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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 08:48

 

Sur la route, la folie.

 

  slr  

    Source : Eireann Yvon.

 

 

" Ma garce de vie s'est mise à danser devant mes yeux, et j'ai compris que quoi qu'on fasse, au fond, on perd son temps, alors autant choisir la folie."

Jack Kerouac (1922~1969 / Sur la route, le rouleau original)

 

 

Citation de Sylvie Besson.

 

 

  La vie, toujours on essaie de la saisir, on ouvre l’éventail de ses doigts sur la figure du monde et il ne reste que sable, cendre et coulure de vent. Mais ce qu’on approche, c’est seulement soi-même, son effigie de carton-bouilli, sa silhouette empreinte de brume, son eau lagunaire, son argile primitive. Au bout des doigts, contre la pulpe soyeuse, un effleurement, une fuite, une perte. C’est de disparition dont il s’agit. C'eût été tellement de bonheur simple, de joie entière à s’entr’apercevoir dans le miroir oblong des choses, à tracer son esquisse signifiante. Tellement de paroles qui auraient pu s’ouvrir mais se retiennent en-deçà de la floraison sémantique. Du ciel, continûment, inlassablement, tombent des paroles incohérentes et notre cochlée en son repliement est comme dévastée et nos yeux s’emplissent de larmes et notre sclérotique se dissout dans sa propre transparence et notre pupille se retourne vers le puits sans fond de notre âme et nos cils battent à contre-jour afin de retenir ce qui pourrait l’être encore, toute cette gemme lumineuse qui coule dans l’espace agrandi.  

  Alors on se débat, alors on essaie de crier, alors on gesticule pareillement à un sémaphore. Mais le ciel est vide et les yeux des nuages hagards et le vent tourbillonne avec ses nuées de feuilles grises, ses filaments fuligineux. On s’essaie à monter sur quelque promontoire, on glisse le long du sentier métaphysique, on invoque le dire ontologique, on veut de l’être jusqu’aux confins de soi, on veut être soi, juste un instant, on veut se connaître, on veut l’épiphanie, le face à face, le regard se regardant afin que puisse enfin s’imprimer une vérité dont notre intellect puisse se saisir, offrande sublime afin d’exister vraiment. Mais les choses demeurent celées, la parole mutique, l’avancée immobile, la progression girant sur elle-même, infiniment. Jamais nous ne nous verrons, ni notre visage - le reflet aigu de notre conscience - ; jamais la courbure du dos - cette métaphore de notre lassitude, de notre éloignement de nous-mêmes - ; jamais notre arrière-posture que seuls les autres voient, regardent et, faisant ceci,  nous aliènent à notre condition mortelle.

  D’être vu sans se voir est tissée notre tragédie. Nous verrions-nous en notre entier et nous atteindrions une manière d’immortalité car la conscience s’ouvrirait jusqu’aux limites du cosmos. « Toute conscience est conscience de quelque chose », belle assertion husserlienne dont nous pourrions tirer un genre d’absolu, celui de la conscience se regardant elle-même : plénitude, illumination, transcendance. Certes nous avons l’art pour cela, cette merveilleuse amplitude esthétique, nous avons la poésie cette quintessence indépassable, nous avons le langage fécondant tout ce qu’il touche. Mais nous n’avons pas accès à notre propre demeure puisque nous n’avons pas d’écart à partir duquel faire notre propre synthèse. Cela s’agite autour de nous, en nous, et nous demeurons les bras ballants, incapables de réunir nos fragments épars. Schize nous oblitérant, ligne de partage des mots, fêlure de la pensée, éclatement des passions en gerbes d’étincelles, en longues flammes blanches qui nous parcourent de l’intérieur. Notre drame est celui-ci qui nous amène au bord du monde en simple Voyeur de ses allées et venues, en Spectateur impuissant à l’investir.

  Depuis la conque de notre monade nous assistons, impuissants, aux éclatements, aux fulgurations, aux diapreries du réel. Nous nous débattons, nous griffons la vitre démente, celle-là même qui nous met au pied du mur, sans possibilité aucune d’assister à notre traversée du miroir. Car si nous sommes toujours auprès des choses, il nous faut d’abord nous exonérer de notre solitude, sortir, éclater vers ce monde dont nous ne prendrons conscience qu’à devenir de pures comètes parcourant le champ du visible, à devenir des translations imaginaires, des processus fictionnels. Nous sommes sans doute irréductiblement liés, attachés, soudés à une sourde matérialité, à une corporéité compacte. Alors quel autre choix que de faire effraction hors-de-soi en direction de ce qui vient à notre encontre, donc de devenir l’Autre, le Différent, le Décalé, devenir arbre, mouette traçant dans le ciel son vol oblique, devenir nuage au ventre gris, courbure de l’horizon, lisse galet, fuite blanche de l’écume sous la vitre du ciel, palmier faisant flotter son bouquet de lames sous les poussées de l’harmattan, cela nous le pourrions si nous en prenions la décision. Seulement une telle exigence suppose que nous renoncions à l’impérium de notre corps, que nous acceptions de sacrifier nos désirs, que nous fassions de notre hâte à posséder une simple fantaisie, que nous consentions à renoncer à l’étroitesse de notre ego, à la parenthèse de notre subjectivité. Autant dire un abandon, une ascèse. Peu peuvent y prétendre. Nous sommes êtres de chair livrés aux tumultes de la jouissance, nous sommes êtres de sang, de volupté, êtres de plaisir, êtres versant dans un libre hédonisme.

