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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 10:33

 

  Toujours, la diastole-systole de l'existence nous incline à ce sentiment d'ambiguïté, à cette vibrante démesure qui nous fait osciller entre deux pôles identiquement cernés "d'inquiétante étrangeté" . Notre naissance, nous ne pouvons la connaître, pas plus que nous pourrions, en quelconque façon, nous situer à son origine. Notre mort nous est promise, mais sans que nous en connaissions le terme et la forme dont elle habillera nos contours.

  Etrange balancement du blanc au noir, de la lumière à l'ombre, de la joie à la douleur, de la révélation à l'occlusion de tout ce qui signifie et rayonne dans l'orbite de notre éphémère fiction. C'est ainsi, l'histoire que nous écrivons au regard du monde est toujours cette alternance, cette marche syncopée, ce sautillement sur place alors que nous croyons avancer vers notre destin. Mais c'est bien plutôt le destin qui s'annonce à nous selon son implacable volonté. Car si nous sommes libres, et ceci, il nous faut bien le postuler, nous ne le sommes que conditionnellement, simplement en raison de ces deux polarités essentielles, du début, de la fin, qui ne sauraient nous appartenir en propre.

  Alors, de la longue cohorte des jours, il nous faut nous arranger, nous disposant sans délai à en recevoir l'offrande, à en subir, parfois, la densité pareille à une gangue de plomb. Car notre marche est entravée comme celle des dromadaires dont on garrote les pattes afin qu'ils ne  s'évanouissent dans le désert, parmi la multitude des herbes folles et des épines d'acacia. Progresser, existentiellement parlant, est toujours ce risque de piqûre mortelle ou, à tout le moins, de profonde blessure nous offrant fièvre purulente et urticants bubons.

  Mais il nous faut revenir au réel et l'habiller de vêtures plus aisément compréhensibles. Il nous faut, une fois de plus, avoir recours à l'image afin que ce fameux "sentiment tragique de la vie" dont faisait état Miguel de Unamuno, nous apparaisse dans une dimension vraisemblable. Alors, quoi de plus éclairant que de s'en remettre à une hispanité dont la riche symbolique existentielle nous en dira plus qu'une rhétorique métaphysique ne le pourrait. Il faut, seulement une fois, avoir été immergés, d'abord dans la foule emplie de piété de la Semaine Sainte, puis, sans pause, se retrouver dans la clameur étourdissante de la Féria. C'est de cette sublime dialectique que peut naître et prendre essor ce sentiment ontologique que le Philosophe espagnol a si mis bien mis en exergue dans son œuvre. Car, nous autres, Hommes égarés dans la mondanité, il est de notre devoir  de nous confronter à l'incompréhensible, l'incommensurable, le hors-de-propos puisqu'aucun langage ne saurait tenir le discours de la stupeur longuement.

  Il s'agit de cela, de cette incroyable prise de conscience de ce qu'être veut direlorsque, après avoir déambulé avec les agonisants et les flagellés, avoir accordé ses pas au balancement des mystérieuses cagoules dissimulant l'épiphanie humaine, soudain nous sommes propulsés en pleine lumière, dans la profusion de la Feria, alors que dans l'ombre de la fête s'illumine déjà l'habit de lumière qui aura raison de la fougue noire, taurine, indivisible, turgescente, naseaux fumants, écumeux, comme pour dire la beauté en même temps que le drame de l'ultime combat.

  Parfois nous est-il indispensable de nous confronter à ces sanglantes allégories de manière à ce que surgisse en plein jour l'espace d'une vérité que, toujours, nous portons en nous mais que nous remettons au hasard afin qu'il en dispose à sa guise. Sans doute est-il trop douloureux de passer, sans transition, du vif éclat à l'ombre mortifère, de l'éclairement à la ténèbre. Une chose de l'ordre du sacré - la Semaine Sainte - basculant dans la folie ouverte par le profane - la Feria - est ce qui, certainement, constitue le pivot d'une compréhension en profondeur de ce qu'exister veut dire et dont, toujours, nous retardons l'explication.

 

 

 

La Feria.

 

   La Semaine Sainte s'achève à peine que la Feria a déjà commencé, comme si la fête devait exorciser les démons, comme si l'ivresse de la foule devait conjurer les mauvais sorts, oublier la douleur et le tragique, et l'on aura vite effacé de sa mémoire les longues processions des cagoules, les plaintes des agonisants et des flagellés, les marches lentes et funèbres le long des rues tachées d'ombre qui évoquent si bien les robes noires des taureaux. Etrange Espagne qui passe de la tragédie, du recueillement, à l'explosion de joie de la Feria avec ses guirlandes de fleurs éclatantes, ses lampions accrochés aux palmiers, l'activité de ruche joyeuse de la Senora la Bardales, la couturière la plus douée pour confectionner les robes des Gitanes.

  A elles seules, ces robes portent le symbole de cette joie qui succède à la piété. Avec leurs tailles cintrées, leurs volants de dentelle blanche qui s'ouvrent en corolles, elles évoquent le renouveau, le printemps, le trajet de la sève, la floraison, l'ouverture à la vie, à son amplitude, et l'on est déjà passé dans un autre monde, à l'intérieur d'une "caseta", la nuit, où la "séguedille", la danse sévillane commence et c'est soudain comme un jeu de l'amour et de la haine, de l'attrait et de la répulsion, de la rencontre et de l'évitement, sorte de mince dramaturgie où le plein côtoie le vide, la lumière l'ombre, la douceur la cruauté et, dans cet incessant quadrille à plusieurs figures où les hommes et les femmes se frôlent sans jamais se toucher, hanche contre hanche, les bras en cercle au-dessus de la tête, où les regards s'évitent, où les attitudes des corps sont à la fois démentes et hiératiques, où la violence et la joie s'exaltent dans un étrange clair-obscur; tout ceci m'apparaît avec l'évidence d'un funeste présage, d'une préfiguration d'un temps métaphysique qui sera un temps de sang et de chair, un temps de banderilles, de muleta, de dague, un temps circulaire à la manière des arènes, un temps fatal où le toréador, en habit de lumière, soumettra le taureau dans sa robe couleur de nuit et bientôt le sang coulera en larges nappes carmin.

  C'est peut être cela, ce sentiment de la finitude que Miguel de Unamuno a voulu traduire par son expression de "sentiment tragique de la vie". Etrange basculement du temps dans son immanence cyclique que résume si bien le printemps sévillan, par la ferveur de la Semaine Sainte d'abord, puis la fête profane, la Feria populaire qui abat tous les dogmes, toutes les croyances, toute la foi, puis, comme un inéluctable retour au passé, un rappel de la place de l'homme, et à nouveau sa chute dans la corrida, sa situation dans la symbolique existentielle, toujours au bord de l'abîme, inéluctablement tendu entre la vie et la mort.

  Bellonte et moi, nous avons pensé que cette densité de la vie andalouse, cette frénésie de la foule sévillane avait suffisamment accompli son œuvre et qu'il serait bon, pour Ramon, de lui ménager une pause, de l'écarter un moment de sa quête de l'origine, le souvenir est si douloureux à exhumer quand il a été longuement enfoui ! Nous voulions, pour Sarias, lui ménager un temps "d'oublieuse mémoire", pour reprendre les mots du Poète. Nous voulions quitter ce sol Sévillan sur lequel son père avait connu son premier souffle, accompli ses premiers pas, afin de rejoindre le sol de la Navarre qui avait vu naître sa mère. Ainsi, seulement, le travail généalogique aurait trouvé son épilogue, faisant se rejoindre les deux rives à partir desquelles sa vie s'est déroulée.

 

 

 

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