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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 08:51

 

La tentation de l'absolu.

 

ltdl-a.JPG 

Source : Fondsécrans.biz. 


 

 

L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, d'entrelacement du texte d'Isabelle Alentour avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'empare afin de continuer la tâche entreprise.

 Le texte en graphies rouges est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies noires est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche herméneutique. ]

 

Le texte en son entier :

 

 

"Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Comme les nuages traversent et disparaissent. De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. 
Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. La folie est au bout. L'intensément aussi. L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Mot vacant, mot muet, mot manquant. 
En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. C'est le mot du dépouillement de soi. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

                                                                                                      Isabelle Alentour.

 

 

 

    On ne dira jamais assez la beauté absolue de ce texte. Qui se suffit à lui-même, comme toute œuvre aboutie, définitive, laquelle entraîne sa propre clôture. Mais la tentation est grande de dérouler le langage, de tisser des fils autour des vides, de combler de matière les blancs, les transparences, le verbe suspendu, comme en filigrane. Car tout langage, et celui-ci de toute évidence, laisse place au silence, au vide, à l'abîme afin que quelque chose paraisse de l'indicible et fasse sens. Peut-être d'une manière subliminale, sur la pointe des pieds, en apesanteur. Identiquement aux araignées d'eau qui traversent le miroir de mercure  ne le touchant que du bout d'une pensée infinitésimale. Seulement une approche de ce qui voudrait se dire mais ne peut jamais qu'être effleuré. Le ciel, les nuages, les paysages à contre-jour de la lumière sont tissés d'une telle immatérialité qu'ils n'autorisent l'effraction qu'à être énoncés dans la pudeur, à figurer dans l'exactitude d'une économie du langage. Dire le rêve, l'illusion, les prouesses de la parole, le frimas ouvert des nuages, le frisson de la peau, la caresse d'amour, tout ceci tient de l'art de l'équilibriste, sinon du prodige.

  Comment dire en mots ce qui vibre entre soi et la démesure de l'espace, ce qui s'instaure de tension heureuse entre la colline parcourue d'oliviers vert-de-gris et le centre de la conscience ? Comment dire l'ineffable - aussi bien l'absolu -, quand tout ramène aux confins du monde habité par les hommes ? Quand tout est immensément matériel, explicable, quand tout est réseau de causes et de conséquences depuis cette origine que, tous, toutes, nous cherchons, battant l'air de nos pattes de chiots, de nos museaux attentifs à la laitance maternelle ? Nous sommes orphelins de nous-mêmes, jusqu'à l'ivresse. Nous sommes égarés sur des chemins qui semblent n'avoir d'issue qu'un éternel questionnement.

  Qu'en est-il de l'homme, des sentiments, de la nature, de la démesure du langage, de notre rapport aux autres, de l'empan inatteignable de l'art ? Qu'en est-il de NOUS, en définitive, puisque c'est bien NOUS qui posons les questions au monde ? Mais le monde est muet, mais le monde est complexe, mais le monde est une énigme. Alors il faut parler, faire des sons avec sa bouche tendue comme le vent. Alors il faut marcher dans le jour, à contre-lumière jusqu'à déboucher dans les ruelles tortueuses de la nuit. Alors il faut être SOI, jusqu'à la démesure, c'est-à-dire jeter son effigie de chair et de peau aux étoiles. Il faut brûler son épiderme au feu de l'inconnu, il faut broyer le calcaire de ses os et le disperser aux quatre vents, comme l'achillée mille feuilles qui annoncerait notre possible destin. Il faut pratiquer la mancie, l'art de la divination et devenir transparent à soi. Devenir soi au-delà de soi. Il faut contourner son corps, faire de ses mains des griffes, se saisir de son propre décor de carton-pâte et longuement regarder, au travers du massif compact, s'il y a un esprit, si l'âme fait ses révolutions de l'orient à l'occident, si l'art a fait ses dépôts sur l'arc tendu de la conscience, si la liberté à ouvert une aire, si la justice tient son glaive et sa balance au mitan du cœur gonflé de sève rouge, si les alvéoles palpitent au rythme de la poésie, si le sexe est le lieu d'une transcendance, si le plexus est l'agora où le discours des hommes tient enfin la clé de l'énigme : qu'en est-il du langage pour qu'il nous habite avec tellement d'intensité qu'il éblouit avec la force d'une lampe à arc ? Qu'il fore jusqu'aux viscères de l'intellect avec ce dard aigu comme la lame, qu'il s'étale avec la majesté de la lave et envahit jusqu'à nos perceptions ordinaires, les laissant sous la cendre de l'étonnement ?  C'est tout cela qu'il faudrait demander et bien d'autres choses encore : le secret des métamorphoses, le vol stationnaire du colibri, le mystère de l'aube par lequel, chaque jour, nous quittons la fable nocturne pour plonger dans le tragique du réel.

