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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 09:54

 

La goutte d’eau en nous.

 

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                                      Sur une photographie de Schnitzler Heiko – Facebook.

 

 

  Sans doute tout discours énonçant : « Cette goutte d’eau est belle », sera considéré ou bien comme la conséquence, chez son énonciateur, d’une inclination à  l’hyperesthésie ou bien d’une posture teintée d’une volonté de décrire le réel selon une manière d’atypie. Et, pourtant, nous persistons à dire l’esthétique de cette simple bulle d’eau, sa forme aussi bien que ce qu’y s’y dessine dès l’instant où l’on veut bien se disposer à une lecture plurielle des choses, à quelque signification venant nous visiter. Car une chose, aussi modeste fût-elle, est plus que ce qu’elle veut bien nous livrer de sa silhouette dans une rapide saisie. Certes, cette goutte d’eau est suspendue à l’extrémité de quelque col de cygne avant même qu’elle ne chute dans sa propre immanence et nous l’aurons déjà oubliée à peine disparue de notre champ de vision.

  Mais ceci, cette incroyable aptitude de l’homme à effacer ce qui vient de faire phénomène, se conjugue-t-elle avec une manière d’amnésie dont chacun serait atteint ? Ce qui revient à dire que le réel ne nous affecterait qu’à l’aune de sa rapide apparition, toujours suivie d’un soudain retrait ? N’y aurait-il aucune nervure qui s’inscrirait sur le plan de notre conscience, aucun désir qui survivrait au mince événement, aucune leçon faisant son refrain entêtant dans l’espace de notre intellect ? Et, du reste, pourrions-nous archiver les milliards d’informations qui, en permanence, pareils à une pluie de météorites, viennent ricocher sur l’aire électrique de notre cortex ?

  Nous percevons déjà combien ces menues perceptions s’invaginent dans notre chair comme pour jouer en contrepoint de notre distraction à leur égard. Car tout s’imprime avec force, tout fore et fait ses ondes, tout gire infiniment alors que nous continuons d’exister et, d’ailleurs, sans doute, n’existons-nous qu’à empiler, seconde après seconde, jour après jour ces constants et itératifs feux de Bengale, ces perpétuels jaillissements, ces gerbes d’étincelles, ces percussions de bombes ignées, ces retombées de scories, ces longs écoulements de lave. Mais aussi le vol éthéré de la libellule, le grésillement de la flamme de la bougie, le reflet mordoré de la tunique du scarabée.

  Car, de la même manière qu’existent quantité de choses inexpliquées, de connaissances cryptées, de savoirs travaillant sous la ligne de flottaison, de cognitions évoluant à bas bruit, il existe  une conscience nerveuse de la matière, sans doute circonscrite à son agitation moléculaire, cependant sans arrière-monde faisant signe vers une métaphysique ne voulant dire son nom ou bien de spiritualité pareille à une pure mystique.

  Non, les choses sont plus simples, de l’ordre de la synapse, de la gaine de myéline, du phénomène neurobiologique élémentaire, comme si des fleuves étincelants de matière nous parcouraient de l’intérieur, dilataient notre peau et, alors, nous serions tellement semblables à des baudruches prêtes à coloniser l’espace, à des météores fous sidérés d’eux-mêmes, à d’infinies turbulences parsemant les aires célestes de leurs coruscants éclairs.

  De ceci nous sommes assurés, identiquement à notre métabolisme que nous ne percevons guère mais dont nous supputons les trajets multiples, les combinaisons complexes, les traductions énergétiques incessantes. Mais nous l’oublions constamment, sans doute de peur que les milliers d’impulsions, de décharges, de séismes ne nous envahissent comme le font les eaux sur les franges côtières lors des marées d’équinoxe.

  Parcourue incessamment d’une nuée de signes, d’une pluie de pleins et de déliés, incisée au calame, gravée au burin, notre peau, sans doute plus symbolique que réelle, se métamorphose en parchemin, en palimpseste sur lequel viennent rebondir les murmures du monde. De cela nous ne pouvons faire l’économie, tellement nous nous disposons à cette merveilleuse offrande, le sachant ou à notre insu.

  Dans un court recueil de nouvelles « La Fièvre », le jeune écrivain Le Clézio, déclarait alors, concernant les menus événements du monde dont nous sommes atteints, - rage de dents, température, vertige - :

      « Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans. »

  Volcans, sans doute le sommes-nous à la mesure de nos douleurs grandes ou minuscules, de nos passions, de nos enthousiasmes dont, souvent, nous avons bien du mal à endiguer le cours. Cependant se dessine également en nous ce qu’il convient de nommer  une « phénoménologie de l’indicible », tellement s’inscrit dans le cours de l’aventure que nous sommes, le menu, le discret, le minuscule,  autant de simples percepts que nous ne renonçons pas à enfouir dans le pli de quelque vécu et qui, en certaines  occasions, s’autorisent à une résurgence. Ainsi notre soi-disant liberté n’est parfois que la partie visible d’une sourde matière travaillant en sous-sol.

  L’émotion consécutive à une douce pluie ne fait, peut-être, que réactualiser telle goutte d’eau au rebord d’une gouttière dont, enfant, nous observions avec ravissement la chute, la mince symphonie sur la plaque de zinc. Ainsi, la feuille d’automne à la couleur d’argile, le galet dans le cercle de la crique, la racine au profond du bois, la ramure agitée par le vent, tout ce microcosme, toute cette indistincte présence des choses continue-t-elle, à notre insu, à développer dans notre enceinte de peau et de chair, sa mince dramaturgie. Parfois certains confondent-ils ces manifestations avec les remous d’une précieuse nostalgie. En réalité il ne s’agit que d’une disposition de la matière à signifier,  à nous rappeler la simple vie élémentaire de la paramécie, le vol stationnaire du colibri, la turbulence verte de la « manta religiosis ». Comme un vitalisme animant en profondeur la nature, lequel porte jusqu’à notre entendement l’infini bruissement des choses. Et ce bruit de fond du monde n’est jamais totalement différent du nôtre. Nous n’en prenons acte qu’à l’incliner au témoignage.

  Et, maintenant, si nous nous demandons quelle sorte de motivation se tenait à l’arrière-plan de la conscience du Photographe lorsqu’il a pris la goutte d’eau, - banalité en apparence - comme thème de son travail de recherche, nous percevons combien le réel nous parle du bout des lèvres, chuchote et, souvent, sait se taire afin de nous reconduire à une plus juste évaluation de ce qui ne se révèle jamais mieux qu’en s’absentant ou en se dévoilant dans l’ordre de l’inaperçu.

 

 

 

 


                                                      

   

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