Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 10:09

 

Petite incursion dans l'ordre des vanités.

 

daphnis

Daphnis et Chloé

Paris Bordone (1500 - 1571)

Source : Wikimédia Commons.

 

  Chaque jour qui passe est là pour nous rappeler à nous-mêmes. Jamais nous ne nous absentons de nous, sauf lorsque nous dormons et, encore, la nuit est toujours surveillée. Quelque part le lumignon fait vaciller sa flamme afin qu'un fil rouge puisse être tendu entre veille et sommeil. Faute de cette attention, nous deviendrions simplement schizophrènes.

  Chaque jour nous proférons quantité de choses dont le souvenir ne nous hante même plus dès que l'énonciation est terminée. Bien des paroles. Futiles, certes. Légères comme le brouillard dans l'air d'automne. De ceci nous sommes assurés. Nous savons, par expérience, que l'événementiel se tisse, le plus souvent, de rapides assertions, de remarques brèves, de pensées immédiates se dissolvant dans l'éther des discours planant sur les agoras distraites du monde.

  Nous le savons et nous n'y accordons guère attention. Prête-t-on seulement quelque crédit au vol primesautier de l'éphémère ? Bien évidemment, non. Cependant si ces choses insignifiantes ne font guère que nous effleurer, nous sommes davantage enclins, par nature, à accorder site et intérêt à certaines paroles que nous qualifierions volontiers "d'essentielles".

Ainsi en est-il de l'incontournable et tellement galvaudé "Je t'aime" dont, depuis Gainsbourg, nous savons qu'il est toujours lié au non moins célèbre "moi non plus". Donc il y aurait quelque relativité à l'amour, il y aurait toujours possible polémique et perte de ce qui, pourtant, apparaissait comme un fondement.

  "Je t'aime". Il nous faut donc nous abstraire du contexte, lequel ramène toujours à une expérience réductrice, à une immanence dans laquelle la pensée s'englue. Il nous faut isoler, poser sur un piédestal et regarder ce que ce "Je t'aime" a à nous dire. Dans une manière de détachement, identiquement au savant observant, au travers de son microscope, le bouillon de culture. Mais ce que nous constatons de prime abord, c'est bien la présence de ce "Je" qui déjà fait signe vers autre chose que Celui, Celle à qui l'assertion est destinée. 

  Placé à l'initiale, il s'investit, aussitôt, d'une prééminence dont nous ne ferons pas notre deuil. Le destinataire du message s'efface devant l'autorité du locuteur. Piège de la langue rapportée à ce qu'elle ne saurait qu'imparfaitement traduire.

  La passion et le mot ne jouent pas dans la même cour. La passion résulte d'un métabolisme, d'une alchimie physiologique, d'une urgence du corps à se doter d'une cible où déverser une énergie amoureuse trop longtemps contenue. Le mot, lui, dans sa simplicité, son immédiateté symbolique ne fait que renvoyer à la présence du locuteur, à son inévitable emprise sur les choses, le monde.

  Lorsque je dis "Je", je suis à l'avant-poste du réel, j'efface ce qui, par inadvertance, s'est glissé jusqu'à moi et ne demande qu'à briller. Seulement le "Je" de l'énonciation  repose sur la pointe extrême de l'ego, là où il ne saurait y avoir de place pour l'Autre, fût-elle adjacente, contiguë.

  Le "Je-ego" est, par essence, captateur, dominateur, livré à la seule exclusive. Les "Je" mis en présence se repoussent mutuellement comme le feraient deux polarités aimantées dotées du même signe. Le "Je" est autarcique, monadique, donc dépourvu d'ouvertures au travers desquelles l'Autre pourrait faire phénomène à part égale.

  Le "Je" n'autorise pas le "et","et", seulement le "ou bien", "ou bien". Ou bien Moi ou bien Toi. Le "Je", identiquement à la personnalité schizoïde ne se destine qu'à paraître sous la silhouette de la " Forteresse vide" dont parlait Bettelheim. Le "Je" est exclusif de toute altérité pour la simple raison que, s'il s'ouvrait, son envahissement reviendrait à accepter une simple disparition de sa propre structure.

  "Je"; "Tu", s'ils sont des vases communicants, jamais ne peuvent devenir interchangeables. Un simple problème d'essence. Mon essence est différente de la tienne bien que toutes deux appartiennent à la même communauté humaine. Et c'est bien parce qu'elles sont ontologiquement différentes qu'elles me positionnent, te positionnent dans un espace de liberté et de communication, d'échange.

  Mais revenons à l'amour et à ses bien étranges assertions. "Je t'aime". Donc, langagièrement analysé, psychologiquement et philosophiquement assumé, "Je t'aime", n'apparaît qu'à la manière d'une simple imposture. "Je m'aime en Toi"; "Tu t'aimes en Moi".

  Et, alors comment ne pas penser à la phrase subtilement éclairante de Simone de Beauvoir dans "L'invitée" :

" Elle s'enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir ".

 

  L'on ne saurait mieux définir les préceptes d'une "morale de l'ambiguïté". Ce magnifique présent qu'est censé être l'amour, se comportant, en dernière analyse, comme ce livre, ce bouquet, ce parfum que l'on se dispose à offrir;  offrande fonctionnant en miroir puisque à nous destinée. Cela on le sait comme l'on sait l'évidence du sourire comme marque insigne de la reconnaissance de l'Autre. Mais commencer seulement à se l'avouer et, alors, le miroir magique de l'amour s'éteint aussitôt, celui dans lequel se mire Narcisse également.

  Faudrait-il faire abstraction de soi jusqu'au dénuement, à l'effacement de sa propre vanité, à la disparition de sa confondante suffisance afin que, de ce retrait même, l'Autre puisse enfin surgir dans son essentielle singularité ?

    Sans doute faudrait-il remplacer l'inoxydable et éternel "Je t'aime" par un simple "T'aime". Mais qui donc osera formuler ceci en premier ? Il y faut de l'inconscience, de l'humilité et de l'Amour vrai, non seulement tissé de mots mais d'une disponibilité de soi allant jusqu'à l'oubli. Mais qui donc lèvera le doigt spontanément , pareillement aux cris joyeux poussés par les enfants dans une cour d'école : "Prem's…Prem's…". Mais ce "Prem's" sincère et primesautier ne porte-t-il pas en lui-même le ver dans le fruit ? "Prem's" et, de facto,  l'Autre est à la suite. Décidemment, l'amour est une chose bien compliquée ! Le refuge dans le platonisme en est, sans doute, la plus accomplie des significations. En attendant …

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher