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19 juin 2013 3 19 /06 /juin /2013 10:13

 

  

  Quand Jules se met à parler de ses copains, c'est peut-être l'émotion, peut-être la hâte qui le poussent à la poupe et le tout a tendance à s'emmêler, aussi bien la littérature, aussi bien les considérations existentielles, les métaphores, les clichés, les formules éculées, les lieux communs.  C'est un passionné le Jules, il lui faut lâcher la vapeur, parfois, sinon cela menacerait de déborder, de s'étaler, de finir en crue impossible à endiguer. Mais, rassurez-vous, les copains vont pas tarder à entrer en scène, ils sont tout juste derrière le rideau cramoisi, ils mettent leur nez de clown, ils enfilent leurs gants de magiciens, ils lissent leur moustache en guidon de vélo et alors va y avoir de l'ambiance mais, d'abord, c'est comme le Société Française d'autrefois, faut faire chauffer la boule et quand la mécanique est chaude, que les bielles commencent à tourner, alors…

 

  De mes copains, je vais vous parler et, me lisant, vous aurez un petit échantillon de la "Comédie humaine", oh certes un bien modeste aperçu et vous n'aurez pas l'occasion d'y croiser l'arrivisme élégant d'un Rastignac, l'asservissement aux désirs d'un Rubempré, le profil aristocratique d'un Nucingen. Mes copains et moi nous sommes des Modestes, "des gens sans importance", des "petites gens" de Dublin comme aimait à les décrire James Joyce. Rien que de bien ordinaire, me direz-vous, une sorte de réalisme à la Zola, de naturalisme ouvrier, de vie humble qui se suffit à elle-même, même si, parfois, elle se prend à rêver de sortir des coulisses, d'écarter le rideau cramoisi, d'ignorer le souffleur qui les maintient, à longueur de spectacle, dans les ornières, de renier l'Auteur qui les fige dans des conventions étriquées, de franchir l'avant-scène, de se mêler à la foule bariolée des spectateurs, de gagner les loges, de s'y installer dans des fauteuils de moleskine et d'y contempler simplement le spectacle du monde et alors tout deviendrait possible et les rôles seraient interchangeables et l'on se revêtirait de mille costumes et l'on serait libre de ses mouvements, de ses actes et l'on serait les créateurs de sa propre vie et il n'y aurait plus de frontières, de limites, et l'on serait l'Espace et le Temps eux-mêmes et l'on flotterait longtemps au-dessus de la Terre, si haut qu'on ne verrait plus ni les hommes, ni les villes et seuls les grands oiseaux migrateurs aux ailes éployées nous frôleraient de leurs plumes d'écume.

  Mais je sens que votre impatience s'étale, grossit et enfle à la manière d'une baudruche et je vais donc m'effacer complètement, comme sur la surface cendrée des ardoises magiques, et, chose promise, chose due, je vais vous les livrer mes amis, un peu comme à la curée, mais faites gaffe quand même, ne les avalez pas tout crus, laissez m'en des petits morceaux, des miettes, d'infirmes particules de mes copains, c'est si bon à déguster l'amitié, c'est comme un bourguignon, on  repique toujours au ragoût même si on a encore des morceaux entre les dents !

  Mes copains, je vais d'abord vous les présenter en bloc, comme un bloc de gelée de chez le charcutier, vous les livrer d'un seul tenant comme les terres soudées par une indivision. Mais je vous préviens, c'est simplement une commodité, une question de méthode, une simplification si vous voulez, parce que, en réalité, on est des individualités bien distinctes, d'ailleurs on revendique chacun notre propre marque de fabrique, notre label et on ne cèderait notre estampille pour rien au monde; on a bien le droit tout de même de se distinguer de la meute aveugle et bêlante qui longe les sentiers de poussière sans même se rendre compte qu'elle est une meute et qu'elle repasse éternellement dans les mêmes ornières et qu'elle bêle d'une seule et même voix , tellement pareille à son ombre que c'en est une tristesse abyssale.

  En fait, on constitue un groupe, une famille dont chaque membre peut aller à sa guise où bon lui semble, un clan où chacun se soutient mais veille cependant à son propre intérêt, ce qui, en résumé, signifie que nous ne constituons ni une coterie, ni un être unicellulaire, un genre de diatomée qui ne s'abreuverait qu'à sa propre source, n'engendrant que des lignées d'êtres dupliqués. Uniques nous sommes, uniques nous resterons et, ceci, nous l'affirmons avec la force d'une profession de foi. Mais si nous prenons autant de précautions oratoires avant de nous présenter à vos yeux, c'est bien que nous nous sentons attachés les uns aux autres, à la façon des grappes de moules soudées à leur bouchot, et que nous voulons éviter toute méprise de votre part qui vous conduirait à penser que nous sommes un seul mouton pourvu d'une multitude de pattes.

  N'importe, nous existons et c'est bien là l'essentiel; nous existons même si la plus grande partie de notre existence est maintenant derrière nous et la plus petite devant et, comme dirait Garcin qui a le bon sens chevillé au corps et les pieds sur la terre ferme, nous sommes, pour parler en images, des "vieux boulons", des "vieux débris", de "vieilles rengaines", de "vieux faitouts" dans lesquels nous avons trempé de nombreux croûtons, nous sommes de "vieilles savates", de "vieilles toupies", de "vieux apophtegmes" comme dirait Vergelin qui a des lettres; de "vieilles histoires", de "vieilles fadaises" et, pour tout dire, des "vieux machins", des "vieux trucs", de "vieilles choses". Le problème, vu sous l'angle métaphysique, c'est pas les "débris", les "clous", les "savates", et autres trompe-couillons, le problème c'est le "vieux", le problème, c'est que nous sommes tous "hors d'âge", sortes de vintages de Porto en voie de perdition, fûts millésimés recouverts de poussière et on voit même plus l'année sous les couches successives et on sera bientôt madérisés comme les bouteilles qu'avait l'Oncle François, couchées dans la paille depuis la guerre de Cent ans. Oui, je vous sens un peu perdu et je vais reprendre la main, parce que, quand mes copains se mettent en tête de parler tous ensemble, ça fait une espèce de cacophonie, de rumeur, d'immense bruit de fond et toutes ces voix mêlées finissent par être confuses et on ne comprend plus très bien qui parle à qui, qui veut dire quoi, comment chacun veut dire ce qu'il a à dire, et alors l'écheveau est tellement embrouillé qu'on finit par y perdre son latin. Pour les groupes, c'est toujours pareil, on sait jamais où est la tête, où est la queue, on sait jamais par quel bout tirer la ficelle pour obtenir Dupont, Durand et on attrape souvent Pierre alors qu'on pensait avoir Paul. C'est comme dans la ratatouille quand elle est trop cuite, ça fait une sorte de bouillie et bien malin qui y reconnaîtrait les aubergines, les courgettes, les tomates, les poivrons.

 

 

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