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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 09:29

 

 

III   Les Ruines

 

 Elle entra dans les ruines pour s’abriter du vent et de la clarté. L’obscurité la surprit et faillit la faire chuter. Le sol était parsemé de gravats, de bouts de planches, de blocs de ciment pris dans des tiges de fer rouillé. Les murs sombres et humides étaient couverts de mousse et de lichen. Une odeur acide d’urine et d’iode flottait au milieu des éboulis, des cloisons éventrées. Elle traversa plusieurs pièces, évita des tessons de bouteilles, d’anciennes boîtes de conserve, des débris de plâtre et de carton. Elle passa sous le bâti d’une porte blanchie à la chaux. Quelques toiles d’araignée y étaient suspendues qu’elle chassa de la main. Elle déboucha sur une pièce obscure que n’éclairaient que d’étroites meurtrières. Quelques chiffons, de vieux journaux, une cheminée à montants de pierre d’où s’élevait l’odeur âcre des feux anciens.

 

 IV   Le miroir

 

   Sur la tablette de bois du manteau, des boîtes en métal, une bouteille couverte de suif avec un reste de bougie, un objet au brillant assourdi qu’un rayon de soleil vint, un instant, ranimer. Gemma  s’approcha du foyer encombré de cendres - ses yeux s’habituaient lentement à la pénombre -, parcourut la planche de ses doigts, saisit l’objet. C’était un miroir au tain piqueté de taches, traversé dans sa partie verticale, d’une longue fêlure. Du revers de son pull elle essuya la poussière qui se divisa en de longues traînées, à la façon d’une chevelure. Gemma revint dans la pièce attenante où le jour, maintenant, pénétrait en de larges coulées. Le miroir, éclairé de face, projeta au plafond un cercle lumineux qui parcourut les solives blanches ombrées de fumée. Elle s’en amusa, fit courir le faisceau sur le mur lépreux, le sol de ciment fissuré, l’orienta vers la pièce faiblement éclairée, sur l’âtre noir de suie, les boîtes rouillées, la bouteille verte maculée de perles laiteuses.

  Puis elle alla s’asseoir sur le seuil de pierres noires, au dessus du mur qui regardait la mer. Elle reprit son jeu et projeta le rond de lumière sur les touffes de romarin ; les maigres pousses de serpolet, le bleu des lavandes, le jaune éclatant des genêts. Elle pensa qu’elle avait bien fait de quitter sa crique de galets et de pierres trouées, de gravir la montagne où la lumière était si belle, où flottaient tant d’odeurs, où l’air était si pur, semblable à du cristal.

  Le soleil montait lentement dans le ciel, aspirant des traînées de vapeur, faisant éclore, de tous les creux de la garrigue, des nuées de papillons et chanter les oiseaux dans les taillis bordant les ravines.

 

 V   Le visage

 

 Au bout d’un moment, Gemma se lassa de faire bondir ses feux follets, posa le miroir sur ses genoux. Elle découvrit alors son visage. Pour la première fois. Sauf dans les flaques d’eau qui parsemaient sa crique, où parfois, elle avait aperçu son reflet tremblant, jamais aucun miroir ne lui avait renvoyé son image. Elle se découvrait elle-même comme un explorateur, jadis, pénétrait la forêt vierge. Au milieu des taches et des fêlures, ses traits apparaissaient, flous, comme une sorte d’estompe, de dessin au fusain. Puis les formes se précisaient, s’organisaient, se disposaient les unes par rapport aux autres. Le front d’abord. Lisse, bombé, où jouait la lumière. Les yeux en amande, bleutés dans la profondeur, irisés de vert tout autour. Les cils, longs, noirs, fins comme des pattes d’insectes. Les pommettes, hautes, cuivrées, à la peau fine et tendue. Les joues, légèrement creusées, aux reflets plus clairs. Les lèvres minces, arquées, couleur de mangue. Le menton à l’ovale adouci.

  La lumière qui montait dans le ciel, accentuait ses traits, creusait des ombres, imprimait des modulations. Son visage était mobile, comme l’eau de la mer, les ruisseaux des montagnes, la fuite du vent sur les collines. Les cheveux aussi variaient avec l’ascension du jour, un peu bleutés au dessus du front, longue tresse au noir profond sur le côté du visage, quelques mèches plus claires, presque cendrées aux extrémités, que retenait une écaille blanche.

 

 

 

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