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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:09

 

Honnies soient qui mâles y pensent (29)   

 

 

   L’année qui suivit se déroula sous le sceau de la grâce que Calinpe, par sa seule présence, dispensait autour de lui. Ses traits s’affirmèrent, du côté d’Eustache-Grandin et d’Hugues-Richard-Artimon, selon Fénelon; du côté des Sauval, selon Eliette-Ninon; du côté de Calinpe selon Calinpe qui ne pouvait élaborer une telle pensée, mais, à n’en pas douter, l’eût proférée si l’état de son langage lui en avait donné les moyens.  Cette année fut également celle de l’aménagement d’Eliette chez Câline Vermurin, dans une petite chambre de bonne qui n’était pas sans lui rappeler la mansarde de la Rue du Pélican. La chambrette disposait d’une alcôve destinée à Calinpe, d’où l’on pouvait voir, au travers d’un œil-de-bœuf, les mouvements des passants sur la Place Joachim du Bellay et les jets d’eau de la Fontaine des Innocents. Au rez-de-chaussée de l’immeuble se tenaient plusieurs boutiques, dont la Teinturerie de Madame Vermurin où Eliette-Ninon apprit à repasser, à empeser chemises à plastron, à plier le linge et à broder. Son penchant naturel la portant, plus que tout à la broderie, activité qu’elle déployait sans relâche, aussi bien pour les clients de la Teinturerie que pour son usage personnel. Le trousseau de Calinpe se confia à ses doigts agiles qui brodèrent sur les diverses pièces de layette, au point de croix, les initiales CS, dont on aura présumé que le destinataire en était son fils lui-même : Calinpe Sauval, car tel fut le patronyme que, d’un commun accord, Eliette et Fénelon réservèrent au petit homme qui, depuis sa naissance, illuminait leur vie d’un soleil permanent.

  Les années qui suivirent se déroulèrent, pour Eliette, entre la teinturerie de Câline Vermurin, Le Pied de Cochon de Symphorien Lavergnolle, le 38 Rue Pierre Lescot où habitait la nourrice de Calimpe, la Rue du  Pélican que fréquentait de moins en moins celle qui en avait été l’assidue locataire.

Pour Fénelon, ces mêmes années le virent successivement à La Marline de Clairvaux, au Grand Hôtel de la Rue Meyerbeer (la chambrette de la Place du Bellay constituant un nid douillet mais fort étroit), à la Teinturerie, chez Silène Marsaut, la nourrice de la Rue Lescot, dans les bureaux de l’Administration des Chemins de Fer, à la Scierie d’Eustache-Grandin et, de plus en plus souvent, en catimini, on en comprendra plus tard la raison, chez Camille et Idie Lacertaire qui habitaient une modeste maison solognote, toute de bois et de briques, sur la Place Hippolyte Bazaine, place à arcades à l’angle de laquelle était située l’église datant du XV° Siècle, fort bien entretenue grâce au confortable denier du culte payé par les notables locaux qui, ce faisant, pensaient confier leur âme à Dieu, sans autre forme de procès.

  Cependant, Yvette-Charline poursuivait sa vie de bourgeoise provinciale, assidue aux après-midi feutrés à l’abri des lourdes tentures de son boudoir; Monsieur le Comte, depuis sa découverte d’un certain jour  déjà éloigné n’ayant plus cherché à pousser de nouveau le petit judas au travers duquel s’étaient imprimées sur ses rétines les fameuses visions d’apocalypse qui, pour l’instant, ne peuplaient plus guère son esprit, tout occupé qu’il était par l’éducation à donner à Calinpe (il commençait à lui apprendre quelques sentences simples dont il pensait qu’elles étaient utiles à la formation de l’esprit d’un enfant curieux), par les attentions à prodiguer à Eliette dont le comportement de mère était en tous points irréprochable.

  Ses soucis de père affectueux, disposé à éduquer son fils aux bonnes manières, ne le détournaient aucunement des tracas plus prosaïques dont il régla les détails avec son Notaire et ami, Aristide de Fontille-Meyrieux, organisant déjà sa succession sur les biens propres dont il avait hérité des de Lamothe-Najac; Calinpe se situant à la toute première place des biens et usufruits qui étaient attachés à l’immense domaine de La Devinière et de bons au porteur qu’il avait achetés auprès des Chemins de Fer.

  Lors de sa visite à l’homme de loi, il aperçut, sur la cheminée de marbre, au milieu des maroquins fauves dédiés au Droit privé et aux Règlements relatifs à la Propriété, un petit manuel à la couverture noire qu’il identifia facilement. Monsieur le Comte ne savait pas, jusqu’alors, que « Fanny Hill, Fille de joie » figurât au programme des juristes, fussent-ils formés dans des Ecoles de province. Le souvenir du spectacle du boudoir ne lui apparaissait plus maintenant que sous la forme d’un rêve qui se diluait, songeant, par la même occasion à ses phantasmes qui avaient reflué dans les couches de son inconscient depuis que Calinpe était venu peupler l’espace de ses pensées. L’idée lui vint alors que, depuis quelque temps, il avait négligé sa Librairie et, par la même occasion, son entraînement aux proverbes. Mais il constata, à regret, que son emploi du temps et ses nouvelles responsabilités paternelles ne lui laissaient guère le loisir de rêvasser sous les nobles poutres de sa bibliothèque.

 

 

 

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