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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 08:09

 

 

L'Aphorisme.

 

 

  Et Martial les délivre sans ostentation cependant, et c'est comme s'il vous faisait un cadeau, un rouleau de réglisse par exemple avec une bille d'anis au milieu et on le dégusterait le rouleau tout noir et crénelé, et on la ferait rouler pendant des heures la petite bille qui fondrait sur nos papilles avec tellement de saveurs dedans qu'on n'aurait jamais vraiment fini d'en faire le tour et la petite graine au milieu, si semblable au goût du fenouil, habiterait longtemps les replis de nos mémoires.

 

vg

 

Van Gogh

Vase avec quinze tournesols

(Arles, août 1888).

 National Gallery, Londres, Angleterre.

Source : Lankaart.

 

 

Vergelin : un magicien qui sème des graines.

 

 

 En fait, Martial Vergelin, c'est un genre de magicien qui, tout en parlant, laisse tomber des graines sur le sol et on s'en rend pas vraiment compte, mais ça vous travaille au-dedans, ça germe doucement, ça étale ses rhizomes, ça parcourt votre corps à la façon d'un mince courant, ça s'élève, ça s'insinue au milieu des vertèbres, comme une liane, ça serpente vers les collines de matière grise, ça traverse la savane des cheveux, ça pousse ses tubes de fibres au-dehors, ça se ramifie, se multiplie, et plus rien alors n'arrête cette conscience végétale et l'horizon se peuple de tiges puis de troncs, de rameaux et de frondaisons et bientôt votre peau est cernée d'une dense forêt pluviale et votre regard se porte vers la canopée où vivent les myriades d'insectes, les oiseaux aux plumes de feu, et il y a comme un tropisme fou, et les yeux ne veulent plus voir que cela, ce tumulte, cette explosion et Martial est content, et l'autre jour Simonet me disait :  

  "Tu sais, les petites graines de Vergelin, celles qu'il nous distille tous les matins en revenant de la Presse, c'est les mêmes qu'il donnait à ses élèves au Collège d'Ouche, de la même façon qu'il aurait distribué du millet et du sésame aux passereaux et, ses élèves, sans même se rendre compte, ils buvaient le précieux viatique comme du petit lait et des générations de petits Ouchiens ont appris ce qu'EXISTER voulait dire et même aujourd'hui, peut être ils ne s'en souviennent même plus des perles de Martial, mais ils les portent toujours en eux et c'est comme une étincelle qui vibre au fond de leur conscience et y a plus rien qui peut l'éteindre..."

  Comme je sentais que Simonet donnait dans le bucolique, j'ai essayé de le remettre sur les rails, au milieu des platanes en robe grise et des pigeons aux gorges lustrées, mais je dois reconnaître, il m'avait passablement stimulé avec son histoire de graines et j'ai repris :

  "Si je comprends bien, Vergelin, quand il semait à la volée, c'était juste pour préparer un sillon, y mettre un brin de réflexion et c'était, si l'on peut dire, comme les fondations de la culture".

 

 

La Culture.

 

 

  Et je poursuivais sur ma lancée : 

 "Ce qui m'épatait, chez Martial, c'est que la "Méthode Vergelin", elle fonctionnait à l'insu de tous et tout ça était tellement naturel que la connaissance elle-même devenait évidente. Les gamins, c'était la Nature elle-même dans son état d'innocence et la Culture venait s'y poser comme une voile de brume se pose sur la surface lisse d'un marais".                                                                                                                                            

 

  A l'air affiché par Simonet qui écoutait mes propos avec un poil d'esprit critique, je sentais qu'il n'adhérait pas en tous points et, faisant dans la nuance :

 "Oui, Labesse, en gros je suis d'accord avec toi, mais "il faut bien voir"(il causait parfois comme un intellectuel), que la Culture ne se dépose pas sur nous comme le givre sur le sol hivernal et qu'il suffirait de puiser dans cette mince pellicule qui nous recouvrirait pour décoder le monde, pour l'interpréter, lui donner du sens. La culture n'est pas un phénomène général et abstrait qu'on pourrait isoler, mettre dans un bloc de platine et exposer au Pavillon des Arts et Métiers en disant : "Vous voyez ce bloc qui est devant vous, sous la cloche de plexiglas, c'est de la connaissance pure, absolue, c'est un concentré de l'esprit universel, c'est le goût sous sa forme ultime, le jugement élevé à son point d'acmé", et je sens que Simonet va se lancer dans une envolée du genre Démosthène, alors je me cale bien sur le banc, j'arrime solidement mes fesses au dossier, mes pieds sur la tôle peinte en vert et j'esquisse une sorte d'entrechat verbal, "Mais, Simonet, si je te suis bien, tu veux dire que la culture c'est pas quelque chose de séparé, d'autonome, que l'homme pourrait regarder comme un tableau dans son cadre, c'est une sorte d'alchimie, en somme, ça sort de nous comme la racine sort de la terre après un long temps d'incubation, et cette racine il ne suffit pas de voir sa reptation au soleil, au grand jour, il faut la parcourir à rebours, vers son lieu d'origine, saisir ses points d'attache, et l'on remonte son corps à la façon d'un continent, d'une terre très ancienne, et l'on traverse des strates et des couches géologiques, etc..."

