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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 12:47

 

Honnies soient qui mâles y pensent (6)

 

 

 Il fit donc le serment de ne jamais révéler à Yvette-Charline ses variations libidinales sur les sentences populaires, réservant à plus tard de telles confidences pour les belles locataires des meublés parisiens qui, pour l’instant, n’étaient que des signes noirs et blancs dans le Petit Livre au maroquin rouge.

  La forte embellie amoureuse de Monsieur le Comte de La Marline de Clairvaux eut pu en rester à ce niveau déjà fort honorable si, au cours d’une des déambulations dont il était familier, autour et à l’intérieur de la Scierie de son grand-oncle Eustache-Grandin, il n’était tombé, par le plus grand des hasards, sur un carnet recouvert d’une grossière toile noire, qui avait glissé derrière les tiroirs du secrétaire en bois de merisier, couverture portant une étiquette à demi effacée, qu’il ne put déchiffrer que grâce au renfort d’une loupe de philatélie, au travers de laquelle apparurent deux mots : " JOUR "et "TIME ". La première hypothèse de Fénelon de Najac, sous l’emprise de l’émotion, fut la suivante : le premier mot, en français, faisait penser à un éphéméride; le second mot, anglais, ne pouvait se traduire que par TEMPS. Il se crut d’abord l’inventeur de quelques vers apocryphes que son Grand-oncle, poète à ses heures, avait dû dédier au Temps, par l’intermédiaire des Nymphes et qu’il avait tenus secrets, sous l’épaisse couverture de toile, derrière les tiroirs de merisier aux boutons de nacre.

  Pensant découvrir quelques sonnets en alexandrins, qui rehausseraient le blason familial d’une inscription au fronton des Belles Lettres, le Comte s’empressa de feuilleter le petit ouvrage, avec la même ardeur, il dut bien se l’avouer, que celle consacrée, tout récemment, à la lecture du Petit Livre Rouge. Or le rapprochement des deux ouvrages n’était pas aussi fortuit qu’il y paraissait au premier abord et l’on pouvait même établir, entre les deux, de troublants rapprochements, le petit livre à la couverture noired’Eustache-Grandin, semblant, en quelque sorte, dialoguer avec le Petit Livre à la couverture rouge qui voyageait dans le cabriolet, aux abords de la Comédie Française.

  A sa grande stupéfaction, doublée, cependant, d’un contentement qu’il ne put feindre longtemps, le Comte découvrit, dans les feuillets jaunis de l’opuscule de feu son Grand-oncle, force dessins obscènes (étaient-ils de sa propre main ?); quelques vignettes à caractère pornographique; des extraits, soulignés, de textes de Donatien-Alphonse-François Marquis de Sade, dont "Justine " et " La philosophie dans le boudoir ", une liste d’adresses personnelles, où ne figuraient que des sobriquets féminins du genre : Lili, Sucette, Chatamoureuse, Rebelote, Toboggan; des pages, en assez  grand nombre, écrites à la plume, où s’étalaient, en toute impudeur, tout un inventaire de frasques et de fantaisies, visiblement sous l’influence du pervers Marquis, qu’il semblait même parfois dépasser, en imagination et en cruauté.

  Afin de ne pas outrager la mémoire du Cher Disparu, avec lequel il se comportait en voyeur sans scrupules et sans morale, le Comte referma soigneusement le livre, rabattit la couverture noire, non sans y jeter un dernier regard, loupe vissée à l’œil, comprenant dès lors sa méprise. " JOUR " n’était que le début de JOURNAL, dont la finale avait été partiellement effacée. " TIME " n’était que la fin d’INTIME, dont l’initiale n’apparaissait qu’à condition de chasser la poussière qui la recouvrait.  JOURNAL INTIME, telle était donc la mystérieuse inscription tracée à la plume, en pleins et en déliés, qu’Eustache-Grandin avait pris soin de noter, l’agrémentant sur les côtés de sortes de culs-de-lampe du plus bel effet, et Monsieur le Comte, tout à la contemplation de la sublime calligraphie, se demandait s’il y avait une loi, un texte, un règlement qui interdît qu’on pénétrât les secrets d’un journal intime que, visiblement on n’avait pas cherché à dissimuler à la postérité, car, si tel avait été le cas, il eût suffi de livrer ledit journal à un autodafé et l’existence de ces quelques pages, derrière un tiroir de secrétaire, eût été réduite à néant. Quant au fait de savoir si le glissement du petit ouvrage derrière le tiroir avait été fortuit ou volontaire, ne changeait en rien la nature du problème et Fénelon de Najac, rassuré par le cours de ses cogitations, libres de tout remords ou d’un quelconque sentiment de culpabilité, s’installa dans une bergère confortable, quoique usée, y feuilleta distraitement les premières pages, pour s’absorber dans une lecture attentive et passionnée du "vrai " journal intime de l’ancien Maître des lieux. Il ne referma la couverture de toile noire qu’à l’approche de la nuit, regagna le Manoir où l’attendait Yvette-Charline au bout de la longue table en chêne de Sologne, sur laquelle les mets étaient servis près de verres et de couverts étincelant sous les feux des bougeoirs de cristal. Tout cet apparat, pas plus que les inhabituelles prévenances de son épouse, ne lui rappelèrent que ce jour était une des dates anniversaire de leur mariage.

 

 

 

 

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