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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 17:08

 

  Oui, parfois, quand la pure immanence colle à la vie, quand l'existence appelle la constante déréliction, quand le Néant vous regarde de son œil vide et blafard, alors vous n'avez qu'une envie : les reconduire au plus vite, tous ces empêcheurs de tourner en rond,  à une forme de parution tellement inapparente que vous ne les verriez plus faire leurs sordides facéties sur la grande scène du monde. En l'occurrence, ces trappes ouvertes sous les pieds ont pour nom : gâtisme, radotage, alzheimer, ramollissement cérébral, AVC, néoplasies , etc… La liste est longue des épées de Damoclès faisant leur bruit de métal au-dessus de nos têtes insouciantes.   

  L'ennemi est là qui veille dans l'ombre, attendant le moindre de vos faux-pas. L'ennemi est là auquel, en dernière analyse, vous n'échapperez pas. Vous êtes dans une souricière, la gueule emplie de fromage, les côtes meurtries par les barreaux de votre résidence éternelle, la queue guillotinée et sanguinolente. Votre bourreau, la Dame-Mortelle, la Pute-à-la-grande-faux, la  Démoniaque décérébrée vous offrira, en guise de dernière cigarette, une étroite et vigoureuse copulation, laquelle vous videra de votre précieuse substance. Vos flancs asséchés se rejoindront comme les parois de la bourse du pauvre. Vous sécherez, là dans la souricière du Néant, jusqu'à la fin des temps et l'on passera près de votre moquette grise rongée par les vers sans même s'apercevoir que vous avez existé. Et pourtant, convient-il de s'insurger contre ce qui constitue jusqu'en notre moelle intime, notre essence terrestre ? Heureusement, la grande trappe définitive ! Autrement ce serait une longue et laborieuse asphyxie de toute l' humanité claudiquant depuis l'aube des temps, homo erectus jusqu'à l'effigie contemporaine pareille à uns gesticulation sans fin. Mais ce serait vraiment inconcevable, cette longue litanie des Pèlerons de la Terre faisant, partout sur la surface du globe leur procession de millénaires ingambes et vertueux, se disposant sans doute aux joutes amoureuses afin que le fleuve humain puisse s'enorgueillir de milliers de ruisseaux adjacents. Plus un pouce carré où ne figurerait la noble engeance, plus une parcelle d'espace où essaimerait la ruche pléthorique. Et le miellat fécondant ferait ses lacs de gemme salvatrice. Il n'y aurait plus d'espace. Seulement une immense cohorte de frères siamois, soudés par les diverses parties de leur luxuriante anatomie, une manière de poulpe écarlate et visqueux étendu jusqu'aux limites du visible. La grande mare anthropologique faisant, partout, son refrain d'existence incorruptible., solennel, interminable. Cataractes de bras et de jambes, retournements de vulves gonflées, sidération de phallus protéiformes, expansions de géants polyphoniques faisant résonner dans le cosmos leurs monstrueuses éjaculations. Le langage lui-même ne serait plus que cette infinie théorie de gemmes résineux, cette résille de gamètes et de chromosomes, cette immense soupe métabolique où le vivant exploserait chaque milliseconde.  

  Car, voyez-vous, l'existence n'est que cela, gesticulations. Gesticulations désordonnées et malhabiles du bébé, gesticulations des hommes arrivés à la maturité, se lançant à l'assaut du mât de Cocagne de la gloire; gesticulations épidermiques, charnelles et déjà presqu'ossuaires des Amants livrés à la petite mort afin de mieux oublier la grande; gesticulations du pouvoir qui veut asseoir sa tyrannie; gesticulations des artistes qui tendent, devant eux, leur esquisse de plâtre et de carton afin qu'on leur accorde quelque cimaise; gesticulations des foules qui, maintenant on le sait, ne sont que de grands corps solitaires livrés à une longue et interminable crise d'épilepsie; gesticulations des prostituées sur les trottoirs du monde pour ne pas crever de faim; gesticulations des affamés, des damnés de la terre, des gueux, des intouchables de tous ceux qui rampent et végètent dans les cavernes putrides dans lesquelles les peuples pauvres sont relégués afin qu'on ne les voie pas; gesticulations des prédicateurs vendant sur les agoras du monde les dogmes aux nasses étroites; gesticulations des longues voitures aux mufles carrés qui sillonnent la terre avec haine, voulant défricher jusqu'à la dernière once de terre; gesticulations des avides aux mains griffues dans les allées pléthoriques du négoce de masse; gesticulations des paralytiques une sébile à la main; gesticulations des processions infinies derrière ceux qui disparaissent de l'horizon, s'accrochant aux derniers remparts de terre.