  Je vois que Simonet s'impatiente, s'agite même un peu et ça le démange partout et il en veut bien sa part à lui de prurit verbal et c'est comme si j'avais mis la clé dans la serrure et il se dépêche de pousser l'huis et il entre à l'intérieur de mon humble demeure comme on entre dans une auberge espagnole :

  "C'est ça, Jules, t'y es, tu brûles, et je vais t'aider dans ton exploration, tellement c'est complexe, la culture, tellement c'est mêlé à ton existence. C'est un réseau, un ensemble de connexions, c'est du vivant à l'état pur, c'est le contraire d'un fossile qui dort dans sa gangue de pierre depuis des millions d'années; c'est du pétrole, la culture, c'est sédimenté depuis l'aube des temps, ça s'est nourri de milliers d'organismes, ça a vécu le temps d'un très long et très lent métabolisme, ça s'est logé au creux de la "roche-mère", de la même façon que tes humeurs habitent tes capillaires, tes vaisseaux, tes cavités naturelles; ça a longtemps attendu que l'éclosion se fasse, qu'un trépan vienne faire sourdre tout ce qui était sous tension depuis toujours,  micro-organismes aquatiques, dépôts de végétaux, et ce pétrole est riche des sables, des grès, des calcaires qui l'ont accueilli, et c'est pourquoi ta culture, Jules, elle est comparable à cette profusion issue d'un simple forage; ta culture, elle est ce qui surgit de toi, ce qui à proprement parler "existe" au sens étymologique de "ex-sisterer" : "sortir de"; "se manifester"; ta culture elle est ton "manifeste", ta déclaration d'intention, l'évènement singulier par lequel tu imprimes ta marque aux choses; elle porte tes traces, tes empreintes, tes forces; elle témoigne de ton expérience, de ton vécu, de tes sentiments, de tes valeurs, de tes affinités; elle n'est donc pas un genre de fac-similé, une simple copie de quelque chose qui existerait ailleurs dans le monde ou en un autre temps; elle dit ce que tu es, ce que tu fus, ce que tu seras; elle porte l'empreinte multiple que les Autres, l'Histoire, la Nature ont déposée en toi et que tu as façonnée de la richesse de ton sol originel, elle dessine les racines intimes qui remontent à ton essentialité; c'est cela, la culture, Labesse; je suis sûr que tu me comprends et tu sais qu'elle est bien trop précieuse, la culture, pour être dilapidée et soumise à l'incurie des meutes qui ne courent qu'après le profit, la gloire et la suffisance de soi; tu le sais et c'est ce que Vergelin veut nous faire comprendre par ses petites formules, tellement insignifiantes, en apparence, tellement anodines qu'elles butinent à la façon des papillons sur les capitules des tournesols sans même avoir l'air de les effleurer, mais un rayon invisible est passé qui fécondera les fleurons, et le tournesol, plus jamais, ne sera le même, puisque porteur d'une généalogie en puissance. C'est simplement cela, la culture, Labesse, l'ouverture à la prodigieuse métamorphose qui opère "une conversion du regard" et le monde, d'opaque et terne qu'il était, sera devenu un mouvant kaléidoscope, un jeu de miroirs sans fin où tout se multiplie en abyme; une chorégraphie d'images, et ton œil demeurera fixé à l'oculaire et tu ne te lasseras pas des infimes fragments colorés dont l'assemblage et la mouvance des formes est aussi fascinante que la giration des étoiles".

  Arrivé à ce moment de l'exposé de Simonet, j'en avais profité pour bouger un peu les jambes, j'avais doucement raclé ma gorge, secoué mes neurones gentiment anesthésiés et avais dit à Simonet, "Tu crois que Martial, de ses fameux aphorismes, il en a en réserve pour chaque jour ?", et disant cela, j'étais à la fois rassuré par la "Culture" qui venait quotidiennement nous chatouiller de ses doigts de fée et aussi un peu inquiet et je craignais, je dois vous l'avouer, que Simonet n'en profite pour rebondir sur le tremplin que je venais, en toute innocence, d'offrir à sa sagacité et à ses facilités oratoires.  Alors que le reste de la bande arrivait au bas de la Rue de la Gare, tout juste à hauteur de la Mairie, Martial Vergelin fut saisi d'un large sourire comme quelqu'un qui paraît soulagé par l'annonce d'une nouvelle attendue depuis longtemps, ou vient de trouver soudainement la solution à une ancienne énigme. Sarias, Bellonte et les autres n'étaient pas arrivés à la hauteur du Comptoir d'Ouche que Martial, après avoir embrassé la Place d'un regard circulaire, me gratifia d'un énigmatique et non moins résolu :

 

"Voyage au centre de la Terre,

Voyage au centre de la Mère."

 

et, sur ce, il vissa son éternel feutre gris sur la tête et s'engagea dans la Rue du Levant où le soleil, au travers des feuilles, commençait à poser sur les trottoirs de délicates ombres, semblables à des pattes d'insectes.

 

 

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