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25 juillet 2013 4 25 /07 /juillet /2013 14:56

 

  La corrida. A l'énoncé de ce simple mot, les chairs se révulsent, les poils se hérissent, la salive s'épaissit, l'adrénaline fait ses sombres confluences. Car, face à la corrida, nul ne peut rester insensible. Ou bien on l'abhorre, ou bien on la magnifie et la porte en soi à la manière d'une esthétique indépassable. Lorsque, sous l'aveuglante lumière, alors que le soleil roule sa boule incandescente dans le ciel, que l'arène se partage en deux, côté ombre, côté lumière, comme pour dire la métaphore de l'existence, que le Matador nimbé d'une mandorle d'or identique à celle qui détoure la tête des Saints se met à avancer sur le sol de poussière, que le taureau lui fait face, queue tourbillonnante, naseaux écumants, rage plantée au mitan du poitrail, alors c'est comme si le temps s'arrêtait, l'espace rétrécissait à la dimension de cet affrontement mortel et il n'y aurait plus que cette intense dramaturgie dont l'épilogue dirait la puissance de l'homme ou bien celle de la bête.

  Sans doute n'y a-t-il, sur terre, aucun lieu investi d'une telle intensité tragique. Sauf la lutte des Amants dont, cependant, la "petite mort" s'inscrivant dans l'ordre du symbole, en est le simple écho atténué. Car l'arène n'a d'autre alternative que celle-ci : la Mort triomphera. Thanatos DOIT affirmer son règne, signer son ascendant sur toute chose, reconduire la gloire d'Eros à un simple hoquet pré-mortel. C'est bien ELLE, en définitive qui, toujours, appose sa ténébreuse griffe au bas du codicille. Or, ici, les dernières volontés sont celles de la Dame à la Faux, la grande Moissonneuse de têtes. L'homme, réduit à son rôle de Figurant existentiel, n'est là qu'à annoncer sa prochaine disparition.

  Sans doute objectera-t-on, dans un dernier soupir de dénégation, de révolte, que le Taureau est le plus souvent la victime, le Toréador, le bourreau. Certes bien des toisons  énormes, à la force majestueuse, à la belle robe noire de nuit, tirées par des chevaux, sortent de l'aire de lumière dans une gerbe de sang comme pour signifier à l'homme sa suprématie et sa gloire éternelle. Seulement, TOUS les Toréadors, fussent-ils magnifiques, finissent, eux aussi, par suivre les traces de leurs ennemis héréditaires, ne laissant plus que leurs noms tracés en lettres de sang sur la cimaise des arènes où la foule exulte à la seule vue du meurtre en train de s'accomplir. Cet acte sacrificiel, ancré dans l'âme humaine depuis la nuit des temps, plus qu'une manifestation de barbarie, signe l'exorcisme de la peur ancestrale, la mise au pilori de cette majestueuse incompréhension qu'est, toujours, toute mort.

  La corrida, plutôt que de la lire sous la figure de quelque barbarie, approchons-là davantage à la manière d'une scène de théâtre où se joue, dans un temps condensé, un espace aboli, une pièce en trois actes : évaluation; confrontation; mise à mort. Et ceci, cette valse à trois temps, ce pas de deux singulier, cette ultime chorégraphie ne fait que correspondre à notre destinée humaine, syncopée, elle aussi, réduite à ce rythme ternaire : naissance, existence, disparition. En réalité, c'est bien d'un jeu dont il s'agit, mais d'un jeu à haute teneur symbolique, à valeur ontologique essentielle, dont notre perpétuel égarement, notre errance, notre refus de nous confronter à notre finitude, finit toujours par reconduire à la simple perspective d'une morale, d'une domination, soit de l'homme, soit de l'animal. Malheureusement, il n'y a pas d'issue. Toujours, en nous, au profond de notre circuit limbique, reptilien, sommeille la bête. Nous ne nous sauverons donc, ni d'une manière, ni d'une autre. Peut-être faut-il se réjouir du fait qu'il n'y ait nulle alternative ? C'est bien, en tous cas, ce que semble nous indiquer l'essence qui nous traverse, qui est un simple passage, donc antinomique au regard de l'éternité.

