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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 14:00

 

Honnies soient qui mâles y pensent (9)

 

  C’est ainsi que, muni des divers assemblages de son « Mécano pour Célibataires, Vieux Garçons, Epoux frustrés et autres Dilettantes de l’Art Amoureux », Le Comte décida, un beau matin, ayant d’abord vérifié la présence du Petit Livre Rouge au fond de sa malle en cuir de Russie, de rejoindre la gare de Labastide, d’y prendre l’express de 11 heures 48 qui le conduirait en quelques heures à la gare d’Austerlitz où il s’assurerait les services d’une diligence pour aller du Jardin des Plantes à l’Opéra, en longeant les quais de la Seine. Bien sûr, je ne doute pas, bienheureux Lecteur, bienheureuse Lectrice, qu’après les assemblages de l’Art Amoureux, vous n’ayez en tête, dans quelque coin secret, de lubriques intentions que, généreusement, vous offrirez à Monsieur le Comte, afin que ce dernier, les mettant en pratique, vous permette d’en jouir en retour. C’est là rien que de naturel, me direz-vous et, entre nous, lequel parmi vous ne tire jamais l’oreille à un fantasme qui ne veut pas aller là où vous l’attendez ? Je sens bien que je suis, là, dans le droit fil de vos espoirs et avant que votre déception ne tourne en frustration, laquelle n’est jamais bien loin des états de langueur et de dépression, je vous ferai l’aveu que j’aborderai les fantasmes avec ou sans « PH », en leur temps et avec les détails qui conviennent, mais sachez que pour l’heure, souhaitant respecter la moralité et la bonne tenue des de Lamothe-Najac, je ferai descendre Monsieur le Comte à son Hôtel de la Rue Meyerbeer, demanderai au personnel de service de déposer la malle en cuir de Russie contenant le Petit Livre Rouge vous vous souvenez, n’est-ce pas ? -, que Monsieur le Comte n’oubliera pas, mais ne consultera point, ni sur le lit Napoléon III en ébène, ni sur le fauteuil Empire situé près de la croisée encadrée de lourdes tentures de velours brun, se contentant de faire un brin de toilette, de défroisser les basques de sa jaquette d’alpaga, de sonner la Femme d’étage (non pour qu’elle sacrifie aux besoins intimes de l’hôte de la Suite Alexandre Dumas, dont vous attendez le savoureux dénouement), mais dans le but de mander une voiture à cheval que monsieur le Comte empruntera pour se rendre, une fois n’est pas coutume, à la Gare Saint-Lazare.  

Dans la serviette de cuir que Fénelon de Lamothe emporte toujours dans ses déplacements hors de Sologne, dorment présentement quelques volumineux contrats, lesquels assureront encore pour longtemps les parties de chasse, réceptions et autres menus plaisirs de La Marline de Clairvaux, car, Monsieur le Comte, fidèle à la réputation des différents rameaux composant son arbre généalogique, vient, pour sa part, de porter à l’actif de son négoce, la vente de milliers de stères de bois de chêne pour la France et pour l’Etranger, dont : 5000  pour la voie Paris-Marseille ; 3500 pour Paris-Brest ; 15000 pour Moscou-Vladivostock ; 10000 pour Pékin-Shangaï ; 3000 pour Londres-Newcastle ; Monsieur le Comte voyageant ainsi, par traverses interposées, sur les voies de Provence, de Bretagne, de Chine, de Russie et d’Angleterre, ceci sans qu’aucune gêne ou fatigue particulière vînt ternir les agréments liés aux diverses villégiatures.

  Fort satisfait de la tournure que les affaires avaient pris, mis en verve par l’agitation parisienne, le Comte regagna son hôtel de fort bonne humeur, disposé, cette fois, à " mettre au pied du mur " les propositions du Petit Livre Rouge, et d’adopter progressivement, les fort honorables recommandations que ses pages semblaient contenir. L’on s’étonnera peut être du calme et de la pondération dont Fénelon de Najac fit preuve alors même qu’il était libre de toute préoccupation liée à ses biens, à son épouse, au Domaine de La Marline de Clairvaux où officiait, en toute rigueur et dévouement, un personnel affable et toujours prompt au service de Monsieur le Comte, suivant à la lettre, avec dynamisme et disponibilité les consignes dont le Régisseur, Anselme Gindron, à peine âgé de trente ans et dans la pleine possession de ses moyens, leur demandait l’exécution.

  Sa première soirée, Monsieur le Comte souhaita la réserver, non sans avoir préalablement consulté son Petit Viatique, à la découverte, tout en douceur et, comment dire, dans la forme d’une approche qui, du moins dans la perception personnelle qu’il en avait, présentait des similitudes avec la chasse, l’affût plus précisément, où le chasseur surveille plus sa proie qu’il ne désire en faire son bien propre et immédiat, le plaisir résidant surtout dans l’attente elle-même.

  Après une toilette minutieuse, le Comte choisit, dans sa garde-robe, les effets les plus modestes qu’il put y trouver, de fort belle tenue néanmoins mais dont la relative sobriété rassurait Fénelon de Najac qui souhaitait se mêler à la foule des quartiers populaires avec la discrétion d’un quidam ou d’un simple badaud voulant profiter des effluves printaniers. Roturier il voulait paraître, roturier il parut, quoique sa démarche racée fut moins celle d’un percheron dela Beauce que d’un yearling de Deauville. La seule concession que le Comte fit à sa "panoplie " aristocratique fut d’emporter sa canne à pommeau d’argent, portant dans le métal, les armoiries des de Lamothe-Najac. Ce faisant, son intention n’était nullement d’arborer un genre de "sceptre" qui le distinguât du commun des mortels, en lui signifiant la qualité de son rang, et bien que Fénelon ne fût ni poltron ni timoré, il préféra se munir de la canne qui, à l’occasion, pourrait mettre en fuite bien des gredins qui eussent pu en vouloir à sa bourse de riche propriétaire solognot. Du reste, celle-ci fut soigneusement dissimulée sous le plastron empesé, Monsieur le Comte irait subrepticement aux toilettes prélever quelques écus dans son "argentier "dès que le besoin s’en ferait sentir.