  C'est ainsi, les gesticulations sont partout. Celles de l'espace, celles des marées d'équinoxe, des tempêtes, mais surtout, mais toujours, mais définitivement les gesticulations du temps qui grignote méticuleusement chaque centimètre de peau, chaque bâtonnet de la vision, chaque cellule de moelle. Nous sommes des êtres soumis à la corruption. Au même titre que la pomme que le ver ronge de l'intérieur, le fruit finissant par chuter parmi la grande putréfaction terminale. Ça ronge à chaque instant, ça burine, ça divise, ça décroît, ça s'amenuise, ça s'étiole puis ça disparaît, sans presque laisser de trace. Sauf, parfois, dans les mémoires.

  Alors, lorsque la vieillesse sort ses dents chloroformées, qu'elle commence la curée, qu'elle enfonce ses incisives dans la pulpe souple; lorsque les premiers signes de la longue attaque sournoise font leur apparition, comment dresser une manière de barrage contre ce qui sème la révolte, comment endiguer ce vent de folie destructrice ? Ouragan. Tornade. Séisme. Cyclone. Afin de mieux percevoir la dimension de ce qui nous affecte alors, il faut abandonner le microcosme du corps, le reporter à une démesure; à de l'inenvisageable, à de l'inexprimable; il faut l'empan infini du macrocosme, il faut le big-bang, il faut l'ouverture de l'abîme le saut dans la gueule du volcan. Il faut… Quand les mains tremblent comme de la gélatine, que la colonne vertébrale joue aux osselets, que les tibias laissent s'écouler leur moelle, que les orteils se révulsent, que les oreilles se ferment aux bruits du monde, les yeux à la clarté, l'âme à la vie, alors quel langage employer qui traduise cela, cette trappe soudainement ouverte sous les pieds ?

"La vieillesse est un naufrage." constatait amèrement De Gaulle. Mais, au moins, y a-t-il quelque bouée salvatrice ? Non, il n'y a rien. Non, il n'y a que le Rien avec son corps tissé de vide et ses doigts se refermant sur un genre d'absolu : le seul qu'il soit jamais permis de connaître ! Alors que faire ? Tisser son ennui de silence ? Sauter par la fenêtre ? Lire Platon ? Faire l'amour ? Peut-être peut-on faire tout cela. Ou bien écrire. Mais écrire, comment ? Quelle est la façon de témoigner, de faire sens avec du non-sens ? Comment rester vivant alors que la vie s'épanche hors de nous à la vitesse des comètes. Oui, écrire. Ecrire avec application, en décrivant longuement les symptômes, les failles, les pertes et le surgissement dans l'oubli de soi. Ecrire pour ne pas désespérer.

  Mais la manière, le style, la façon d'aborder l'indicible. Sans doute la lucidité n'a-t-elle que deux choix pour apparaître, dénoncer, circonscrire ce qui, toujours, échappe : la tragédie ou la comédie. Ceci est vrai au moins depuis Aristophane, Sophocle, Molière. Ou bien, alors choisir la voie médiane de la tragi-comédie, sans doute la seule qui soit à même de parcourir tous les tons de la gamme. Mais rien n'est simple et les voies moyennes toujours soupçonnées de ne rien dire de la vérité. Comment dire l'indicible ? Les Copains, eux, ont choisi le chemin iconoclaste, truculent, le pied de nez à la finitude. Peut-être ont-ils raison. Souvent, contre la face de ce qui se dérobe avant  l'ultime perfidie de l'attaque mortelle, convient-il d'élever les digues de l'humour. Humour grinçant, dérangeant, urticant. Peu importe la forme. Sans doute la Dame à la faux n'y est-elle guère disposée !

  Ici, volontairement nous n'avons pas accordé de développement au meilleur des contrepoisons contre la Mort : à savoir l'Amour. Des Autres. De soi. De l'art et des choses transcendantes. Mais ceci est une autre histoire…

 

 

**************

 

 

 

  En fait, on en a parlé entre nous, Garcin, Sarias et moi et on pense que vous confondez un brin la jeunesse avec l'enfance. Faut quand même établir une ligne de partage entre les deux parce que c'est pas la même chose. L'enfant il est encore du côté "ascendant" du cordon ombilical, ça veut dire qu'il est à peine sorti de l'abri maternel; alors que le jeune il est du côté "descendant" et ça veut dire que lui, il en cherche un autre d'abri, un tout chaud, tout doux, accueillant, un peu comme la lointaine caverne de ses ancêtres, et même ça lui vrille le ventre pendant toute son adolescence et souvent après d'ailleurs.

