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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 11:20

 

LE CHEMIN DU CIEL

 

 

  Malgré le soleil, l’air était encore frais au dehors, ce qui m’autorisait, malgré la remarque de Floriane, à revêtir mes deux blousons, à enfiler une paire de bottes, - les bords de la Leyre devaient être humides en ce début de printemps - , à m’équiper de mon appareil photo et à rejoindre ce domaine qui m’était devenu étranger. La dernière visite à la rivière de mon enfance, je l’avais faite, il y a de cela quatre décennies environ, pendant les vacances de Noël. Avec Floriane nous faisions des études à Paris. L’hiver était rigoureux cette année-là. Nous en avions eu une conscience aiguë, lors de notre trajet Paris-Beaulieu, voyageant à bord d’une 4 CV dont le chauffage n’était qu’une hypothèse d’école. Douze heures de voyage, un difficile passage sur les routes du Limousin encombrées de congères. Nous avions beau pratiquer la méthode Coué, évoquer les chauds rivages de la Méditerranée en été, notre arrivée au terme du périple avait des allures de traversée de banquise. Le lendemain, quelques plaques de neige rythmant encore le paysage, j’avais pris mon appareil photo, étais descendu au bord de la Leyre, telle qu’en elle-même, réalisant quelques clichés que j’avais précieusement conservés, comme de vivants témoins d’une époque révolue.

  C’est donc avec l’idée d’une sorte de permanence du réel, de la pérennité des images, de la récurrence de leur formes que j’entrepris ce que Floriane avait qualifié de « pèlerinage ». La petite gare, désaffectée depuis longtemps, bâtisse haute et étroite, entourée d’un jardin clôturé de grilles rouillées, avait toujours son aspect désuet et solitaire. Sur la façade, un panneau d’agence portait la laconique mention « A VENDRE », suivie d’un numéro de téléphone. Quelques herbes, folle avoine, carottes sauvages, avaient envahi le terre-plein, n’affectant en rien l’allure générale du lieu qui s’accommodait fort bien de ce relatif état d’abandon réservé habituellement aux terrains des proches banlieues et aux bâtiments marginaux, lesquels finissent toujours par se confondre avec le paysage environnant. La clôture contournée, armé de la certitude que, finalement, rien ne changeait jamais, sauf notre vision des choses et des événements, je m’engageai sur le sentier longeant l’ancienne voie ferrée, ronces et liserons y avaient poussé, dans une anarchie contenue cependant, et j’anticipais mon plaisir de retrouver bientôt la Leyre et les vagabondages heureux de mon enfance.

  A ma droite, légèrement en contrebas, le Chemin du Ciel sinuait toujours au milieu d’une voûte de noisetiers au feuillage tendre que le soleil traversait, jonchant le sol d’ocelles claires. Une sorte de bonheur léger et juvénile m’envahit : j’aurais pu inscrire, dans chaque rond de lumière, une histoire, un souvenir précis, y imprimer des visages familiers, des moments rares, des découvertes, des émotions adolescentes, y retrouver des projets, y poursuivre d’anciennes aventures, y réveiller des rêves si lointains et si proches à la fois.

 

