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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 15:28

 

Honnies soient qui mâles y pensent (18)   

   

  Nul doute que l’hôte de La Marline était pris au piège, à la façon dont Valmont s’était épris de Madame de Tourvel, et que le nom de son tourment se résumait aux cinq lettres du mot « AMOUR ».

  Ainsi dut-il se rendre à l’évidence que, depuis son retour de la Capitale, ce dernier, l'Amour, s’ingéniait à faire son siège. Amoureux il était, amoureux il s’assumerait et, fort de cette révélation, composa aussitôt une petite ritournelle qu’il ferait parvenir à Ninon.

  Prévoyant, Monsieur le Comte avait noté le numéro de la rue et de la chambrette où envoyer la missive, laquelle, à défaut de destinataire, pouvait toujours transiter par le « Pied de Cochon ». Fénelon se saisit de son bloc de papier à lettres aux armoiries des de Lamothe-Najac et traça, à l’aide de sa plume, tout en ronds, pleins et déliés, les quelques mots destinés à son amante, ému à l’idée que sa missive figurerait, bientôt, en bonne et due place au milieu des « soties du septième ciel ».

                                                                                                           

De Ninon

Que j’aime

Faisons

Le poème

 

A ses yeux

Pervenche

A ses yeux

Myosotis

 

Offrons

La revanche

Des jeux

De Daphnis

 

 

De l’emphysème

Refusons

L’anathème

 

De Ninon

Acceptons

La passion

 

De ses yeux

Amoureux

Faisons

Notre emblème

 

De Ninon

Que j’aime

Faisons

Le poème

 

 

  Dès lors nul jour ne passa qui ne vit la naissance d’un nouveau poème, d’une courte ballade, d’une cantilène, d’une complainte, d’une chansonnette, d’une épigramme, d’une ode, d’un sonnet, tous dédiés à vanter, de Ninon, la beauté, l’altruisme, l’ouverture du cœur, la délicatesse du corps. Une anthologie complète aurait pu donner la mesure, sinon du talent du Comte à flatter les rimes, du moins de sa dévotion à celle qui devenait - malgré les réticences de son éducation bourgeoise et le respect qu’il devait à son épouse - , sa bien-aimée, sa maîtresse, son amante.

  Dès potron-minet, de Lamothe-Najac, après un petit déjeuner frugal, généralement accompagné d’une mesure de poudre d’Acetic acid, d’Hyosciasmus et autres préparations magistrales, « filait à l’anglaise » sous les frondaisons vert tendre des bouleaux avec lesquelles son nouveau costume de chasse se confondait, dans un état de fébrilité semblable à l’affolement des jeunes feuilles sous la brise matinale. Marchant aussi vite que ses bottes de chasse le lui permettaient, Fénelon s’engageait sur le chemin qui menait à Labastide Sainte-Engrâce, avec la précision d’un métronome et d’une clepsydre à eau, rencontrant invariablement la voiture de la Poste au carrefour des routes menant à La Devinière et aux bâtiments de la Scierie d’Eustache-Grandin. Le courrier que lui remettait le Postillon, dégageant des effluves de jasmin, ne laissait aucun doute au brave homme de l’Administration sur la nature des missives que Monsieur le Comte s’empressait de saisir, le cœur en émoi, cherchant l’appui, dès que la voiture de la Poste avait disparu, d’un tronc secourable auquel confier surprise et gratitude, deux sentiments qui accompagnaient toujours les nouvelles de la Locataire de l’Hôtel du Midi, et qui, bien vite, furent suivis, sinon remplacés par une évidente jalousie naissant à l’idée que Ninon, sous les toits de zinc du de la Rue du Pélican, faisait commerce de ses charmes avec des inconnus, et cette prise de conscience - Monsieur le Comte était d’un naturel candide et plutôt  nonchalant - , loin de lui apporter du réconfort du fait de la générosité de son aimée envers le sexe fort, lui inspirait de vives inquiétudes, et son évocation quasi-permanente de la faune des Halles lui faisait craindre les pires situations pour celle qu’il voulait aimer, protéger et sauver, en définitive, d’un aussi triste destin..

  Sûr de ses sentiments et de la justesse de ses vues, il en fit part rapidement à Ninon sous la forme d’une lettre au ton à la fois de reproche et d’imploration qui ne manqua de surprendre et d’émouvoir sa destinataire, laquelle, par retour du courrier, l’informa d’une situation dont elle pensait que son protecteur solognot ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants. Elle se mit en devoir de lui expliquer les « lois du Milieu », lui fit comprendre qu’elle n’était pas aussi libre qu’elle l’eût souhaité, qu’elle dépendait d’une Mère maquerelle qui, elle-même, devait rendre des comptes à un certain Gaston Leglandu, proxénète de son état et, de ce fait, maître de quelques kilomètres de trottoirs parisiens, du côté de Pigalle, de Blanche, de la Rue Saint-Denis et de celle du Pélican, qu’elle, Ninon, n’était qu’un petit maillon de la chaîne, qu’elle avait contracté des engagements qui la liaient encore pour plusieurs années et qu’elle acceptait, qu’elle souhaitait même le revoir aussi souvent que possible, l’assurait de prestations « particulières » et fort peu dispendieuses, lui demandant de garder secrètes toutes ces confidences, souhaitant que, dorénavant, il lui adressât son courrier au Pied de Cochon, ayant peur des représailles si le dénommé Leglandu s’apercevait qu’elle entretenait avec un client, fût-il le plus distingué et le plus célèbre, des relations qui s’inscrivaient en faux par rapport à la « charte morale » qui l’unissait à son « patron », car, Leglandu - le Comte n’en croyait pas sa raison - , était bien le « protecteur » de Celle dont il prélevait les revenus, la privant de la liberté et d’une vie digne à laquelle Ninon, compte tenu de ses qualités, avait le droit d’aspirer.

 


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