 

 

La corrida (1/2).

 

 

 

  Ce trajet est pulsionnel, vibrant, syncopé, diastole, systole qui bat le long des trottoirs, des murs, des balcons chargés de grappes humaines et qui, bientôt, dilatera le cœur de la ville et il n'y aura plus, dans Pamplona, en Navarre, peut être même dans toute la Péninsule, que ce rythme fou, que ce combat du clair et de l'obscur, de la vie et de la mort. Peu avant sept heures, le soleil commence sa lente ascension dans le ciel et bientôt, dans l'air tendu comme une toile, résonnent les sept coups de l'horloge de Saint-Cernin. C'est comme une déchirure, la brusque détente d'un fluide, une soudaine immersion dans une dimension inconnue. Les portes sont ouvertes, le "toril" lâche des monceaux de nuages noirs, sabots rutilants, robes lustrées, naseaux fumants, cornes tendues vers la peur qui pousse les hommes dans le goulet dont ils n'échapperont pas, dont la seule issue est l'immense aire circulaire, moitié ombre, moitié soleil, semblable à l'œil unique d'un monstrueux Cyclope.

  Derrière nous les portes se referment et nous n'avons d'autre issue que la fuite en avant. Des hommes vêtus de noir, bérets basques sur la tête, glissent sur les pavés, tombent le long des caniveaux et alors on les croit subitement devenus de pierre ou de marbre : l'immobilité est la seule défense contre la furie des taureaux. Autour des bêtes écumantes se dessinent des grands cercles de vide, on franchit les marches à la volée, on cherche la protection des barrières de ciment, des portes de bois; l'air est compact, chargé de poussière, puis, soudain, la rumeur est immense, la lumière aveuglante, la foule est pareille à la poussée d'une marée réfugiée sur les gradins et, dès lors, il n'y a plus que l'arène, son sol de sable ocre, sa densité qui oppresse, son impatience qui réclame, ses cris gutturaux qui percutent les tympans.

  Alors que la chaleur commence à s'installer dans l'enceinte circulaire et que les hommes boivent au "porron", du vin épais et noir, que les bras s'agitent pour encourager les "encierillos", Sarias parvient à trouver quelques places exiguës sur les bancs de bois patinés par des décades de pantalons d'aficionados. Nous reprenons enfin notre souffle. Nous voulons voir, entendre, toucher, sentir, goûter toutes ces sensations nouvelles que nous rapporterons bientôt comme de méritoires trophées au "Club des 7". C'est Ramon Sarias qui paraît le plus enthousiaste, sans doute son sang d'origine espagnole commence-t-il à s'agiter dans ses veines. Il semble tout simplement heureux et nous ne nous demandons plus si "l'incomplétude" est un état capable de le définir encore.

  Une détonation signe la fin de "l'encierro" et le début de la course aux emboulées. Beaucoup d'hommes jeunes y participent et nous ne pouvons nous empêcher de penser que parmi tous ces "aficionados" qui courent en tous sens et se confrontent aux taureaux, sortira peut être, un jour, un matador célèbre, un Marcial Lalande, un Luis Miguel Dominguin, un Antonio Ordonez, en tout cas un mythe vivant de la tauromachie. A midi, lorsque le soleil plante ses rayons verticaux dans l'arène, alors que les fronts ruissellent de sueur, que les estomacs se creusent, les "professionnels" procèdent à la mise à part des taureaux. Dès que leur tirage au sort est effectué, ainsi que celui des hommes, l'Imprésario va à l'hôtel du Matador et l'informe des bêtes qu'il aura à combattre.