  Avec mes potes, on pense que votre "Cleup", à la limite vous auriez pu le baptiser "Club de la Joyeuse Enfance", parce que l'enfance, c'est bien connu, on y retourne quand on est vieux et on s'y installe mieux dans l'enfance que les enfants eux-mêmes. Et, juste avant de développer le sujet, Garcin m'a proposé de vous poser une devinette. C'est la suivante :

"Quelle différence y a t-il, d'après vous, entre un enfant et un vieux ?".

Oh, vous fâchez pas, je dis "vieux" simplement parce que c'est le terme générique pour les anciens et que c'est mieux pour la devinette. Comment ? Eh bien, non, "vous avez tout faux" pour parler comme ma petite-fille; "la différence c'est pas le nombre de jours au compteur, c'est pas les rides ou la peau lisse, c'est pas un qui court et l'autre qui clopine; la différence c'est simplement que l'enfant, le tout petit bout de chou qu'on adore, qu'on se met en quatre pour jamais lui dire non, eh bien, le petit enfant, il est GÂTE et les vieux qu'on pousse gentiment sur leurs chaises à roulettes qui grincent des articulations, même des fois on les pousserait un peu plus fort pour récupérer le magot, eh bien les petits vieux, ils sont GÂTEUX".

  Oh, vous vexez pas, c'est juste une farce à Garcin qu'est un vrai pince-sans-rire et même Garcin, il dit souvent qu'entre les enfants et les vieux y a plus de ressemblances que de dissemblances. Il dit, par exemple, que les petits enfants et les grands vieux c'est pareil pour la marche à quatre pattes, c'est pareil pour les couches-culottes sauf que pour les vieux, vaut mieux qu'elles soient avec des élastiques renforcés pour éviter les fuites; c'est pareil pour la parole, ils font tous "Arrreu - Arrreu", avec plein de bulles dans la bouche, sauf que les vieux, en prime, y a la salive qui coule d'un côté ou de l'autre, ça dépend d'où vient le vent. Alors, heureux les petits "papimamis", d'être tout  juste comme les nourrissons, d'être si adorables avec vos petites rides partout qu'on y ferait plein de bisous et que c'est juste la pudeur qui nous retient.

  Vous dites ? Ah, oui, vous êtes comme les nourrissons mais en plus ridés ? Pas de problèmes, les petites "Mamis", prenez une livre de poudre de riz, une bonne épaisseur de cache-misère que vous vous collez sur la figure et vous vous la mettez dans les rides, y a pas mieux comme replâtrage et personne y verra que du feu, sauf après la douche, évidemment. Vous dites ? Vous avez des rougeurs, comme les bébés ? Vous aimeriez qu'on les passe au talc, à la marie-rose vos parties intimes, y a pas de problème les  "petipapis", y a maintenant plein de petites jeunes filles, belles et souriantes et disponibles avec des décolletés jusqu'au nombril et des culottes qui retiennent leurs aisselles, et elles demandent pas mieux que de vous frictionner, de vous langer, de vous emmailloter et même après elles vous mettront dans un lit avec des barreaux sur les côtés, non, c'est pas pour vous punir, c'est juste pour vous rappeler le parc en bois de votre enfance, celui avec les boules de couleur pour faire croire que, déjà, vous saviez compter jusqu'à cinq.

  Comment ? Vous savez encore? Ben on dirait pas, parce que quand vous savez pas quoi faire et que vous vous amusez à compter sur vos doigts, vous dites toujours "y a pas le compte, juste quatre j'en trouve", et vous recommencez par le pouce, et vous dites, à voix haute : "premier, second, deuxième, troisième, quatrième, eh merde, l'en manque un !" Vous voyez bien, adorable "petipapi" que vous y replongez la tête première dans l'enfance, même que c'était une de vos blagues à la mode du temps de la Primaire, et que ça marchait à tous les coups, avec les petits, la feinte du second et du deuxième. Alors, c'est pas une preuve que vous y êtes revenu, à la case départ ? Sauf qu'au Jeu de l'Oie, vous piochez rarement le double-six et que vous passez la plupart du temps à ramer sous le pont, à gueuler au fond du puits, à vous morfondre derrière les barreaux de la prison.

