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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:28

 

Honnies soient qui mâles y pensent (36)  

 

 Le septième jour, le Docteur ne se rendit au chevet de son noble patient que pour ne pas se soustraire au serment d’Hippocrate et afin que sa conscience pût dormir en paix. Les marches dela Librairie furent un chemin de croix que le brave homme accomplit, marquant de nombreuses stations, avant de parvenir à la porte de Monsieur le Comte. Ce dernier venait de recevoir les derniers  sacrements et livrait à l’emphysème une de ses ultimes batailles. Le souffle, grâce à la pompe à air, maintenait encore quelques fonctions vitales qui, d’après Artémis de Lalande, ne dépasseraient pas la semaine. Il ne put, ce jour-là, que calmer la douleur du Comte en lui administrant des injections de morphine et regagna la cour devant le Manoir, fort contrit à l’idée de se séparer bientôt d’un patient qui, au fil du temps, était devenu un ami. La démarche du Docteur était mal assurée, tant par le chagrin qu’il éprouvait que par les séquelles des multiples contusions qu’il avait subies les jours précédents. A peine fut-il installé sur le siège qu’un bon quintal de pommes s’abattit sur l’infortuné Médecin qui, aidé par Anselme, venu lui porter secours, se débattait au milieu des fruits ronds et charnus qui avaient failli causer sa perte.

  Pas plus Anselme que le Médecin, devant l’urgence à regagner le cabinet de Labastide, ne songèrent à lever les yeux vers le pommier pour y interroger les fureurs qui, depuis une semaine, agitaient ses imposantes ramures. Le « sauveur des corps » de Sainte-Engrâce ne dut son salut qu’à la célérité d’Anselme qui le conduisit, aussi vite que la jument pouvait trotter, vers son épouse. Cette dernière lui prodigua des soins efficaces, que des remèdes de « bonne femme » vinrent renforcer. La thérapeutique fut prompte à agir, mais les chairs étaient si fortement tuméfiées, les muscles si endoloris, les articulations si malmenées, la peau si irritée, que l’infortuné Docteur dut se résoudre à garder le lit une semaine durant - c’était l’intervalle de temps correspondant au pronostic de vie de l’hôte de la Marline - , et le Comte, privé des soins palliatifs habituels, se dessécha sur pied, ne devint que l’ombre de lui-même, et l’on avait beau actionner la  pompe à air, on ne parvenait guère à faire de sa peau qu’une sorte de ballon de baudruche dont bientôt ne sortit plus qu’un râle où s’ébaucha l’esquisse d’une phrase, qu’on reconnut ensuite, après moultes interprétations, comme étant l’ultime adage de Fénelon de Lamothe, s’inspirant d’un proverbe du XVI° Siècle, qu’un de ses lointains ancêtres avait peut être prononcé avant lui :

 

« Contre la mort point de remède. »

 

  A Labastide Sainte-Engrâce et dans toute la Sologne, où Monsieur le Comte et sa famille étaient tenus en la plus haute estime, la nouvelle se répandit à la vitesse du vent parmi les feuilles des bouleaux au plus fort de la bise. On se morfondit d’autant plus que le cher disparu ne laissait à la contrée aucun héritier qui pût assumer dignement sa suite.  Nul ne se serait douté que Monsieur le Comte Fénelon de Lamothe-Najac avait, en fait, été tué par un de ces proverbes qu’il aimait tant, lequel, pris au pied de la lettre, avait fait à son existence un croc en jambes final.

  L’enterrement fut célébré en grandes pompes au Manoir de La Marline de Clairvaux, Monsieur le Comte reposant dans le petit cimetière de famille attenant à la chapelle de La Devinière où s’était déroulé le mariage d’Anselme et de Marie-Grâce. La foule y fut nombreuse et recueillie. On releva, parmi l’assistance, nombre de notables, de roturiers, d’inconnus, de présences facultatives, d’autres obligatoires. Au nombre de ces dernières, l’on put dresser l’inventaire suivant qui constitua un long cortège entre la Librairie et le lieu de repos éternel de son hôte illustre :

  - La Comtesse Yvette-Charline de Lamothe-Najac.

  - Hyacinthe de Plessis-Robinson dont on ne vit que l’ample robe noire et non la petite culotte qui officiait au boudoir.

  - Son mari, l’Apothicaire, qui préparait les potions et onguents de Monsieur le Comte, venant de perdre un ami sincère et, en même temps, des revenus confortables.

  - Fanny Hill, Fille de joie, dont on put supputer la présence, au moins dans quelque recoin de l’imaginaire de l’escorte funèbre.

