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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 14:11

 

Honnies soient qui mâles y pensent (12)  

 

  Le lendemain matin, Fénelon de Lamothe fut tiré de son sommeil par le garçon d’étage qui lui apportait son petit déjeuner, déposant son plateau sur la table ronde recouverte d’une nappe plissée, brodée au chiffre de l’Hôtel. Il poussa doucement les volets, sans les ouvrir totalement, afin que Monsieur le Comte fût réveillé en douceur. Ce dernier, à la lumière couleur d’ambre qui pénétrait dans la Suite, supposa que le jour était déjà bien avancé, supposition qui trouva confirmation dans la position des aiguilles de la pendulette Empire posée sur le marbre de la cheminée.

  Parvenu au terme de son séjour parisien, Monsieur le Comte décida, comme il est d’usage à la veille de grandes décisions, de faire une trêve, de remettre les affaires à plus tard, de se plonger dans une espèce de farniente que ne troubleraient, chaque heure, que les carillons de la pendulette, rythmant, d’une façon aussi précise que sobre, la vie intime de la Suite dont l’hôte se disposait, calé sur de confortables coussins de plume, à la lecture des Lettres de Madame de Sévigné, laquelle alternerait avec la consultation de Petit Viatique Rouge. Le sentimentalisme de Madame de Sévigné servant à tempérer, du moins Fénelon de Lamothe le supputait-il, les ardeurs du maroquin qui, depuis plusieurs jours, sommeillait au fond du cuir de Russie. Il fit prévenir la réception de l’hôtel qu’il ne prendrait point de déjeuner, pas plus que de collation, qu’on fût attentif à ne pas l’importuner en raison des affaires courantes qu’il avait à expédier avant de quitter la Capitale. Afin de donner du crédit à ses paroles, Monsieur le Comte dépêcha un garçon de courses porter un pli à Monsieur Symphorien Lavergnolle, supposé mandataire qui traitait pour son compte l’achat de denrées alimentaires auprès des courtiers des Halles. Comme il se doit, personne à l’hôtel ne crut à la vraisemblance des propos du solognot dont les négociations habituelles se situaient plutôt du côté du Parc Monceau que de celui des Pavillons Baltard, ces derniers fussent-ils des trésors d’architecture.   

  Le contenu de la missive était, on s’en sera douté, des plus prosaïques, quoique Monsieur le Comte fût parfaitement dégrisé à l’heure de sa rédaction, mais déjà fortement préoccupé par le célèbre bougnat et la faune qui s’y pressait quotidiennement. Ainsi y avait-il comme un projet dans l’air, le Fournisseur de traverses de chemin de fer ayant déjà tracé, si l’on peut dire, sa voie, car, pensait-il, et il l’écrivit en guise de conclusion à son nouvel ami Symphorien Lavergnolle :

 

 

 Comment trouver

Un bouge

Du Petit Livre Rouge,

Comment s’encanailler,

                                                           Sans bourse délier

Si ce n’est

Par une virée

De Fénelon

Au Pied

De Cochon ?

                          

 

 

  Le soir venu, souhaitant passer de la théorie à la pratique, Fénelon de Najac se vêtit d’un costume de velours, qu’il réservait habituellement aux parties de chasse, coiffa son chef d’une casquette Prince de Galles qui le faisait ressembler aux grands propriétaires écossais, enfila à ses pieds des bottines de cuir souple, car il était disposé à l’exercice physique et, ayant estimé, sur un plan, la distance à parcourir, somme toute raisonnable et propice à calmer son agitation, il descendit prestement le grand escalier de fer forgé, passa devant la réception où l’on s’inquiéta d’une calèche à prévenir, que l’hôte du Grand Hôtel, d’un geste ample de la main, décommanda avant qu’elle ne fût requise pour la course. Mais, cette fois, la canne à pommeau d’argent fit partie du voyage car Fénelon de Lamothe, ce soir-là, décida d’être fidèle au principe suivant, qu’il énonçait souvent en son for intérieur :

 

« Mieux vaut

Au vestiaire

Laisser

Son paletot

Et, plutôt

Que son bréviaire

Emporter

Son pommeau. »

 

  L’air tiède de la rue lui donna d’ailleurs raison, ce qui le rasséréna sur sa décision en même temps que se raffermit en lui la nécessité de poursuivre la pratique des sentences et proverbes à usage de prophylaxie mentale, ce que, derechef il énonça sous la forme : 

 

« Dictons

Et proverbes

À l’unisson

Font du verbe

L’invention.

