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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:03

 

Honnies soient qui mâles y pensent (27)   

 

  En Décembre, un mois tout juste avant la fin de sa collaboration   avec Grâce Nantercierre, Eliette-Ninon, ce double prénom servant de transition entre passé et futur, fit à Monsieur le Comte une confidence qui le déposa d’emblée sur un petit nuage dont il eut du mal à redescendre. L’écume y était si douce, si onctueuse, qu’il aurait pu y rester sa vie durant, oubliant la Comtesse, La Marline de Clairvaux, La Bastide, La Devinière, les forêts, les chevaux et autres préoccupations terrestres. Eliette-Ninon dut réitérer sa question avant que Fénelon consentît à descendre de son cirrus, sur une échelle de plumes que le vent avait tressée à son intention. Sur son gilet de velours noir, un peu de duvet s’était accroché, qui dessinait la forme d’un ange. Cet ange, d’un commun accord, ils l’appelleraient « CALINPE », anagramme de« PELICAN », rue qui avait scellé leur union et fait se rejoindre leurs destins.   

  Dès cet instant, le Comte ne vit plus que dans l’espoir de sa future paternité, livré tout entier aux affres du questionnement. L’interruption de son arbre généalogique était-elle simplement liée à la stérilité d’Yvette-Charline ou à celle, plus générale, du couple, car le brave Docteur Charles d’Yvetot n’avait jamais soumis son patient à quelque test que ce fût dans le domaine de la « reproduction ». Le temps passa sous le sceau du doute et des pires inquiétudes, lesquelles réfrénaient les ardeurs du Solognot, minorant de ce fait ses espoirs de continuer la noble lignée des de Lamothe-Najac.

  A la mi-Janvier, alors que Ninon, débarrassée de ses obligations contractuelles, devenait Eliette Sauval à part entière, l’ange en personne, caressant du bout de son aile les hautes futaies de la  Sologne, vint annoncer la bonne nouvelle, sous la forme d’une lettre parfumée au jasmin que Monsieur le Comte découvrit dans le trou du vénérable chêne. De retour au Manoir, après être passé par la Scierie, sorte d’hommage posthume qu’il rendait à la mémoire de son Grand-oncle Eustache-Grandin, Fénelon s’isola dans sa Librairie, en compagnie de Montaigne, afin d’y savourer le clin d’œil que venait, une fois de plus, de lui adresser le Destin. Il chercha, au milieu de ses poutres, quelque vénérable et haute pensée qu’il pensait devoir dédier à sa future progéniture mais n’en trouva aucune à son goût. Il soumit ses hémisphères cérébraux à ce que les Américains nomment « brain storming » et qui, à la lettre, peut se traduire par « tempête de cerveau », afin d’y élaborer quelque heureuse formule digne de l’événement qui se profilait à l’horizon et ne fut guère gratifié que de quelques platitudes et de rimes si pauvres  qu’il renonça sur-le-champ à la « philosophie populaire » dont il était coutumier. Pensant au proverbe« Quand on n’a pas bonne tête, il faut avoir des jambes », dont il décala légèrement le sens afin de l’adapter à ses besoins immédiats, il résolut de sortir de sa Librairie et d’aller marcher au grand air du côté des bois de La Devinière. Peut être les bouleaux dénudés et frémissants l’inspireraient-ils plus que les poutres antiques qui semblaient ne plus vouloir délivrer de sentence. Il n’en éprouva cependant aucune amertume, tout occupé qu’il était à dessiner, dans ses pensées, la silhouette future que présenterait Calinpe, dont il se demanda s’il ressemblerait plutôt à Ninon qu’à lui-même. A « Eliette », corrigea-t-il, encore peu enclin à lui faire porter son prénom de naissance, lui préférant « Ninon », non seulement pour des raisons d’euphonie mais plutôt pour des considérations « historiques ».

 Ninon l’avait comblé au-delà de toute espérance, Eliette en ferait-elle autant ?

 Laissons, si vous le voulez bien, Monsieur le Comte à ses dilemmes patronymiques et sentimentaux et offrons-lui un aphorisme qui, s’il l’avait connu, l’aurait, à l’évidence, rempli de joie. Mais Monsieur le Comte était né trop tôt ou Marguerite Yourcenar trop tard, qui disait, dans « Electre ou la chute des masques » :

 

" On choisit son père plus souvent qu’on ne pense. "

                                                                                                                                                                                                               

   Il y a fort à parier que le Maître de La Marline en eût déduit l’heureuse entremise du hasard qui l’avait élu, lui, au milieu d’une foule d’hommes, afin que Calinpe, venant à l’existence, pût projeter dans l’Histoire la branche nobiliaire des de Lamothe-Najac, permettant ainsi à une si illustre famille de porter témoignage pour les générations futures. De retour de La Devinière, reposé par sa marche au grand air, alvéoles revigorés afin de tenir à distance l’emphysème qui se manifestait peu, Fénelon fut soudain saisi de stupeur par le surgissement d’une idée qui, jusqu’alors, ne l’avait effleuré et qui se résumait à trois questions . Trois seulement. Mais essentielles.

 

1) Eliette-Ninon exigerait-elle la reconnaissance officielle de son enfant par Monsieur le Comte ?

 

2) Cet enfant serait-il un garçon ou une fille?                                                          

 

3) Lui dirait-on la vérité sur son origine ?                                                                                                                 

 

La première question supposait deux hypothèses :

  - soit la « reconnaissance » et dès lors le divorce d’avec Yvette-Charline serait inévitable et les conséquences patrimoniales désastreuses. A dire vrai, Monsieur le Comte, viscéralement attaché à ses terres ne pouvait, un seul instant, imaginer s’en séparer.

  - soit la non-reconnaissance et dès lors se mettrait en place une vie clandestine qui posait une double interrogation :

     

  a) Quel serait l’avenir d’Eliette-Ninon ?

     

  b) Quel sort serait réservé à Calinpe ?

 

 La deuxième question, concernant la nature du sexe, n’était aucunement au pouvoir du couple. Fénelon, pour sa part, se projetait déjà dans un fils qui, à défaut de porter son nom, endosserait symboliquement la lignée des de Lamothe-Najac. Si le sort avait opté pour une fille, eh bien Monsieur le Comte se rassura comme il put, pensant que « Calinpe » pouvait aussi bien convenir aux deux sexes, estimant toutefois que les probabilités pencheraient du côté masculin, les garçons ayant toujours été, dans sa famille, beaucoup plus nombreux que les filles.

  La troisième question était éthique et se résumait à un choix majeur qu’il devrait faire, après une longue concertation avec son amante : dirait-on à l’enfant, quand il arriverait à « l’âge de raison », la vérité le concernant ? Si oui, la vérité se construirait sur une sorte de duplicité dont il fallait assumer les contraintes. Si non, le manquement à la morale et à la probité risquait d’altérer durablement la conscience des parents.

 

 

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