  Il y a, dans la permanence des choses, ce plaisir simple du chemin cent fois parcouru, cette familiarité de l’insignifiant, du caillou blanc au milieu du gué, de l’ornière remplie de feuilles, de la source jaillissant des coussins de mousse. On peut fermer les yeux, se laisser guider par l’intuition des pas, la déclivité de la pente, le murmure de l’eau. Il y a une sorte d’ivresse à se fondre dans le paysage, à vibrer sous le chant des herbes, à tutoyer les frondaisons, à écouter le bruissement des abeilles, à deviner, sous le pied, la texture du pont de bois, son oscillation, le lisse de la main-courante. On devient alors extralucide, on avance dans le secret, comme dans un songe, on est devenu herbe, vent, vibration, éclat de lumière. La lumière intérieure suffit, elle guide, rassure, murmure à l’oreille, étonne. Elle est plus forte que le soleil qui brûle les yeux. Mais elle n’a pas ses excès. Elle est apaisante. Elle pousse ses ondes dans tous les membres, elle tisse des chants dans le trajet des veines, elle éclaire les doigts, elle sort par les pores, comme une lente sudation qui veut dire les galets, les écorces, l’argile blanche, l’herbe bleue, les nappes d’air. Elle rythme le souffle, le cœur bat très lentement, on marche sans peine, comme sur un nuage, on flotte sur une barque de roseaux, l’écume effleure nos lèvres, l’air coule comme du miel, les bruits s’estompent, légers comme des plumes, ils nous disent la beauté du monde, le calme des rivières, le miroir des eaux. On glisse infiniment, on est la vie habillée d’un corps docile, souple, nos gestes sont lents comme ceux des danseurs, ils dessinent des cercles, des ailes de papillon, des mots très doux qui font à nos bouches une rosée subtile. Parfois le murmure s’amplifie, vous n’y prêtez guère attention. Vous continuez de progresser sur votre fil de soie, funambule attentif à vos pas, bien arrimé à votre perche, à votre équilibre fragile. Vous sentez sous vos pieds, une tension, une inquiétude. Le globe de vos yeux dans un mouvement-caméléon, se porte vers la gauche, un liseré s’ouvre dans l’écran de vos paupières. Vous percevez, soudain, une étrangeté, une touffe d’herbe inopportune, un moutonnement de broussailles, une ornière profonde dans les plis de la glaise. Vous réfutez. Vous opposez votre incrédulité. Vous pestez intérieurement. Non, ne refermez pas vos paupières. Le mal est déjà fait. Le réel, en vous, s’est épanché à la vitesse de la marée lors des vives eaux. Votre rêve a reflué, il est devenu une ombre vague logée au creux de votre inconscient. Vous n’êtes plus que constatation, désapprobation, opposition muette.

 

 Oui, c’est bien cela, sur ma gauche, le Chemin du Ciel ne m’offre plus qu’une parodie, une pantomime, un faux-semblant. De hautes herbes l’ont envahi, il n’est plus guère visible dans le foisonnement végétal. De larges traces de roues - sans doute de tracteur et de remorque - , attestent son glissement vers une sorte de jungle inextricable. Il ressort de ce déplacement, une manière de non-lieu, de magma argilo-chlorophyllien où mes bottes ont du mal à trouver une assise stable. Sous ce maelstrom, j’ai peine à imaginer le sentier empierré de mon enfance, ses berges moussues, sa source à mi-pente recueillie dans la conque des pierres blanches, le fossé rempli de lentilles d’eau et de cresson, la haie de lilas, le pré à l’herbe rase où paissaient les moutons.

  Je suis envahi d’un sentiment étrange fait de dépit, de frustration, d’impuissance. Bien sûr, mon appareil photo n’enregistrera pas ce constat de désolation. Ma mémoire y pourvoira amplement ! En guise de pèlerinage, il s’agit plutôt d’un chemin de croix aux multiples stations . De Charybde en Scylla ! Au bord de la Leyre, les peupliers ont poussé, les ronciers aussi : la falaise de Beaulieu que je photographiais jadis aux premières heures du levant, n’est plus guère perceptible qu’au travers de rares trouées de la végétation. Le moulin sur la rivière est cerné de nombreuses clôtures; le niveau de l’eau est à son étiage; les berges croulent; les prés, envahis autrefois par les campanules mauves des fritillaires-couronnes, - je pensais toujours au tableau de Van Gogh - , n’abrite plus que de rares joncs; leurs étendues sont traversées de drains où courent de longs tuyaux jaunes percés de trous; un lac a été aménagé dont la digue coupe la perspective des rares haies qui subsistent; du pont de bois qui permettait l’accès au Château des Térieux ne restent plus que quelques planches usées émergeant des rives boueuses. Je m’assois un moment sur une souche, - geste de renoncement et de lassitude - , et j’imagine l’enfant que j’étais il y a un demi siècle déjà, insouciant, heureux de découvrir cette nature généreuse, intacte, propice à tous les rêves. Robinson sur mon île, les prés de la Leyre étaient mon lieu de prédilection; ils m’appartenaient comme je leur appartenais, dans une fidélité réciproque, un pacte sans faille, une promesse de bonheur partagé.