Proverbes

Et dictons

À l’unisson

Font le verbe

Polisson. »

 

   Sortant de la Rue Meyerbeer, il traversa le Boulevard des   Capucines que des bourgeois arpentaient avant d’aller dîner, descendit la Rue de La Michodière, rejoignit l’Avenue de l’Opéra à l’angle de la Rue des Petits Champs où les réverbères commençaient à grésiller, dépassa, sur la gauche la Bibliothèque Nationale, sur sa droite la partie arrière du Jardin du Palais Royal d’où sortaient, par groupes épars, des promeneurs qui gagnaient les Galeries Vivienne et Colbert afin d’y trouver des rafraîchissements, il continua par la Rue Feuillade et la Place des Victoires, s’engagea Rue Etienne Marcel, qu’il laissa à la hauteur de la Rue Pierre Lescot. Les Halles étaient tout près maintenant, et le Comte retrouvait, avec un certain plaisir, devait-il l’avouer, la foule chamarrée et bruyante du quartier des poissardes, clochards et autres camelots. Il tourna à droite, Rue du Cygne, fit un détour par la Rue Mondétour, s’amusa du nom des rues, « Petite Truanderie », suivie de la « Grande Truanderie », passa Rue Saint-Denis où, sous des portes cochères, se tenaient en retrait, moultes péripatéticiennes qu’il n’eut aucun mal à identifier au vu de leurs accoutrements et de leurs bonnes manières, décochant aux badauds des œillades et des gestes qui n’avaient rien de séraphique.

  Fénelon de Lamothe, plus curieux qu’émoustillé, décida de remonter la rue jusqu’au Châtelet. Se succédèrent ainsi, au hasard des portes cochères, une Blonde décolorée aux lèvres rouges et pulpeuses; une Fille brune, à peine majeure, dont la jupe haut fendue s’ouvrait sur des jarretières rose bonbon; une Femme d’âge plus que mûr, lourde poitrine propulsée vers le haut par une gaine à lacets; des clins d’œil entreprenants; des lumières rouges dans les renfoncements des portes d’hôtel; des messieurs pressés qui suivaient des dames de petite vertu dans de sombres rues adjacentes; des bistrots violemment éclairés où des Femmes vulgaires et bruyantes apostrophaient les passants; une Femme âgée qui arpentait le trottoir en claudicant et en vantant ses mérites; une Femme aux lourdes créoles, à la jupe longue et plissée, qui ressemblait à une danseuse de flamenco; une Femme blond platine, aux yeux très bleus, aux cernes profonds, qui chantait; une Femme très mince dans des vêtements collants, noirs, comme ceux d’un toréador; plusieurs Femmes appuyées à des murs, qui fumaient en tenant des propos obscènes; des Femmes aux fesses rebondies, aux poitrines étroites ou généreuses, aux bouches minces ou élargies sur des sourires carmin, aux cheveux plaqués, frisés, teintés, couleur cuivre, flamboyants, ailes de corbeau; des Femmes souriantes, tristes, agressives, timides, effarouchées: des Femmes par dizaines, comme exposées sur un étal, livrées au commerce des hommes, de leurs yeux qui les dévoraient, anticipant leur proche plaisir, qui choisissaient, qui soupesaient les avantages apparents et peut être les surprises cachées, dont Monsieur le Comte se demandait si le solde en était positif, si le client était récompensé, floué parfois, médusé peut être.

 


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