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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 14:07

 

Honnies soient qui mâles y pensent (11) 

 

  Cette sotie lui fit comme un clin d’œil, lui, Comte de Lamothe, qui se retrouva dans une salle enfumée et bruyante, où l’on festoyait beaucoup, se sustentait fort, buvait sans retenue. Ayant esquissé un pas, ou plutôt une sorte d’entrechat, dans le but de tourner sur lui-même et de franchir à rebours la porte qu’il venait à peine de pousser, une main grasse et velue, celle de l’Auvergnat maître des lieux, s’abattit sur son épaule, le forçant à s’asseoir sur un tabouret en gros rondins de bois, lui proposant, sans autre forme de procès, une gratinée à l’oignon, spécialité de la Maison, un pied de cochon sauce gribiche, et, pour finir, une tourte auvergnate au fromage, le tout arrosé d’un vin rouge au caractère rugueux pour ne pas dire irascible, qui, le Comte s’en doutait, surprendrait son palais habitué à de plus fines libations. La proposition de l’Auvergnat, paraissant dénuée de toute arrière-pensée, teintée même d’un début de franche camaraderie, incita Fénelon de Najac à accepter le projet de Symphorien, car tel était le prénom de ce brave homme dont le teint franchement vineux n’avait d’égale que son évidente candeur. Si, dès le début des agapes, il eut été exagéré de dire que les deux convives se comportaient comme larrons en foire, l’on peut affirmer, sans risque d’abuser le Lecteur, qu’après le pied de cochon, la glace était totalement rompue, vertus de Bacchus aidant, et que la tourte auvergnate ne s’entoura plus d’aucune précaution oratoire, laissant plutôt la place à des propos de cabaret et d’auberge espagnole.

  La première dame-jeanne fut l’occasion de faire un peu mieux connaissance, la seconde de pénétrer les intimités réciproques, la troisième d’aborder les propos licencieux et grivois, comme il était d’usage chez les hussards après que les émotions du combat étaient passées. Leur amitié toute neuve s’enhardit même de quelques projets, sous la forme d’une visite que Symphorien promettait d’effectuer à Fénelon, en pays solognot, quand il fermerait pour quelques jours l’estaminet, alors que le Comte accédait au désir du bougnat qui projetait de faire se rencontrer, au Pied de Cochon, Segondine, sa femme, et madame la Comtesse. Sans doute l’Auvergnat comptait-il sur les vertus de sa cave pour abattre les barrières sociales et peut être même jeter les bases - utopiques, sans doute, mais sait-on jamais - d’un aimable phalanstère où se fréquenteraient, dans le plus grand bonheur, les Modestes des Halles et les Aristocratiques de Sologne.

  L’euphorie aidant, les deux hôtes du Pied de Cochon, auxquels se joignirent bientôt les autres auverpins, ne tardèrent pas à entamer, sous la forme tonique et égrillarde d’une chanson à boire, quelques joyeux couplets de leur invention :

 

 

A la cantine

Segondine

Cuisine

A la cantine

Charline

peaufine

Pour Symphorien

Trois p’tits riens

Qui font du bien

Pour Fénelon

Des rognons

Sans s’fair’ d’mouron

 

 

A la cantine

Segondine

Charline

Cuisinent

Cuisinent

Oh, les coquines

Les rognons

De Fénelon

Les trois p’tits riens

De Symphorien

 

 

   Fénelon de Najac, tout abandonné qu’il était aux « vertus » des Halles, au fumet subtil des pieds de cochon, aux vapeurs alcooliques du nectar auvergnat, flottait dans une sorte de douce béatitude, en oubliait même son aristocratie, son épouse Yvette-Charline, son Domaine de La Marline de Clairvaux, faisant l’expérience d’une sorte d’état de dénuement où s’étrécissait jusqu’à son arbre généalogique, lequel, dépouillé de ses nobles rameaux eût pu laisser le Comte dans une situation des plus roturières, l’amenant même à abandonner ses particules et ses patronymes multiples, les amputant de leur désinence, les conduisant au seuil d’une existence où il s’imaginait dépourvu des attributs de la noblesse - il aurait pu alors s’appeler  Fénelon Lamonaj, demeurer à Marlin - , goûter la poésie du quotidien des gens modestes, sans ambition aucune, qui ne possédaient dans leurs bourses que les quelques écus nécessaires à leur survie et, pour habitat, un appentis au toit de chaume ou de bruyère, comme on en trouve parfois, sur des abris de chasse, dans les profondeurs de la forêt solognote.

  Alors que Fénelon, en toute simplicité, se laissait aller à une sorte de déambulation sans but, on allait et venait au Pied de Cochon : poissonniers, bouchers, garçons de courses, dames de petite et de grande vertu, lesquelles étaient toutes des habituées, des amies de Symphorien qui, entre deux clients dans le quartier, venaient se réchauffer en buvant un café, perchées sur de hauts tabourets qui, généreusement, dévoilaient leur intimité, ne faisant aucunement mystère du commerce auquel elles se livraient.

  La soirée était fort avancée lorsque Fénelon  Lamothe, qui en avait même oublié sa particule, salua la noble compagnie du Pied de Cochon, prit congé de ses hôtes, dans des effusions qui allèrent jusqu’à l’accolade du Patron et de son épouse, leur promettant de franchir à nouveau le seuil dès que son emploi du temps le lui permettrait.

  Au moment de sortir dans la rue, retrouvant ses réflexes d’homme du monde, il tint l’un des battants de la porte aux vitres dépolies, s’effaçant pour laisser le passage à une jeune et belle inconnue qui, l’espace de quelques secondes, occupa l’étendue de son champ visuel. Ninon, une familière des lieux, s’installa sur un haut tabouret, sortit une cigarette de son étui, pendant que Symphorien lui préparait un café double et corsé : la longue nuit n’était pas encore arrivée à son terme. Revenu au Grand Hôtel, Monsieur le Comte demanda au garçon d’étage de lui faire couler un bain avec beaucoup de mousse. Souhaitait-il, de la sorte, se laver du Pied de Cochon, de son ambiance populaire et annuler, en toute conscience, les vertus « narcotiques » du lieu qu’il venait de quitter ? L’hôte de la Suite Alexandre Dumas, à l’issue de son bain, ne fut pas en mesure d’apporter une réponse à une question qui n’était que superfétatoire et s’endormit, le cœur heureux et l’âme tranquille dans les soies parfumées de lavande du Grand Hôtel de la Rue Meyerbeer.

 

 

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