  - Madame La Duchesse Sylvaine de la Mirande-Gramont, en robe très sobre, seulement décorée d’une ceinture de perles qui ceignait ses hanches, encore fort avenantes bien que sur le déclin.

  - Son époux, Le Duc, consterné par la disparition d’un ami très cher, qui, de plus, possédait l’une des plus belles chasses de Sologne.

  - Charlaine de Fontille-Meyrieux qui s’appuyait, de sa main droite, sur une canne à pommeau ayant appartenu au Maître des lieux.

  - Son époux, Aristide de Fontille-Meyrieux, qui dissimulait, dans ses mains recluses de goutte, un petit viatique recouvert pour la circonstance, d’une toile noire.

  - La Tante de la Comtesse, Eliette-Raymonde de Boissimont qui souriait tristement dans un médaillon fixé sur une stèle de pierre blanche.

  - Alphonse-Bernadet de Lamothe-Najac, père du Comte; Hugues-Richard-Artimon, le grand-père du Cadre Noir de Saumur; Eustache-Grandin, le grand oncle propriétaire de la Scierie; certains en habits de chasse, d’autres en uniformes ou en costumes de propriétaires terriens, dont les images mangées de mousse et de vert-de-gris, semblaient adresser aux « processionnaires », des messages d’outre-tombe.

  - Le fidèle Régisseur Anselme Gindron (le fils « presqu’adoptif » de feu Monsieur le Comte).

  - Ninon Fille de joie de la Rue du Pélican.

  - Eliette Sauval, la teinturière des Halles.

  - Marie-Grâce des Bruyères (future épouse d’Anselme).

  - Marie-Grâce Gindron (épouse du Régisseur).

  - La fille de feu le regretté Docteur Charles d’Yvetot.

  - Symphorien Lavergnolle (logeur d’Eliette-Ninon et parrain de Calinpe).

  - Segondine Lavergnolle, son épouse (Marraine de Calinpe).

  - Calinpe Sauval, Instituteur à Labastide Sainte-Engrâce (Fils de Fénelon et de Ninon; demi-frère de Sigismond).

  - Le Docteur Artémis de Lalande (successeur du Docteur Charles d’Yvetot), qui portait encore les traces du proverbe malmené par Sigismond.

  - Camille Lacertaire, Bedeau, forgeron de son état (Père « adoptif » de Calinpe).

  - Idalie Lacertaire, sa conjointe (Mère « adoptive » du fils naturel de Monsieur le Comte).

  - Câline Vermurin, Teinturière, logeuse et employeuse d’Eliette-Ninon.

  - Silène Marsaut, nourrice de Calinpe.

  - Grâce Nantercière, ancien « employeur » de Ninon à l’Hôtel du Midi, Rue du Pélican.

  - Gaston Leglandu, « employeur » de Grâce Nantercière, « employeur » de Ninon Fille de joie.

  - Un groupe d’auvergnats, amis de Symphorien Lavergnolle, amis de Ninon et de feu Monsieur le Comte.

  - Une délégation de l’Administration des Chemins de Fer.

  - Le Maître d’hôtel de la Rue Meyerbeer.

  - Le Cireur du Grand Hôtel.

  - Le Portier du grand Hôtel.

  - Le Cocher assurant la ligne passant par la Gare Saint-Lazare, l’Opéra et les Grands Boulevards.

  - Des employés de la Chasse et de la Scierie de Monsieur le Comte.

  - Des Prostituées de Pigalle, Blanche, de la Rue Saint-Denis, de la Rue Sainte-Opportune, de la Rue du Pélican, anciennes collègues et amies de Ninon, réunies grâce à l’Amicale de la « Queue de Cochon », œuvre de bienfaisance pour d’anciennes « filles » nécessiteuses.

  - Sigismond Gindron, enfin, fils d’Anselme et de Ninon-Eliette-Marie-Grâce, qui, par l’entremise de quelques pommes innocentes, avait envoyé au Paradis, tout en espérant le sauver, le Comte de Lamothe-Najac dont la pierre tombale, au milieu des pierres familiales, portait, entourée d’angelots aux joues rebondies et de carquois destinés à Eros, l’épitaphe suivante :

 

« HONNIES SOIENT QUI MÂLES Y PENSENT »

 

dernier clin d’œil de Fénelon de Najac à toutes les femmes qu’il ne connaissait pas, à son épouse, aux amies de son épouse, à Ninon, son ancienne amante, aux filles qu’il n’avait pas eues et dont il aurait voulu honorer les rameaux de son arbre généalogique.

                                                                                                                                                                                                          

 

FIN.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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