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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 12:16

 

  Entre l'excès de racines - du point de vue de l'appartenance à un sol -, et son absence, il y a un moyen terme dont on pourrait s'inspirer de façon à habiter correctement sa peau. Pour autant, il ne saurait être question d'encourager à quelque nationalisme étroit, à prôner le particularisme local comme mode d'exister. La tendance est à la mondialisation, laquelle tend à aplanir les différences, à raboter tout ce qui pourrait dépasser et affecter un bel unanimisme. Si nul ne peut s'inscrire en faux contre le progrès qui consiste à bâtit un "village mondial", rien ne serait plus contreproductif que de considérer cette belle confluence comme garante de la paix des peuples et facteur d'harmonisation, sociale, culturelle. La mondialisation, en matière d'égalitarisme, est, le plus souvent de la poudre aux yeux. Encore une utopie qui a la peau dure. Comme toujours, ce sont les mieux lotis, ceux dont la lucidité est éveillée et la réplique facile qui s'en tirent le mieux, laissant sur le bas côté tous les malchanceux de la vie.

  Ceci étant considéré, le chemin est à poursuivre qui fera se rencontrer les hommes, disparaître les frontières, faciliter la communication - A quand la mise sur pied réelle d'une vraie langue universelle, genre d'espéranto qui cimentera les peuples en les dotant d'une expression unique ? - Mais, pour l'heure, il est souhaitable d'encourager toute initiative participant, de près ou de loin, à l'édification d'une conscience commune de la politique, de la vie sociale, du partage. Cependant il serait naïf de penser qu'une telle fusion des intérêts ne pourrait résulter que de décisions collectives ou de lois contraignantes. Il y va de l'intérêt de chacun d'assumer son propre destin dans le labyrinthe de ce fameux "village mondial". Une autre erreur de jugement consisterait à considérer que l'uniformisation des comportements, des conduites, serait la meilleure voie à emprunter pour faire se rencontrer et faire se fondre dans un même creuset la mosaïque des populations.

  C'est en partant de son propre sol spécifique, en en connaissant les incidentes culturelles, en cherchant à approfondir une spécificité que nous pourrons d'autant mieux aller vers la pratique d'une altérité et d'une synthèse des savoirs. C'est en prenant appui sur ses propres ressources que celles des autres s'ouvrent à nous. La pire des situations serait de renier ses fondements dans le but de rejoindre au plus vite ce qui, rapidement, ne s'illustrerait qu'à titre d'illusion. D'où la mise en acte de la fameuse sentence socratique : "Connais-toi toi-même", meilleure façon de cingler vers celui qui, toujours nous fait face, sans que nous prenions toujours conscience de sa singularité.

 

 

 

 

L'oubli des racines.

 

  Sarias, Ramon Sarias, vous aurez pigé, juste au nom, que ce n'est ni un belge ni un letton, pas plus qu'un polonais et que ses racines elles viennent plutôt côté Méditerranée, au Sud, là où les hommes ont la peau tannée par le soleil, où leur sang est mêlé à celui des musulmans et des Maures. Sarias, sa famille, du moins, elle vient, je crois, du côté d'Aguilas, quelque part sur la côte entre Carthagène et Alméria. Et c'est tout à fait étrange comme Ramon est amnésique dans cette direction, je veux dire du côté de sa provenance, de son origine, de la terre où ses ancêtres plongeaient leurs racines.

