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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 09:46

 

 

L'extrait de la Nausée.

 

 

  "Donc j'étais tout à l'heure au Jardin Public. La racine du marronnier s'enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination. Ça m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulait dire "exister". 

                                                                                                (JP Sartre. La Nausée).

 

 

Le travail de la racine, chez moi, Jules Labesse.

 

 

 Je vous avoue, quand j'ai lu cette page, je devais avoir 15 ou 16 ans, l'âge de tous les déchirements, ça a fait comme une longue zébrure à la face de ma conscience et c'était, dans ma petite chambre d'Ouche, non loin de la rumeur sourde de la Manu, comme si soudain toute la lumière du monde s'était rassemblée et il n'y avait plus alors que ce foyer d'incandescence autour duquel mon corps s'ordonnait, essayant "d'exister", de rassembler ses morceaux épars et j'étais comme scindé en deux, dans une sorte de position schizoïde, et j'ai su, dès ce jour, que la faille perdurerait, qu'elle serait l'ouverture étroite par laquelle le monde s'annoncerait à moi et je sentais, d'une façon concrète, vivante, la noire racine pénétrer mes entrailles et mon ventre serait alors ce foisonnement végétal continu, cet entrelacs complexe d'où le sens n'émergerait qu'en des mouvements abyssaux et la reptation poursuivrait son chemin, lançant ses ramures autour de mes poumons comme autant de lianes ligaturant le souffle, encerclant le cou, dépliant ses rameaux au cœur même de la masse grise et ombreuse du cerveau, parcourant ses hémisphères, s'invaginant dans ses scissures, habillant les lobes d'un réseau dense comme du lierre et toujours cette poussée vers le haut, cette sorte d'obsession à la progression sans fin, à la turgescence dans l'espace, et la résistance inutile et désespérée de la fontanelle qui cèderait bientôt et, par cette sorte de démesure membraneuse, l'irruption des questions sans fin, les chutes et les rebonds, les cataractes et, surtout, la fulguration des mots, leur luxuriante impertinence, leur multitude colorée, leurs brillances d'étoiles, leurs fuites en queues de comètes, leur résonnances dans la conque d'os et de chair, leur enlacement, leur lutte, leur résistance aux assauts incongrus des longs filaments existentiels encore chargés d'humus, de coulées de tchernoziom où sue l'angoisse et l'effroi de l'homme jamais tout à fait libéré du ventre de la terre, du giron de la "Materia Prima", du grand chaos universel dont nous, les Existants, faibles excroissances aux pieds d'argile, portons la trace dans notre destin de chair et de sang; oui, c'est bien cela LA NAUSEE, le sentiment d'exister au-dessus de l'abîme et ce vertige est coalescent à notre condition mais nous voulons l'ignorer et nous fermons les yeux et nous bouchons nos oreilles et nous soudons nos langues et nous demeurons immobiles comme des gisants de pierre mais, à notre encontre, la grande poussée tellurique se poursuit, la grande convulsion rassemble ses forces et, un jour, la racine gonflée de sève mortelle lance un assaut et la tunique de notre peau cède en s'étoilant et la grande vérité jaillit au-dehors, aveuglante comme mille soleils et il nous faut supporter l'intense vibration, la cascade de phosphènes, le jaillissement de feu de Bengale, jusqu'à l'usure complète de nos yeux et alors le regard se retourne et rejoint la racine sous le banc et s'immole dans la terre primitive et alors ceux qui restent, les autres hommes, ont inventé la mémoire en vue de porter témoignage de celui que vous avez été, peut être même sans le savoir vraiment.

 

 

 

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