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21 janvier 2014 2 21 /01 /janvier /2014 11:49

 

­­­­­­­Tout silence est un cri.

 

tseuc.JPG 

Œuvre : Barbara Kroll.

Technique mixte sur papier.

 

 

  Tout silence est un cri.  En attente d'être proféré. Le silence vrai, profond, absolu n'existe pas. Existerait-il et alors, c'est nous qui n'apparaîtrions pas, qui demeurerions scellés dans quelque inconnu inatteignable. Le silence, s'il parvenait à son essence, ne véhiculerait qu'effroi et perdition. Imaginons, un seul instant, que les bruits qui parcourent la Terre de leur museau chafouin s'évanouissent et nous serions perdus, entièrement voués aux gémonies. L'insoutenable nous saisirait à la gorge et les meutes de grondements sourds frapperaient de leurs gongs mortifères l'aire sidérée de notre cochlée. Car ce serait la Terre elle-même qui, libérée des agitations de la grande marée humaine, surgirait dans notre boîte d'os avec la même furie qu'une marée d'équinoxe. Nos osselets ne seraient que charpie sonore, l'enclume délivrerait ses percussions de métal, l'étrier ferait ses vibrations répercutées contre le cuir lacéré de la dure-mère.

  La Terre s'invaginerait en nous par tous les orifices disponibles, bouche, oreilles, sexe, faille rectale. Nous serions gagnés de l'intérieur, colonisés. Ces bruits de la Terre que l'agitation perpétuelle des hommes occulte, ces bruits donc s'étaleraient partout, dans l'immense territoire anthropologique livré à son soudain démembrement. Nous entendrions le long glissement des racines contre la tunique étroite du limon. Nous entendrions les cataractes de lave faire leur sourd bouillonnement tout contre l'écorce du globe, les écroulements blancs des majestueux icebergs et l'immense houle de glace consécutive, les rugissements solaires de l'étoile blanche plantée au milieu du zénith, les plaintes blafardes de la lune, le crissement des étoiles, la longue déchirure des nuages aux ventres lourds, le craquement des failles sismiques, le long raclement de l'eau au profond des abysses, l'écroulement des roches millénaires sous les assauts de l'érosion, le mugissement du vent sur les arêtes vives du monde. Une pure frayeur envahissant toutes les géométries libres du sensible.

  Mais tout ceci ne serait rien ou seulement une simple fiction s'imprimant sur les circonvolutions de notre imaginaire. Le silence de la Terre, ou bien son envers, le déchaînement dionysiaque des forces telluriques ne peut jamais être qu'une simple mythologie géologique. Mais ce qui est bien réel et plus préoccupant c'est le silence des hommes, leurs murmures éteints, leurs renoncements à paraître dans l'ordre de la parole. Pour l'accomplissement de son destin, la Terre dispose de l'empan immémorial de l'univers; l'homme seulement de sa frontière de peau : un temps étroit, des jours comptés comme des gouttes, un ruissellement que, bientôt, la poussière effacera. Dans la demeure exacte de l'exister, Celui-qui-paraît s'imprime sur le visage des choses à la mesure de son langage. Il n'y a guère d'autre secret afin de déployer la vérité partout présente qui ne fait face qu'à être convoquée dans des mots. Les mots comme concrétion ultime pour l'homme afin de témoigner. Ceci est une apodicticité lorsqu'on a éprouvé la puissance du poème, la force de la déclamation, le subtil vibrato de la voix. Seulement la parole est la chose du monde la plus répandue et la moins bien partagée. Sur les vastes agoras des cités, il y a les bavards, ceux qui parlent sans cesse, dressant autour d'eux de vivantes et polyphoniques tours de Babel, puis il y a ceux qui vivent à l'ombre de cette forteresse, que l'on n'entend pas, ils sont de mutiques rhizomes tapissant la glaise de leur hémiplégie native. Comme si, de toute éternité, leur langage s'était sédimenté, avait reflué à l'intérieur de leur tunique de chair mais, à leur insu, mais contraints au silence par l'hostilité des autres hommes ou bien, seulement, leur lourde indifférence.

