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18 juillet 2013 4 18 /07 /juillet /2013 09:11

 

Nuit féconde.

(Variations langagières  sur l'être).

 

pr2 

Sur une page Facebook de Psyché Rose.

 

 

(Petite incise : cet article que d'aucuns trouveront

certainement trop "technique" a pour intention

de préciser ce que le vocable "d'être", souvent présent

dans mes écrits, recouvre comme signification,

si d'aventure, une définition claire peut être attribuée

à un lexique, par nature, insaisissable.)

 

 

      "C'est l'heure où toute créature

Sent distinctement dans les cieux,

 Dans la grande étendue obscure,

Le grand Être mystérieux !"

                                 Nuit - Victor Hugo. 20 Mars 1846.

 

 

 

 

  L'Être. Comment ne pas être ébloui ? Le mot nous toise de toute sa majesté, nous dévisage du haut de son ample regard. Mais pourquoi sommes-nous donc réduits à contempler d'abord, à trembler ensuite, comme si l'effroi s'était soudain emparé de nous ?  Pourquoi ? Et, ainsi, nous pourrions répercuter la question à l'infini et nous perdre dans son écho énigmatique. Car il semble bien y avoir mystère. Et puis, "la grande étendue obscure des cieux" ne nous fait-elle signe vers le Transcendant, vers Dieu ? Mais nous sommes tout simplement aveuglés. Mais il nous faut reprendre pied. Pourquoi, d'ailleurs, au pays de Descartes, nommerions-nous Dieu, l'Être, fût-ce par le truchement d'une Majuscule ? Si L'Être était Dieu, nous l'appellerions Dieu et pourquoi aurions-nous eu besoin de deux vocables pour nommer une seule et même entité ?

  Le problème vient toujours d'une insuffisance supposée du langage à mettre à notre disposition les prédicats nécessaires et suffisants de manière à affecter à chaque "être", précisément, le nom qui lui revient. Mais ne serait-ce pas nous, les Hommes, qui serions cernés d'insuffisance, renonçant à nommer ce qui, par nature, se réfugie dans l'indicible, sinon l'invisible, en tout cas le non-préhensible immédiatement. Car, dès l'instant où il s'agit de s'accorder une pause afin que le secret, le mystère, consentent à bien vouloir s'éclairer d'eux-mêmes, alors nous procédons par une sorte d'euphémisation, laquelle consiste à fourrer dans le même sac lexical des significations multiples, souvent sémantiquement éloignées. Si, pour nombre d'Existantsl'Être, par conviction ou bien par paresse intellectuelle ne peut "être" que Dieu en personne, pour d'autres son infinie polysémie se ramifie à perte de vue comme les racines multiples des palétuviers dans les méandres des mangroves. Mais contentons-nous de la minuscule et, pour souligner, à la fois la vastitude et l'ampleur des significations qui peuvent lui être affectées, conférons-lui une typographie particulière, par exemple, celle-ci : l'être.

  Sans doute, de l'êtreen trouvons-nous à profusion dans tout ce qui, nous environnant, est censé s'adresser à nous. Mais alors, édictant ceci nous aurions pêché par défaut, le dépouillant d'une charge dont son statut particulier l'affecte, puisqu'aussi bien il peut signifier le verbe par lesquelles les choses sont. Mais sortons de cette inévitable ambiguïté que constitue, toujours, le propos du langage sur sa propre signification. Donc l'être. Si nous le laissons à sa généralité de mot fourre-tout, il devient aussitôt, à proprement parler, insaisissable. Alors, à la manière des habiles Phénoménologues, entourons-le de tirets qui le conduiront à figurer dans le registre du partitif, soit à s'inscrire comme le cas grammatical exprimant la partie d'un tout. Ce à quoi, bien évidemment, ne saurait prétendre le Transcendant du haut de son empyrée.  Le Transcendant est un absolu, donc une totalité. Jamais une partie. 

  Usant donc de tirets, nous aurons rattaché ce que nous sommes en train de nommer à une réalité particulière. Par exemple, "l'être-du langage", délimitera tout ce qui, à l'intérieur du monde signifie en tant que langage. "L'être-œuvre" indiquera, pour sa part, tout ce qu'une activité poïétique, de création en général, aura permis de mettre à jour. Et, le simple recours aux  tirets présente un double avantage significatif : celui de matérialiser la relation du contenant au contenu et, en même temps, d'annoncer ce qui en est, par nature, non aisément discernable, à savoir le signifié dont le signifiant constitue la face éclairée. Ici l'on voit bien que, si nous parlons, à chaque fois, de choses transcendantes, au sens où elles transcendent le réel vers une signification plus élevée, par le même geste nous l'avons expurgé, l'être-en-question, de toute sa charge d'absolu ou, à tout le moins d'une réalité inconnaissable puisque de l'ordre de l'expérience religieuse ou bien mystique.

  On sentira bien, ici, qu'à l'aune d'une entente langagière préalable à l'acte de penser, l'on aura changé de régime de discours, abandonnant celui du sacré pour rejoindre celui des essences métaphysiques. L'être, dès lors ne s'inscrira plus à titre de Déité, d'idole religieuse ou d'entités démiurgiques, mais "seulement" dans la visée des universaux, lesquels depuis Aristote, s'opposent aux particuliers. Pour concrétiser, disons qu'entre universaux et particuliers, existe le même écart de signification qu'entre, par exemple "gémellité" et "jumeau", le premier terme désignant la nature par définition invisible qui relie les jumeaux entre eux (la relation), alors que le second affecte directement la réalité des jumeaux existant  "en chair et en os", si l'on peut user de cette métaphore indigente.

