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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 12:41

 

Honnies soient qui mâles y pensent (4)

 

 

  Le Comte regagna donc Labastide avec, en poche, d’appréciables contrats - les coupes de bois, il les ferait exécuter sans tarder parmi les grands arbres de La Devinière, autre propriété héritée d’Hugues-Richard - , en poche, également, le "précieux " viatique à la couverture rouge, qu’il avait pris soin de dissimuler dans le double fond de sa malle de cuir de Russie, non que la Comtesse eût l’habitude de fouiller dans les affaires du Comte, mais ce dernier voulait éviter qu’une hypothétique recherche livrât aux mains de son épouse le Petit Guide dont il aurait eu tout le mal du monde à expliquer la présence, défaut d’explication qui eût mis en péril une confiance réciproque qu’il était hors de question de sacrifier.

  A la fois rassuré par la mise au secret du petit guide, par la justesse de ses sentiments vis-à-vis de son épouse, le Comte vaqua à ses occupations habituelles qui se déclinaient en chasse, pêche, billard français, promenades à cheval, lecture, méditation des proverbes et dictons qui égayaient les poutres de sa Librairie. Les jours passant, ces multiples occupations occultèrent le Petit Guide qui menait une vie anonyme et secrète au fond du bagage du Comte dont le maroquin de cuir rouge " béguinait "avec le cuir de Russie. Cette promiscuité entraîna, chez Monsieur le Comte, une association d’idées qui, le plus naturellement du monde, le fit penser au proverbe " Il ne faut pas mêler les torchons et les serviettes ". Cet adage, fort répandu au XIX° Siècle, utilisait une habile mais désobligeante métaphore, qualifiait les domestiques de " torchons " et les bourgeois de " serviettes ".

  L’hôte de La Marline, de tradition humaniste, ouvert à la mixité des classes sociales, pensa, avec un plaisir non dissimulé, qu’il avait enfreint le code moral du siècle précédent par le simple fait de mettre en relation le "prolétaire" Petit Livre Rouge et " l’aristocratique" cuir de Russie.

  Le Lecteur averti aura bien sûr compris que la psychologie du Comte, du plus profond de son abîme, envoyait vers le conscient, quelques habiles sémaphores, mélangeant en toute impudeur, les Modestes et les Nobles.

  Cependant, si la conscience du Comte plongeait ses racines dans des motivations difficilement avouables, tout du moins auprès des éminentes familles solognotes qui étaient les hôtes habituels de La Marline de Clairvaux, pour autant son attitude n’avait nullement changé, pas plus auprès de ses fréquentations habituelles, que de ses domestiques ou de son épouse Yvette-Charline.

  Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le retour de la Capitale, lorsque Monsieur le Comte s’aperçut qu’il manifestait plus d’empressement vis-à-vis de son épouse qui en avait ressenti, avant lui, les prémisses, du tréfonds de son intuition féminine. Les entreprises de Fénelon de Lamothe ne se heurtaient jamais à des fins de non-recevoir, Yvette-Charline ayant trop le sens du devoir, mais réservait à son époux un accueil dont la tiédeur s’expliquait par une éducation religieuse stricte lors de l’enfance, et qui l’avait peu disposée aux choses de l’amour.

  Le Comte, ayant pour sa femme, la plus grande estime, n’en tira aucune acrimonie et tout se passa alors, comme si son conscient, troublé par cette évidente retenue amoureuse, se fût réfugié dans les plis du subconscient où l’avait entraîné, à son insu, " La Vie Parisienne ", qu’il se mit alors à feuilleter assidûment, au milieu des livres de Voltaire et de Rousseau, accompagnant ce dernier, dans ses déambulations de " Promeneur solitaire "dont, toutefois, il ne partageait l’enthousiasme pour la botanique qu’à condition qu’elle accordât une attention suffisante aux simples en général, aux aphrodisiaques en particulier. Car, il faut bien l’avouer, et Rousseau nous pardonnerade ne pas suivre à la lettre les préceptes de son ouvrage "Emile ou de l’Education ", Monsieur le Comte, tout entouré de ses sentences et autres aphorismes, Monsieur le Comte bandait à leur seule évocation, ce qui l’étonna, faute de le troubler. Ce qui, surtout, le questionna, c’est que ces manifestations bien naturelles n’étaient aucunement comparables aux réflexes matutinaux qui visitaient tout homme normalement constitué, dès le lever du jour, le transformant en aimable angelot, papillonnant de ses ailes éphémères et diaphanes autour des fleurs féminines en vue de les butiner gentiment. Non, chez Monsieur le Comte, la bandaison était totale, sans compromission avec quelque autre forme que ce fût. Monsieur le Comte érectait dans la démesure, à tel point que le périscope de notre bon Jules Vernes dans "Vingt mille lieues sous les mers ", n’eût constitué qu’une aimable palinodie du phénomène qui habitait, tout le jour durant, son haut-de-chausse.

 

 

 

 

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