suppose ?

  - Bonne supposition. A défaut les associations libres. Quant à l’hypnose, elle n’est plus tellement à la mode par les temps qui courent, sauf dans quelques cabarets désuets !

  Sur ces bonnes paroles, le Docteur Simon prend congé, allume son Havane et s’esquive dans un nuage de fumée. Je reste un moment immobile, yeux grands ouverts, méditant les paroles de l’éminent thérapeute, cherchant, dans les ombres du plafond, les prémisses à un cheminement onirique, lequel ne tarde pas à se manifester.

 

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