  Ce printemps est chaud, éprouvant pour la nature, pour les hommes aussi, pour ma mémoire qui n’aura plus d’autre chemin à accomplir que celui du deuil. Je me relève. Mes bottes alourdies de boue. Je marche lentement sur le chemin fantôme, sans me retourner. Je sais, maintenant, que cette visite à la Leyre est la dernière. Qu’un jour aussi, le trajet vers Beaulieu, vers Terre Blanche, ne sera plus qu’un souvenir, la trace d’une buée sur une vitre claire. Tout cela aura-t-il existé, vraiment ? Je franchis, tout au bout du chemin, la voûte des noisetiers qui fait comme un portique.

 

  Ce dernier m’apparaît alors dans son évidence symbolique comme le lieu de partage du temps, un peu à la façon d’une ligne de partage des eaux dont les versants s’opposent : l’un réservé au long souffle océanique, au calme, à la limpidité; l’autre tourné vers les excès des vents du sud, vers l’exubérance du sol et du climat. Je sens un en deçà du portique tourné vers le passé, les souvenirs, les territoires de l’enfance; et un au-delà faisant signe vers le futur, les projets, la jungle de la vie adulte au milieu de laquelle j'essaie d'inscrire mon cheminement laborieux de fourmi.  Toute mon existence, soumise à une tension permanente, oscille entre ces deux rives. Je n’ai d’autre choix, d’autre posture que ce grand écart au-dessus d’une ligne de fracture, que ce vertige du franchissement de l’abîme. Souvent, le bruit, l’activité, la distraction obturent provisoirement la faille, rapprochent les bords de la plaie. Mon avancée  devient alors cicatricielle, ma mémoire oublieuse de la fracture des chairs. Surviennent un silence, une pause, une interrogation, alors la suture devient manifeste, la douleur palpable, le présent tranchant comme une lame.

 

  Je marche maintenant dans la rue principale qui sépare le village en deux. Le côté Leyre avec sa falaise, ses maisons anciennes , - certaines à colombages - , son église, son monument aux morts, son lavoir, son moulin aux rouages blanchis de farine. Le côté collines avec ses champs cultivés, ses maisons restaurées, ses lotissements, ses quelques commerces, l’école, la mairie, la chaussée refaite à neuf avec ses lampadaires modernes imitant l’ancien. Je gravis le chemin de castine qui conduit au parc. Je contourne le massif de forsythia où crépitent les fleurs jaunes. J’ai soudain l’impression d’un brusque retour en arrière.  Le spectacle de dévastation que m’offre Terre Blanche est en tout point comparable à l’anarchie des bords de la Leyre. Sous le regard vaguement songeur de ma mère , - mais à quoi peut-elle penser après neuf décades d’existence ?  - , les deux muses sylvestres, répliques d’une composition d’Arcimboldo, cheveux ornés de feuilles, de mousses, de lichen, s’affairent au milieu d’un labyrinthe de branches, d’écorces, de pommes de pin, de lianes enchevêtrées, de ronces aux épines acérées, de nids anciens tombés des arbres, de flocons cotonneux des chenilles processionnaires. Le sol jonché d’outils , - sécateurs, échenilloir, bêche, binette, râteau, tondeuse, égoïne - , rivalise d’harmonie avec les excès botaniques.

On s’étonne de mon retour si tardif, on suppute de magnifiques photos qui diront, bientôt, sous des cadres de verre, la beauté de la nature, sa virginité, son innocence, son indéfectible fidélité; on se plaint de courbatures et d’ampoules, Adeline surtout; on n’a qu’une hâte : manger frugalement, une douche, le réconfort du lit. Une bonne nuit de sommeil. Un lever matinal. Le bonheur de retrouver le parc de Terre Blanche, sa générosité, le dense de sa végétation, le chantier à poursuivre, les innovations, les créations, les modifications sans fin, le lyrisme du végétal.

 

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