  Pour nous, l'être est bien cette réalité seconde  se superposant à la réalité première, comme s'il s'agissait des deux faces d'une même réalité ou bien de l'avers et du revers d'une pièce de monnaie, la carnèle les séparant étant ce lien invisible, cette relation de nature insécable qui unit et fait apparaître les choses telles qu'en elles-mêmes. Supprimons l'une d'elles et plus rien ne peut prétendre être, puisqu'aussi bien il ne saurait y avoir de gémellité sans jumeaux, pas plus que de jumeaux sans gémellité. Jamais tel  cheval  sans "chevalité". Jamais tel  cercle sans "circularité". S'il existe  un cercle herméneutique signifiant, c'est bien celui qui assure la liaison entre l'existant et l'essence qui l'amène à paraître. Une dernière démonstration  aidera à convaincre les plus irrésolus. Essayez donc d' être mortels sans que l'essence de la mortalité soit associée en aucune façon à votre état et vous aurez découvert, sans le savoir ou le voulant, une autre essence : celle de l'immortalité. Avouez donc que, parfois, "le jeu en vaut la chandelle" ! Et profitez donc de votre immortalité. Moi de la mienne, jusqu'à la prochaine parution. Au moins !

  Mais revenons à la poésie de Victor Hugo en essayant, maintenant, de trouver à l'être le site qu'il pourrait occuper au sein de cette dernière :

 

 C'est l'heure où toute créature

Sent distinctement dans les cieux,

 Dans la grande étendue obscure,

Le grand Être mystérieux !

 

 

    Nous ne pourrons jamais saisir la nature de l'être si nous demeurons au seuil du poème, c'est-à-dire en retrait par rapport à ce qui s'y manifeste. Car, à demeurer un lecteur distancié,  nous nous contentons de voir à défaut de regarder. La voûte céleste est si grande, si intimement liée à l'immensité du macrocosme, qu'elle nous aveugle et, devant une telle majesté, nous restons muets. Notre empan est trop étroit pour que puisse s'y loger toute l'amplitude du sens qui, soudain, nous dépasse et dont nous sentons bien qu'il recèle une charge de mystère. Alors que faire, à quoi procéder afin que nous puissions, au moins, nous approcher de cet être qui semble reculer à mesure que nous cherchons à nous saisir de lui, de son esquisse. Dimensionnellement trop repliés sur nous-mêmes, il nous faut consentir à recevoir de l'aide. Et celle-ci ne dépendra pas de nos propres ressources, du moins seulement, mais de celles infiniment éployées de ce qui toujours tutoie le sublime : à savoir le Poème lui-même, à savoir la Nuit portant en elle son espace cosmologique, mythologique, symbolique.

  C'est seulement en apprêtant notre conscience à s'emplir de ce qui, depuis toujours, ne demande qu'à y figurer, à savoir la transcendance, que se créera l'ouverture propice à toute compréhension. Car elle est toujours présente mais s'habille de voiles. Regardant adéquatement le ciel nocturne, aussitôt y figurera une incontournable triade dont nous figurerons le centre :l'être-soi, d'abord, dans sa mesure proprement abyssale; l'être-du-Poète toujours en contact avec les Muses; enfin l'être-nuit de la nuit étendu jusqu'à l'infini, la coïncidence des trois débouchant sur un hymne silencieux. Celui se déroulant dans l'espace agrandi de notre conscience;  dans celui du Poète qui s'assemble toujours en un dire essentiel remontant aux fondements; enfin dans celui de la Nuit souveraine, domaine de l'illimité. Bien évidemment, parvenus à ce point où les choses se révèlent avec profondeur, nous nous situerons à la pointe extrême de l'immatériel, là où n'existe plus qu'une vibration de l'âme, sans doute identique à l'entité du temps qui passe, ce qui veut dire reconduits à n'être plus que "passage", "relation", "signifiant" accolé à son "signifié". Nous ne serons plus qu'un signe affecté d'un simple clignotement, un genre de réverbération faisant ses phosphènes sur l'arc infini de la conscience.

   Et, comment mieux conclure cette réflexion sur l'énigme de l'être qu'en citant le Poète Stéphane Mallarmé, lequel, sa vie durant, chercha, fébrilement, poétiquement - mais la poésie n'est-elle pas, d'abord,  une fièvre de l'âme ?  -, à découvrir les "splendeurs situées derrière le tombeau", dont parlait Théophile Gautier dans "L'art romantique", à propos de Baudelaire :

 "Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !"

  Or, qu'est-ce que la nuit, sinon la matrice symbolique de toute création ? Or, qu'est-ce que cet enfant, si ce n'est l'être  enfin révélé par l'acte poétique ?  Sans doute, la Poésie, par sa force d'incantation, la magie du verbe, "l'immortel instinct du Beau" (Théophile Gautier) dont elle nous fait l'offrande est à même de nous révéler la sublime intuition dont nous sommes atteints dès que s'annonce à nous l'être dans sa charge de mystère. Du moins convient-il de nous disposer à en réaliser les possibilités d'accueil. Ceci ne dépend que de nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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