  Mais les questions, il faut les poser en direction de ce qui s'ouvre à la manière d'un papyrus dont on déplierait la fragilité d'écorce afin qu'il nous délivre quelques signes inaperçus, quelques nervures dont nous pourrions éclairer notre demeure obscure. Car ce que nous voulons, c'est que la gemme s'éclaire de l'intérieur et apaise nos souffrances. Ou, plutôt, ce que nous ne voulons pas, c'est l'entièreté du ciel, mais uniquement ce cadran par lequel notre vue s'arrache à la poussière et débouche dans une lumière dont nous ne connaissons pas la subtilité mais que nous souhaiterions boire comme une ambroisie. Alors nous disons :

 "Je ne voulais pas tout le ciel, je voulais juste l'envol. C'est bien cela, n'est-ce pas, le ciel est cette plume de paon, ce nuage ocellé, ce tremblement de libellule qui nous ravit et nous reconduit au centre de nous-mêmes alors que nos yeux ruissellent de lumière et que nos mains se serrent autour de l'invisible. Fécondant l'espace, il nous est loisible d'en sentir la trame, d'en lire la texture ouverte sur l'inconnu. Mais le ciel, jamais on ne peut le vouloir. Il est le domaine libre du vol de l'oiseau, la fuite oblique de l'aile du goéland, le flottement de l'écume dans lequel le nuage nous est donné afin que nos yeux s'ancrent dans la dérive de l'azur. C'est une longue parution, un immense glissement, une question ricochant sur une question. C'est si fluide le ciel et nos mains en sont lavées, dépouillés dès qu'elles s'inventent la possibilité d'une aire, d'un lieu, d'un habitat. Partout nous habitons, sur terre, près de l'herbe, sur les collines où chantent les pins, où s'éparpillent les graines parmi la trille des cigales. Même la résine nous pouvons la faire nôtre, l'inviter à pénétrer dans la faille du regard, à teinter d'argile la voûte accueillante de notre dure-mère. Mais le ciel ! Il est souplesse, fuite, libre destination des choses. Il est envol.

 Je voulais m'élancer, sans rien tenir ni retenir. Je voulais seulement la puissance du vide à féconder l'âme. Car le ciel est lisse, sans aspérité, sauf la courbure du vent. Alors il faut se confier à lui avec la légèreté d'une pensée, l'inconsistance du flocon, la libre pente du sentiment. Il faut être simple vacuité, mains en conque offertes au silence. Et regarder immensément, la réponse étant dans la vision, non dans ce qui pourrait en tenir lieu, de l'ordre de la feuille, de la brindille, de la pluie, de la boule d'air. Ici est le lieu du non-lieu. Ici est la dimension ouverte de l'imaginaire. Nous ne tenons jamais rien du ciel. Comme les nuages traversent et disparaissent, nous traversons et disparaissons, nous sommes au ciel et en même temps happés par la terre. C'est comme cela, nous sommes des terriens, des concrétions d'argile élevant dans l'air leur supplique, la vrille blanche des questions, l'hélice sans fin des interrogations. Mais le ciel est vide, muet et nous renvoie, comme en écho, nos litanies de boue et de poussière. Il nous faut nous résoudre à être des êtres de fange, de simples exhalaisons de tourbières sous la poussée des brumes et l'encerclement des pierres. Cela que nous savons depuis que le monde est monde, nous voudrions en faire un détail, une question subsidiaire, mais la matière est têtue  qui fait notre siège.

  Alors nous disons avec, dans la voix, les cristaux d'une infinie tristesse : De là-haut j'aurais pu admirer les montagnes, les collines dénudées qui peuplent l'arrière-pays, si belles et si austères au soleil du midi. Et nous le disons au conditionnel, signant par là les limites, posant les bornes de notre finitude étroite. Mais à l'incipit de notre dire, nous avons inscrit, comme sur une cimaise de feu : "De là-haut", gravant ainsi, dans les sillons de la terre, sur l'adret des montagnes, sur l'ubac des collines la marque insigne d'une nécessaire élévation. "De là-haut", car la terre est étroite, car la terre est têtue qui, jamais, ne lève ses yeux de glèbe au-delà de ses propres insuffisances. Car ce qui nous entoure, le lac brillant comme une vitre, la flamme des cyprès dans le ciel noir, les champs de tournesols avec leurs mille soleils, ceci ne s'éclaire qu'à faire son tremblement sur l'infini dont le ciel est la visible partition.