  Tout cela on le sait du-dedans même de notre corps, du creux de nos sentiments repliés en boule ombilicale, de l’intérieur de nos glandes désirantes. Et c’est pour cela que nous renonçons : armer sa volonté est toujours une douleur, prendre des résolutions un combat contre notre naturelle indolence. L’attention exacte à porter aux choses est une exigence, une souffrance, une tension dont notre regard doit se doter afin de ne pas se distraire des fondements, des essences, des paroles de haute destinée, des beautés, des ressources de l’art, des chemins vers une possible spiritualité. Ô combien il est plus facile de renoncer, de se fondre dans l’obscurité de sa bogue primitive, de replier ses piquants d’oursin et de demeurer dans le chaud, l’avenant, le souple, de régresser vers un corail non encore disposé à s’ouvrir à cela qui fait sens et demeure hors-de-nous. Depuis notre antre, notre grotte, nous regardons le monde s’agiter devant nous, faire sa gigue mortelle. Et, mortelle, elle ne l’est qu’à l’aune de notre retrait à son égard. Jamais on ne peut vivre séparés. Il faut un lien siamois, une affinité, une osmose.

  Renonçant, c’est la folie qui s’empare de nous. La folie avec son habit de saltimbanque, ses grelots, ses entrechats auxquels nous confondons nos pas hérétiques. Mais, disant "hérétiques",  ici nous ne parlons pas de religion, de dogme, de croyance en un principe supérieur. En lui l’homme dispose de bien des moyens qui suffisent à assurer sa transcendance par rapport à la mondanéité, sans qu’il lui soit nécessaire de recourir aux mythologies de tous ordres, aux comportements magiques, aux idoles. Sa conscience est le recours nécessaire et suffisant à condition qu’il s’y adonne, l’ouvre et en fasse le tremplin à partir duquel connaître le monde, se connaître lui-même ensuite.

  La folie est un refuge. Mais la folie est aussi le regard qui, devant lui, voit fuir l'essentiel, le fondement par lequel être au monde. La folie c’est l’oiseau qui vole en plein ciel, dont on ne peut épouser la course libre; la folie c’est le mot qui nous échappe; la femme qui passe et que l’on ne voit plus; le ciel si haut qu’il est inaccessible; la terre vue jusqu’en ses confins sans limite; l’horizon qui, toujours, recule.  La folie c’est soi que l’on saisit partiellement, cette « forteresse vide » que, jamais, l'on ne parvient à combler de plénitude; la folie c’est le temps en sa course rapide qui fait ses rides, ses vergetures sur la peau du monde; c’est la boule blanche du soleil répandant sur la terre ses millions d'humeurs ignées; c’est la conque de la nuit déployée en poème qu’une ombre vient recouvrir de son aile de ténèbre;  c’est le chant polyphonique de la terre qui sombre dans la mutité.  La folie c’est ne plus se reconnaître dans les yeux de l’Aimée; se distraire de l’homme; confier la culture aux Egarés; errer sur des chemins sans issue. La folie c'est effacer les signes, user les palimpsestes jusqu'à leur éclipse, faire des hiéroglyphes des modes décryptés commis aux bavardages; la folie c'est de voir disparaître la promesse de l'aube dans les tumultes du jour, alors le BLANC envahit tout, cerne et aveugle, ponce les significations, les écartèle jusqu'à l'inconnaissance; la folie c'est voir fondre le crépuscule prolixe dans les profondeurs de l'ombre et alors le NOIR étend son royaume et la nuit devient soudain fermée, étrangère à la poésie, occluse au rêve, plombée et sourde à l'imaginaire; la folie c'est ne plus habiter le GRIS, la tonalité diagonale, la seule à pouvoir ouvrir la conscience, celle qui joue en mode dialectique entre deux néants, deux manières de monades fermées, le NOIR, le BLANC sans portes ni fenêtres, folie de ne plus apercevoir le GRIS-médiation, le GRIS-passage du non-dit au dit, le GRIS-intercesseur, le GRIS comblant la faille du silence stérile, le GRIS-ordonnateur du langage, le GRIS-opérateur  de la parole, tremplin existentiel, déploiement du sens à l'infini.

  Le colloque singulier naissant du contact de la conscience avec les objets du monde ne trouve son expression féconde qu'à vivre cette plénitude des espaces intermédiaires entre une trop vive clarté et une ombre thanatogène, deux apories équivalentes, lesquelles reconduisent l'homme à une manière de cécité originelle avant même sa sortie de la caverne platonicienne. L'ombre dense et illusoire de la grotte est fermeture. La vive clarté solaire, allégorie de la vérité est également fermeture : on ne peut regarder longuement les choses incandescentes. Seul le clair-obscur, le GRIS empruntant aux deux registres leurs marges signifiantes, leur lumière boréale d'aube et de crépuscule, sont à même de nous disposer à l'accueil de ce qui toujours nous interpelle et que nous souhaitons sans en connaître la voie. Ce chemin de la conscience se regardant et prenant acte d'elle-même en même temps que nous nous connaissons est cet absolu qui nous fait signe et vers lequel nous sommes constamment en route. "Sur la route" est notre destin !

 

 

 

 

 

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