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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 15:55

 

Honnies soient qui mâles y pensent (26)   

 

  Les cinq années qui suivirent, dont on se souviendra qu’elles correspondaient au « contrat » conclu entre Ninon et ses « employeurs », furent comme une période de transition pendant laquelle Monsieur le Comte, pratiquant avec ardeur la philosophie épicurienne que les hôtesses du boudoir avaient, depuis longtemps, instituée en règle de vie, effectua de nombreux séjours à Paris entre la Gare Saint-Lazare, le Grand Hôtel, le quartier des Halles. Se constitua ainsi, peu à peu, une double vie, solognote pour la gestion du Manoir et des possessions immobilières et foncières, destinée également à donner le change aux habitants de Labastide Sainte-Engrâce - la rumeur y courait que Monsieur le Comte délaissait son épouse, laquelle, depuis déjà belle lurette, semblait se pervertir dans de bien étranges réunions au sein de son boudoir que fréquentaient, avec de plus en plus d’assiduité les plus belles héritières de l’aristocratie locale (nul ne sut jamais qui colporta de si malveillants propos); l’autre facette, parisienne, était officiellement consacrée aux affaires (dont beaucoup de mauvaises langues prétendirent qu’elle cachait une liaison que Monsieur le Comte entretenait à la Capitale et qu’il voulait tenir secrète).

  Pas plus que pour les rumeurs concernant son épouse, Fénelon de Lamothe ne pût remonter à l’origine des bruits qui entouraient sa personne et ternissaient un brin l’honneur d’une si respectable famille. Cependant, l’érosion du temps fit que les langues qui s’étaient déliées se calmèrent, se disposant à distiller d’autres calomnies, visant de préférence les notables. La réputation de ces derniers valant, à elle seule, celle d’au moins vingt roturiers, ce qui expliquait l’acharnement de ceux-ci à confondre ceux-là. Les nobles, pour leur part, faisaient la sourde oreille, suivant un précepte de la Librairie, issu d’un proverbe breton, qui énonçait :

 

« Quand bourdonne votre oreille gauche

Grand éloge de vous on fait.

Quand bourdonne votre oreille droite

Votre éloge est mis de côté. »

 

  On se demanda si le bourdonnement de l’oreille gauche qui affectait l’ensemble des distingués solognots était d’origine anatomique, physiologique ou psychologique. L’éloge, paraît-il, suffisait à combler de quiétude le questionnement de leur âme. Quant à leur oreille droite, à l’instar de l’armée elle-même, elle se contentait du statut de « Grande muette ».

 

L’année qui précéda la fin du « contrat » liant Ninon à Gaston Leglandu, fut fertile en événements.

  En Novembre, Fénelon apprit, non sans quelque surprise, que « Ninon » n’était que le nom d’emprunt de son amante - l’équivalent, sans doute, de Fanny Hill, Fille de joie - , son vrai patronyme étant Eliette Sauval, nom homonyme de la rue qui, partant de Saint-Honoré, remontait en direction de la Bourse du Commerce. Monsieur le Comte vit, dans cette simple nomination, plus que l’effet du hasard, une sorte de prédestination qui, d’Eliette la Provençale (elle était née à Aix-en-Provence), avait fait Ninon la Parisienne. Tant et si bien que Fénelon, au début, y perdit son latin et ses repères. Les rêves de cette époque furent peuplés de visions fantasmagoriques où des dames de petite vertu, perchées sur de hauts talons, arpentaient laRue du Pélican, pourvues de corps filiformes au sommet desquels trônait une étonnante tête bicéphale, une face orientée vers les Halles portait l’inscription « NINON », alors que l’autre face, scrutant dans la direction du Palais Royal, était dédiée à « ELIETTE ».

  L’hôte du Grand Hôtel ne le pressentait pas encore mais ce rêve hautement symbolique était une sorte de métaphore du Destin : son amante y apparaissait sous les traits d’une pièce de monnaie dont « NINON » constituant l’avers, regardait vers son passé, alors qu’« ELIETTE », au revers, regardait vers son futur. NINON du côté des HallesELIETTE du côté du Palais-Royal qui, en plus imposant, n’était somme toute que l’allégorie du Manoir solognot.

  

 

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