  Après un dîner d’une exemplaire sobriété, le Comte sortit de son hôtel, héla une voiture qui remontait la rue Meyerbeer en direction de La Chaussée d’Antin. Au cocher qui s’enquit du trajet à suivre, de Lamothe précisa qu’il souhaitait emprunter les Grands Boulevards, en direction de la République, souhaitant s’arrêter à la Porte Saint-Martin où l’attendait un courtier avec qui il était en affaires. La Porte Saint-Martin ayant, pour le Comte, un relent par trop populaire, du fait de sa situation à mi-chemin des Gares du Nord, de l’Est et du quartier des Halles, l’hôte de La Marline préféra donner au cocher un motif "vraisemblable " qui justifiât sa halte à cet endroit, ce qui, finalement, le fit sourire, au simple motif que le brave cocher devait fort peu se soucier des destinations de ses passagers dont il devait oublier la physionomie sitôt que déposés sur la chaussée. Rasséréné par la discrétion de son voyage, le passager se cala sur les coussins de cuir de la calèche et se disposa à regarder les mouvements de la ville. La voiture s’engagea sur le Boulevard des Italiens où de fort belles jeunes femmes en crinolines, des messieurs en habit, déambulaient dans les derniers rayons du couchant. Des consommateurs attardés riaient aux terrasses de café, bénéficiant des premières douceurs du printemps. Puis on atteignit le boulevard Montmartre, le Boulevard Poissonnière où se mouvait une foule plus bruyante, plus bigarrée; le Boulevard de Bonne Nouvelle, on longea la Porte Saint-Denis, on traversa le Boulevard de Sébastopol où se bousculaient ouvriers, commis d’administrations, voyageurs qui remontaient, charriant de lourdes valises, vers les gares du Nord et de l’Est. Le cocher fit claquer son fouet à la hauteur de la Porte Saint-Martin, tendit la main pour recevoir le prix de la course et souhaita, à Monsieur le Comte, de la chance en affaires. Ce à quoi ce dernier répondit "qu’on n’avait que la chance qu’on méritait " et, sur cette sentence qui n’appelait pas de réplique, descendit sur la chaussée, s’engagea dans la Rue Saint-Martin que des groupes de jeunes gens, bruyants et mal attifés, remontaient pour se rendre aux théâtres des Grands Boulevards.

  A sa grande satisfaction, le Comte s’aperçut qu’il pouvait fouler les trottoirs populaires sans que la "faune "qui l’empruntait,  et qui lui parut d’emblée sympathique, s’offusquât ou même s’étonnât le moins du monde de sa présence en ces lieux. Ce sentiment lui fut agréable. Il sentait déjà, d’une façon toute intuitive, que le Comte de La Marline, qui rejoindrait dans quelques jours sa campagne solognote, ne serait pas tout à fait le même que celui qui en était parti, il y a peu, malle de cuir de Russie à la main. L’idée de la malle le fit sourire, celle du contenu de son double fond, surtout, dont il était le seul à connaître l’existence. Il passa devant le Conservatoire National des Arts et Métiers, descendit le boulevard jusqu’à la Rue de Turbigo, qu’il prit, sur sa droite, ignorant volontairement le quartier des Halles, laissant l’investigation de ce dernier à plus tard, remonta une partie de la Rue Etienne Marcel et regagna, par la pittoresque Rue Montorgueil et la Rue Poissonnière, les Grands Boulevards où il héla une calèche. Il indiqua au cocher l’adresse de son hôtel, Rue Meyerbeer, après quoi le conducteur de la voiture, qui était celui de l’aller, accomplissant son trajet de retour, lui demanda si les affaires avaient été aussi fructueuses qu’espéré. Ce à quoi, l’érudit répondit, non sans une pointe d’humour, citant un proverbe de Rousseau, extrait de " Julie " :

   " On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère ".

Ce à quoi le non érudit répondit, avec un fort accent marseillais :

   " Mazette, on en sait des choses en Sologne ! "

  Monsieur le Comte, tout juste parachuté sur le trottoir par son perspicace cocher, se gratta la tête, geste dont il était, il faut bien l’avouer, fort peu familier, pénétra sous le lustre de cristal du hall du Grand Hôtel, monta l’escalier recouvert de velours rouge - il avait négligé l’ascenseur - , manqua de se tromper de porte, essayant d’introduire sa clé à breloque aux armoiries du Grand Hôtel, dans la Suite Victor Hugo, trouva finalement la sienne, s’assit sur le fauteuil Empire près de la croisée aux rideaux de velours brun, se gratta derechef le chef, ce qui eut pour effet de déclencher chez lui, une sorte de réflexe, dont sortit une phrase en forme de maxime, de sentence ou de proverbe, il ne savait plus tellement établir la différence, et qui, sortant de sa bouche, s’étala dans le silence ouaté et dispendieux de la suite comtale :

 

« Cocher

Bien informé

                             Fait Pied de nez                             

  Solognot

   Sous son chapeau

  Tombe de haut »

                 

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