  Sur les sièges chauffés à blanc par l'air de juillet, nous sommes toujours silencieux et, parfois, Bellonte et moi jetons un œil du côté de Sarias pour évaluer la situation. Sarias paraît rêveur, comme habitant une autre planète et nous devinons alors à qui ses pensées sont dédiées. Nous ne savons pas vraiment si Ramon a été touché par la grâce ibérique mais nous faisons l'hypothèse, qu'à l'heure présente, son esprit vogue du côté de l'hôtel du Matador. Nous présumons qu'il fait partie des "voyeurs" privilégiés qui assistent au rituel qui précède l'entrée dans l'arène et nous sommes, à notre tour, saisis d'une étonnante vision.

  Dans le couloir faiblement éclairé de l'Hôtel Aficion, des hommes en costume sombre, chemises blanches ouvertes sur des torses basanés, le visage grave, parlent à mi-voix, sons rocailleux sortant à peine de l'ombre. Sarias est parmi eux, légèrement en retrait, dans l'attitude d'un adepte s'initiant aux mystères d'une Confrérie secrète. Au fond du couloir, juste derrière le groupe, une ampoule nue suspendue au plafond diffuse une clarté naissante. De la place qu'occupe Ramon, le dos légèrement appuyé au mur, on aperçoit l'embrasure d'une porte et, à travers elle, deux vagues silhouettes presque confondues avec la matité des parois, les lames grises du parquet.

  Un homme est debout, un autre accroupi à ses pieds. L'homme debout c'est Miguel Perez Antunole Matador. L'homme accroupi est son valet d'épées qui ajuste le bas de sa vêture. Miguel est torse nu. Sur sa peau marquée par le soleil se détache le cuir brillant de ses bretelles et, autour du cou, une chaîne et un médaillon en or représentant Saint-Firmin, le saint patron de la Ville. L'habillage est méticuleux, réglé, minutieux, depuis les ballerines noires fermement ajustées aux pieds, en passant par les bas, la culotte brodée épousant les jambes fines et musculeuses, puis la chemise blanche comme un névé, la large ceinture bandée autour des reins pour endiguer l'énergie, puis la veste aux chamarrures pourpres et or et enfin, pour couronner le tout, sera fixée sur la nuque la touffe noire de la "coleta", petit chignon venant clore le rituel qui précède l'affrontement.

  Pendant tout le temps qu'aura duré l'ajustement de l'habit de lumière, Ramon n'aura pas quitté des yeux le Matador, son corps fin et élégant, son attitude racée, ses fines attaches, sa cambrure, son maintien si hiératique, fin, léger qui, bientôt, contrastera avec l'imposante masse taurine érigée comme un bloc de basalte sur le sol clair de l'arène. Puis le valet d'épées sortira, ira rejoindre les hommes dans le couloir, et alors le silence sera grand pendant que MiguelSEULdans la chambre où grandit déjà la lumière, porte à ses lèvres, en geste de recueillement, la médaille sacrée et salvatrice de Saint-Firmin et dans ce geste si simple, il y aura comme un basculement du temps et de l'espace et le monde sera réduit à ce geste d'amour et d'imploration, à cet acte de foi de l'homme entièrement livré à son destin.

  Puis commence, dans la dureté du jour, au milieu de la lumière tranchante comme des éclats de verre, la longue marche vers la Plaza où la foule est semblable à un animal tentaculaire, immense pieuvre tapie dans son antre, affûtant ses milliers d'yeux disposés à l'accueil d'un combat singulier, jeu complexe et immémorial, lutte sans merci, d'Eros et de Thanatos. Au bas de l'Hôtel, une Hispano Suiza, couleur de métal, attend le Matador. La portière se referme avec un bruit sourd, irréversible, et Miguel Perez Antuno le portera en lui, comme l'offrande d'un dieu vengeur, bruit tissé de peur et de solitude, jusqu'à la grande enceinte de la Plaza de Toros.

 

  

 

 

 

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