  Mais c'est le regard qui est question. Toujours. Notre regard par lequel le monde se présente à nous selon d'inépuisables esquisses. Mais regarder, regarder VRAIMENT, jusqu'à la mydriase, à l'éclatement pupillaire, n'est pas une question de globe oculaire, seulement de jugement, de pure intellection, de lucidité. Seulement, celle-là, la lucidité est un feu, une coruscation qui brûle tout sur son passage. Après, les cendres retombent longuement, comme sur un champ de ruines. C'est pour cela que nous énonçons : Mais on ne peut demeurer trop longtemps dans la grande lumière. Trop de clarté aveugle. Et, disant cela, nous sommes sur le tranchant de la lame. A savoir sur la ligne de crête infiniment étroite de la vérité. Et nous savons qu'au débouché du tunnel dans lequel les hommes vivent, lorsque le jour se présente, il ne le fait jamais dans le retard de lui-même à s'annoncer. Non. C'est d'un surgissement dont il s'agit. Là, dans le "soleil du midi", alors que la boule blanche est au zénith, nous portons nos mains en grille devant notre visage dévasté. Comment soutenir la flamme du réel, comment faire de la faiblesse de l'homme devant tant de puissance, une force qui le déposerait au seuil de l'univers libre de lui-même, accordé au mouvement du nycthémère, à la palpitation des étoiles ? Comment obtenir le prodige et ne pas retomber dans la lourde perdition qui fait de nos yeux des orbites vides pivotant sue elles-mêmes dans l'abîme ouvert du doute, de la désespérance ? Car il y a détresse à ne pas pouvoir se saisir du ciel et de toutes choses qu'il abrite en son sein. Nos doigts griffent l'inconséquence de l'azur et il ne reste que des larmes, des sanglots blanchâtres pareils aux écoulements de résine. La folie est au bout.       

  L'intensément aussi. Ceci, nous le percevons dans les cellules mortifiées de notre corps, dans les plis de notre esprit, dans les complications de notre âme. L'intensément : cet inatteignable qui nous fait constamment signe et ne nous assigne qu'à mourir. L'intensément-amour; l'intensément-art; l'intensément-existence. Dire ceci comme une litanie au regard de tous les chemins du monde. Mais dire l'intensément autrement que par la parole. Autrement que par les mains. Avons-nous l'organe qui serait disposé à une telle démesure ? Où est-il ? Dans le cœur, le foie, le sexe, les reins ? Est-il pulsation de carmin, bile apatride, jouissance infinie, eau lustrale dont les fonts baptismaux nous porteraient hors de notre territoire de peau vers un au-delà, un innommable. Même la religion s'y épuiserait. Même la magie. Même la précieuse alchimie. Un dépassement bien au-delà de la vision imaginale des néoplatoniciens de Perse, au-delà de la confondante Île Verte, au-delà de la Mer Blanche, ces lieux habités de pure présence nous guidant vers un supposé Soi spirituel. Tellement au-delà de tout que l'intensément ne proférerait rien d'autre que l'AbsoluCe néant ourlé d'écume où, dans un même élan se confondent L'Amourl'AmantL'Aiméel'Artla pure Beauté.

  L'image de Dieu lui-même n'en serait qu'une vacillante icône perdue dans les mirages du désert. Car, parler de l'Absolu ne se peut. Quant à le figurer, figurerait-on la fuite du vent, la trace du vol de l'oiseau, le glissement du sentiment dans la pliure du jour ? Figurerait-on l'aube grise qui déjà décroit et n'est plus elle-même ? Figurerait-on ce qui, se dévoilant, n'a de cesse de se voiler ? Décrirait-on la trame du clair-obscur, l'évanescence du sfumato, la brillance équivoque de l'outre-noir ?  Figurerait-on l'infigurable ? L'absolu est une nuit plus vaste que celle de l’inconscient, un trou noir absorbant jusqu'au temps, un trou blanc innommable, faute d'un mot. Il faudrait écrire l'Absolu en biffant d'une croix le nom l'annonçant. Comme un report à lui-même de sa propre parution. Car, ici, la chambre d'écho est si étroite que la réverbération se confond avec cela qui l'a fait naître. Habitation sans murs ni fondements. Arbre sans tronc ni racines ni feuilles. Simples ramures faisant glisser dans l'espace l'écartement de leur transparence. Silence ne se disant qu'au prix du silence. "Faute d'un mot" pour pouvoir dire. Mot vacant, mot muet, mot manquant. Ici le langage atteint ses limites pour n'être plus que points de suspension et bientôt pure disparition dans le silence.

  En tout instant de fin - fin d'un monde, d'une vie, d'un amour, d'une valse - le souffle de ce mot qui manque fait frissonner la peau. Et qu'y a-t-il au-delà du frisson si ce n'est la désertion de soi ? Car nous avons un corps, une peau sur laquelle viennent ricocher les frissonnements du monde, la parole des autres, la caresse d'amour. De ceci nous sommes provisoirement assurés tant que notre peau n'est pas devenue ce parchemin, ce palimpseste usé où ne se grave plus le chiffre de l'univers qu'à titre de perdition, à l'aune d'une confondante amnésie. C'est le mot du dépouillement de soi. C'est l'après-mot comme miroir de  l'avant-mort. C'est la perte du sens dans la cendre et l'oubli. Il y a tellement de vertige sur la scène de l'exister ! Tellement d'abîmes discrets qui, continûment sapent la base de notre architecture de sable. Le sable, cette inusable métaphore du temps, ce sable qu'enfants, dans l'insouciance de l'âge, nous creusions de nos pelles dociles, alors que le grand âge ne se prépare qu'à en recevoir l'ultime onction, la couverture terminale. Hier, le langage semblait avancer avec l'âge. Aujourd'hui il est le dépositaire de nos désillusions."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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