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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 14:40

 

Honnies soient qui mâles y pensent (17) 

 

 Après son dernier séjour parisien, le Comte évita de trop s’isoler dans sa bibliothèque où son imaginaire s’enflammait, martyrisant son corps et son esprit. On le vit alors, ce qui chez lui n’était pas coutumier, manifester une permanente agitation dont les premiers symptômes apparaissaient tôt le matin, pour ne disparaître qu’à la fin de la nuit. Encore tout imprégné des ardeurs de son amante, il rejoignait parfois son épouse Yvette-Charline dans le grand lit à baldaquin - lequel n’en revenait pas des nouvelles manières du couple - , afin de célébrer jusqu’aux mâtines sonnantes de bien étranges cérémonies. Si la femme du Comte était, pour ainsi dire, à la fête, l’hôte de La Marline, pour sa part, ne se livrait guère qu’à un simulacre, le corps en Sologne, l’esprit à Paris, ne souhaitant honorer Cupidon dans le Manoir familial que pour mieux rejoindre en pensée, la petite lucarne de la Rue du Pélican.

  Dans la journée, Monsieur le Comte colportait une sorte d’ennui qui, parfois, confinait à la mélancolie, allant du Manoir aux écuries; des écuries au potager; du potager à la pièce d’eau de laquelle il ne percevait même plus le clapotis tombant des gargouilles; de la pièce d’eau au jardin à la française dont le méticuleux alignement des massifs lui paraissait bien trop rigide; du jardin à la française au jardin à l’anglaise où il se laissait aller, l’espace de quelques secondes, à regarder le vent coucher les herbes folles; du jardin à l’Anglaise à l’allée bordée de bouleaux, ne percevant plus le tremblement des feuilles qu’à la façon d’un écran de fumée; de l’allée au rendez-vous de chasse dont les réceptions nocturnes ne l’amusaient guère; du pavillon au territoire de chasse où il surprenait quelques cerfs ou sangliers en maraude, n’éprouvant à leur rencontre qu’une surprise de circonstance, non une réelle émotion: de la chasse à la forêt; de la forêt à la Scierie de son Grand-oncle Eustache- Grandin, seul lieu qui lui créât quelque intime sensation, surtout, lorsque s’approchant du petit secrétaire en merisier, effleurant de ses doigts le tiroir où avait séjourné le petit livre noir, son excitation était portée à l’extrême, comme si le secrétaire lui-même, son galbe, sa couleur, la douceur de son bois l’eussent mis en présence de Ninon, de sa chair si lisse, de sa peau de nacre, de la couleur si aérienne de ses yeux - étaient-ils pervenche ou myosotis  ? - Fénelon ne savait encore pour quelle teinte se décider, préférant le mystère profond des iris à la certitude de leur nuance colorée.

                 Etait-il vrai que la couleur des yeux changeait pendant l’amour, ainsi que la taille et le pigment des aréoles, lesquelles secrétaient un doux nectar semblable à du miel ? Etait-il vrai que le Mont de Vénus, soumis à une douce et régulière pression, s’exhaussait sous le désir ? Etait-il vrai que la peau s’irisait le long du dos, que la chair de poule naissait sur les courbures les plus intimes ? Etait-il vrai que les chevilles se cambraient, que les orteils s’arc-boutaient, que les doigts se creusaient dans un mouvement de supination, que le corps entier se métamorphosait pour célébrer Eros ?

  A défaut de le vérifier, le Comte le supposait et eut souhaité, ô, un instant seulement, pouvoir quitter son corps, devenir pur esprit, planer comme un ange au dessus de la scène, la vivre de l’extérieur, afin que l’expérience fût totale, devenant lui-même le miroir, la lucarne, la mansarde au sein de laquelle Ninon s’abandonnerait à des jeux fous et dionysiaques.

  Voulant percer au cœur, plus les secrets de l’amour que ceux du libertinage, de Najac s’enfermait à nouveau fréquemment dans sa Librairie, relisant « Les liaisons dangereuses », cherchant chez Valmont, chez son amante surtout, la Présidente de Tourvel, les linéaments de la passion, ses manifestations tangibles, priant Dieu et tous les Saints que la fin tragique imaginée par Choderlos de Laclos ne pût jamais s’appliquer à sa liaison avec Ninon. Les jours passant, Fénelon devait ruser avec les nombreux tourments qui l’assiégeaient, cherchant à les éviter, tout du moins à en réduire l’impact sur sa conscience, grâce à un emploi du temps industrieux qui incluait parties de pêche, de chasse, promenades à cheval - le galop, par son rythme soutenu, faisait comme un bruit de fond qui noyait un peu les obsessions - , visites auprès des bûcherons et des scieurs, et aussi, parfois, chez le Docteur Charles d’Yvetot qui l’auscultait régulièrement, surveillant la progression à bas bruit, d’un emphysème chronique, héritage de son grand-père paternel, Hugues-Richard-Artimon qui, pour cause d’insuffisance respiratoire, avait dû, à son grand dam, abandonner le Cadre Noir et restreindre ses activités équestres.

  Cependant, une consommation de tabac modérée, alliée à l’excellente thérapeutique de la Faculté, que le Comte emmenait toujours avec lui, y compris lors de ses voyages à Paris, et dont il connaissait par cœur la posologie quotidienne, le laissait en paix. Muni de ses tubes et fioles, il s’administrait, au réveil et au coucher : Une mesure de poudre Acétic acid; Aconit ferox et napelus; Antimon tartar; Grindelia; Hydrastis; Hyosciamus; Ipeca; Moschus; Rumex; Sambucus; Senega; Spongia; Stannum; Sticta â â 4, auquel il ajoutait, en cas de crise aiguë, 30 gouttes de Bourgeons de Corylus 1°X et un suppositoire de Pulmine 7 CH.

  Cette médication régulière et une vie au grand air permettaient à Fénelon de Najac de mener une existence sensiblement normale, les complications ne devant normalement survenir qu’à un âge relativement avancé. Toutefois le Docteur d’Yvetot conseillait à son patient d’éviter les émotions, ces dernières pouvant être à l’origine d’une dilatation anormale des alvéoles pulmonaires qu’un traitement, fût-il énergique, avait parfois du mal à enrayer. Méditant l’argumentation du brave médecin, le Comte s’étonna de n’avoir eu, lors de sa rencontre avec Ninon, aucun symptôme de ce type, ce qui l’amena à penser que le souvenir prenait le pas sur le réel, la seule évocation de la « Belle de Nuit » lui occasionnant souvent, depuis son retour à La Marline, des sortes d’oppressions dont il sortait toujours avec un sentiment de profond malaise, lequel se dissipait au lever du jour. Dans son esprit il n’y eut qu’un pas de la cause à l’effet :

 

                                                    « Avec Ninon                                                          

                              Que j’aime                                  

                    Point de crise,                  

Sans Ninon

Emphysème

S’aiguise. »

                                

 

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