  D'accord, il est immigré de deuxième génération et ses parents ont débarqué en France il y a bien longtemps, et il né à Ouche, Ramon, mais c'est tout de même pas une raison suffisante pour occulter la terre des siens et c'est quand même pas une tare d'arriver un jour d'Andalousie, c'est ce qu'on dit au "Club des 7", c'est quand même pas un péché originel de poser son balluchon sur un sol étranger, d'y trouver refuge, d'y faire son nid et de se fondre un peu dans la masse, même si on cause parfois de travers, si les mots de votre langue maternelle se pointent sans crier gare, même vous en êtes confus, tellement confus que votre ancien "dialecte", celui de votre généalogie, vous faites tout pour l'oublier, et il résonne à vos oreilles à la façon d'un intrus et vous devenez sourd à ces mots venus d'au-delà des Pyrénées, et vous devenez aveugle à toutes les contrées ibériques, et les mots comme "Léon", "Castille", "Navarre", "Aragon", "Catalogne" ne sont plus que consonnes et voyelles anonymes, sans contours précis et "Estramadure", "Andalousie" viennent de si loin derrière les brumes de chaleur que c'est comme un mirage, comme un lointain et énigmatique palmier qui agiterait ses lames vertes et son tronc couleur de boue au milieu des tornades de sable et plus rien alors n'est visible et plus rien alors ne fait signe vers votre passé.

  Pour tout vous dire, Ramon, on le comprend bien, il a voulu éviter d'être "le cul entre deux chaises", comme le dit souvent Garcin et il a choisi de camper sur l'assise gauloise, quelque part entre Aginnum, Lactora et Divona, de se tremper dans la potion magique de Panoramix et de n'avoir pour horizon que les limites des collines d'Ouche qui, pour lui, devaient jouer à la façon des fortifications d'Alésia. Oui, Ramon, on saisit bien ce qui a fait qu'il ait bâti une sorte de "muraille de Chine" tout au long des Pyrénées, et Ramon, sans doute, quand il était gamin a du subir les railleries, les quolibets de ses petits copains, on est pas particulièrement tendre à cet âge-là et même les moqueries des adultes, du style, "vous gênez pas, venez donc manger le pain des Français; venez nous piquer le boulot, après on vous regardera travailler assis à la terrasse du Bureau de Chômage", on peut imaginer tout ça, les gentillesses chauvines, les remarques franchouillardes en forme de "beaufitude" et ça nous désole un peu, nous ses véritables amis, et ça nous dispose un brin à l'indulgence, à la mansuétude et surtout à la vraie fraternité et le "Club des 6", on se couperait en 4 pour que Ramon, le 7° de la Compagnie, il puisse l'assumer totalement sa "francitude" et même ça nous gêne aucunement qu'il se vive "plus Français que Français", "plus blanc que blanc", c'est sa manière à lui de conjurer un sort qui lui est apparu sous la figure de la dureté, de l'indésirable, et il se souvient de son Père, maçon, des difficiles fins de mois, du froid qui régnait dans la maison, des lessives que sa Mère devait faire au lavoir, par tous les temps, des brouets noirs en guise de repas et tout ça, finalement, ça valait encore mieux que de creuser des sillons dans la terre aride et rude du côté d'Aguilas où l'on ne récoltait guère que sable et poussière et tout juste assez de pesetas pour pas crever de faim.

  Des fois, avec Bellonte, quand Sarias fait une entorse aux rendez-vous ou qu'il arrive plus tard que prévu, on essaie, juste par l'imaginaire et la parole de le relier à son passé, au pays de ses ancêtres, là où encore le sol a dû conserver son empreinte - ça a de la mémoire le sol -, et on se dit que Ramon peut pas seulement exister en nous empruntant des morceaux de vêture, un morceau de Pittacci par-ci, un moreau de Calestrel par-là et encore un autre de Simonet et, à la fin, ça lui fait un habit d'Arlequin et y a rien à lui dans cette sorte de mascarade et ce qu'on veut, Bellonte et moi, c'est le dépouiller de cet accoutrement de comédie, lui faire retrouver au-dessous, ses frusques d'enfant andalou, peut être même le mettre à nu et que sa peau soit modelée par l'eau et le vent, le sable et la poussière, les embruns de la mer, les galets des rivières; que sa peau s'imprègne de la si belle langue de ses origines, chantante, pleine de soleil et d'oliviers, pleine de cailloux qui roulent, de mots si beaux et magiques comme "Aguadulce", "Sierra Nevada", "Guadalquivir".

 

 

 

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