  Ils sont légion les Condamnés-au-mutisme : les habitants des savanes où le bétail ne laisse plus voir que la radiographie de la misère; Ceux des slums promis à n'être que d'éternels apatrides; Ceux des favellas qui, depuis leurs villages de tôle et de carton, ne voient que les plages des Riches et la luxuriance du monde; Ceuxenfants, qui travaillent à façonner des cubes d'argile pour des maisons qu'ils n'habiteront jamais; Celles qui sont soumises à la loi d'airain de la domination du Mâle, encagées, violentées, livrées à la sordide prostitution; Celles qui travaillent dans les ateliers insalubres, surpeuplés, pour un salaire de misère alors que leurs tortionnaires les regardent à peine du haut de leur insupportable profit; Ceux qui, dans les sombres boyaux des mines extraient l'étain destiné aux loisirs des NantisCelles que des employeurs indélicats réduisent à l'esclavage, parquent comme des bêtes dans les réduits de somptueuses villas; Ceuxles Sans-logis qui dorment sur les plages de galets, face aux palaces étincelants de la morgue humaine; CeuxCelles qui, en raison des hasards de la naissance se retrouvent à l'ubac du monde, dans l'obscurité et la misère, alors qu'une minorité bien-pensante se situe à l'adret, sur le versant continûment ensoleillé, là où le langage fait son entêtant bourdonnement d'abeille, souvent de simples bavardages inconscients de leur propre fatuité.

 

 

  Mais un jour viendra, il n'est pas loin, il s'annonce, il fait ses préparatifs et surgira au ciel du monde comme la tornade s'enroule autour des palmiers échevelés et les aspire dans l'immense maelstrom de son œil dévastateur. Car le silence des Opprimés n'est qu'une halte, une pause avant que ne déferle le grand tsunami. Les mots ne meurent jamais. Dans l'enceinte des têtes ravagées, ils font leurs pelotes, ils bandent leurs arcs, ils enduisent la pointe de leurs flèches de curare, ils gonflent et dilatent la conque d'os, soufflent dans les poitrines pareils à des vents fous. Ils cherchent un orifice par lequel faire phénomène sur la grande scène du monde, l'immense pantomime dont les humains sont les piètres et consentantes marionnettes. Et alors quand ils ont atteint la sombre violence du désespoir, ils sortent du corps avec la furie qui sied aux grandes tragédies : ils déchirent le bandeau blanc qui obture leurs yeux; ils surgissent de la bouche occluse en lacérant les lèvres et c'est un badigeon écarlate qui macule le bas de leur visage; ils vibrent au bout des doigts avec des brillances de lumière à arc; ils s'évadent des lourdes poitrines, semant leur laitance acide, sulfureuse; ils jaillissent de l'ombilic en filets de bile verte; ils s'évadent de l'antre du sexe et répandent au sol des généalogies de vies avortées; ils sourdent des boulets des genoux avec des relents de poudrières; ils bondissent avec des rugissements d'osselets de la pliure des métatarses. Alors, bien évidemment, les victimes se comptent par millions. Partout sur la Terre, dans les rues des villes, au bord des océans, sur les plateaux d'herbe, dans les plaines où souffle le vent, les ruisseaux d'hémoglobine, les cataractes de chair, les lambeaux de peaux font leurs inutiles drapeaux de prière, leurs offrandes étiques, leurs libations stériles en direction de dieux qui n'existent plus. Les hommes, se prenant pour ces inatteignables icônes, ont retourné contre eux une longue patience qui s'est métamorphosée en pure folie. Bientôt le déluge de sang se retirera de la conscience des hommesLa Terre boira l'inconséquence humaine jusqu'à la dernière goutte et, comme la mémoire des Existants est, depuis toujours, livrée aux assauts de l'amnésie, les Riches regagneront leurs demeures armoriées, les Pauvres leurs caniveaux désolés. Ainsi va le monde. Tantôt bavard, tantôt silencieux, mais toujours étrangement sourd aux plaintes qui montent de l'ombre et qui, jamais ne voient le jour ! 

 

 

  

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