  C'est ça, les "petipapis", ça sert vraiment à rien de s'énerver. La vie elle est généreuse mais à force de faire plein de petits cadeaux, quand la roue a beaucoup tourné, alors elle se fatigue et elle croise un peu les bras et c'est plus comme du temps de Mendès-Francela "Vie", avec ses habits de la République, avec sa robe plissée de Marianne et son écharpe tricolore, elle vous filait plein de verres de lait à boire, matin, midi et soir, même ça vous filait un brin d'eczéma, mais tout de même, ce que vous aimeriez y retourner au bon temps de la Communale, à la bonne Ecole de Jules Ferry avec sa façade à moellons, sa cour de gravier et son marronnier, ses pissotières où, comme vos copains, vous vous ingéniez à envoyer votre jet par dessus la séparation en ardoise juste pour mouiller un peu les "Mitoyens".

  Et alors là, c'était la rigolade, la franchouillarde, et même à la récré, vous jouiez à "pince-couilles" avec les autres garnements et une fois, Chaliès, l'Instit vous a pris sur le fait et vous a collé deux torgnoles à vous en dévisser la tête, et même avec les torgnoles, vous aimeriez y revenir dans la cour où vous vous amusiez à "pète-pète" avec vos billes en verre et vos calots en acier, puis aussi à "L'Epervier", puis à la "Marelle" puis à "Chat perché". Même vous voudriez revenir à la Maternelle, sauf que de votre temps elle existait pas. Oh, vous savez, la Maternelle vous l'avez un peu tous les jours au "Cleup", surtout quand le Président Garcia invite les petiots, les plus petiots, ceux qui essaient de parler comme des grands, alors que les grands essaient de parler comme des petits. Les grands, ils pensent que les petits les comprendront mieux s'ils essaient de les imiter et vous savez ce que ça donne quand l'Emilie, la Jeannette et l'Ursuline se mettent à quatre pattes pour être à la hauteur des loupiots de la petite Section, ça donne des radotages touchants du style :

 " Qué ce cé ti va navoi le péti nenfan pou la noël-noël ?" ou alors : " Qui zi va me fai tou pein isettes pou sa mami quel zi fai pein de zizou patout patou", ou encore  : "E qué si dit mon piti Zulien a sa doudoune qui ni fai go go calin su péti tétét a son ti n'ange qué zazouille com piti noizeau" ou encore : "Vin nici su zenou ta mami série qué va te fair plin plin de gos poutous su ta pétit zézèt é qué n'aime ça mon ti lapin au gande noneilles, mèm i ressemb' a buc buni".

  Alors, là, vous voyez, mes "petit'mamis", on va redevenir sérieux parce qu'on commence à frôler le "degré zéro" de l'humaine condition et, franchie cette limite, il vous reste plus qu'à aboyer, à flairer le sol et à aller vous coucher dans la niche du clébard d'en face.

  J'ai forcé un peu le trait, vous dites ? Oh, à peine, "petipapi", même parfois c'est  nettement plus affligeant  que ça, tellement ça frise le Néant. Mais je vais pas embrayer là-dessus, on y serait encore à Noël et on est tout juste en Janvier. Allons donc, vous ronflez maintenant, d'une seule narine en plus - sans doute pour économiser l'autre, - comme dirait Garcin-, eh, oui, c'est l'heure de votre sixième sieste, "petipapi", attendez, je vous remonte un peu l'édredon, je vous mets une bouillotte sous les pieds, ah oui, c'est vrai, j'oubliais la SUSU, j'y colle un poil de miel dessus et je vous l'enfile dans la bouche, oh, du reste, celle-là, je peux pas la louper, elle est ouverte comme un four et puis y a plus, sur les gencives roses, toutes roses que deux ou trois ratiches qui se balancent au rythme de la luette, c'est vrai, "Papi", que vous ressemblez à un vrai petit nourrisson. Bougez pas surtout, je prends mon Brownie-Flash, que je vous immortalise, pour une fois elle vous coûtera pas cher votre "Eternelle Jeunesse" et faites de beaux rêves, "papi", mais gaffe à la torgnole, Chaliès, des fois, il pourrait bien arriver à l'improviste et ça pourrait chauffer. Enfin, je dis ça comme ça. Mais vous rêvez à la Faustine, "Papi" ? Vous êtes en bonne compagnie, "Papi", je reviendrai vous voir demain, quand vous serez plus grand !

 

 

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