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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 16:45

 

Dieu aime-t-il les pauvres ?

 

 

 

  Parfois, avouez, c'est à n'y rien comprendre au comportement des hommes, à leurs lubies, à leurs petites manies, à leurs gentils radotages, à leurs croyances. Remarquez, les croyances des autres cela ne nous empêche pas d'avancer et de tremper notre bout de crouton dans la gamelle, et de vivre selon nos propres principes. Après tout, la foi ça se respecte et il faut bien un peu de tolérance dans la société afin qu'elle puisse faire tourner ses bielles et actionner ses rouages sans autre forme de souci.

  "La tolérance ?  Il y des maisons pour ça !", affirmait le très catholique Paul Claudel. Oui, et après tout on peut aussi bien "aller aux Putes" qu'honorer la Vierge Marie le dimanche. Peut-être, d'ailleurs, les deux ne sont-ils pas incompatibles ! C'est toujours d'un même acte d'amour dont il s'agit. L'un est amour vénal incliné au commerce avec les Dames de petite vertu; l'autre amour sublimé en direction d'une Dame à la grande vertu. Du moins nous l'a-t-on appris ainsi dans la petite sacristie qui sentait bon le moisi et le pain azyme et même on n'avait qu'une hâte avec les autres chenapans, c'était de sortir au soleil, de s'égailler dans la nature en criant comme des beaux diables, oubliant ce que le bon Curé aux oreilles découpées dans du carton - cause aux engelures -, nous avait inculqué longuement, et que nous nous dépêchions de disséminer aux quatre vents le temps de chaparder quelques cerises vertes. C'était à la période du bon "Mois de Marie". A part le Curé, la Sainte du coin, le carillonneur et les trois ou quatre enfants de chœur commis à servir l'Immaculée, on peut pas dire que la Maison du Bon Dieu avait à pousser ses murs afin d'y accueillir la foule des fidèles ! Mais revenons-en aux vertus de ces Dames et aux diverses croyances subséquentes, sans cependant s'engager ici dans le débat urticant qui, toujours, s'installe entre dévots et agnostiques. C'est affaire de penchant personnel, non de raison.

 

   "La foi ne se prouve pas, elle s'éprouve. Les croyants n'ont pas besoin de preuves, mais d'épreuves.", comme l'affirmait subtilement Julien Green .

 

  Or, si nous suivons l'Ecrivain dans son assertion, nous en approuverons le contenu surtout quant à la finale de son énoncé : "Les croyants [ont besoin] d'épreuves".

 Et, bien évidemment, ce n'est pas Henriette qui nous contredira, elle dont le long monologue est une violente diatribe en direction des religions, du joug qu'elles imposent, des fourches caudines sous lesquelles doivent se ployer les croyants afin qu'ils soient dignes de recevoir l'amour divin. Mais de quoi l'homme s'est-il rendu coupable pour qu'il lui soit demandé de subir ces fameuses "épreuves" ? Certes la pomme, certes les fruits de l'Arbre de la connaissance du bien et du mal. Mais peut-on se laisser abuser longtemps par une si mince fable ? Et quand bien même l'âme de l'homme, en sa nature, eût dissimulé depuis l'origine, les stigmates d'une "joie" peccamineuse, Dieu, en son infinie bonté - c'est du moins l'antienne des bedeaux et autres catéchumènes -, eût pu consentir à "passer l'éponge" pour plagier la très concrète Henriette.

  Car, sur Terre, entre hommes de relativement bonne volonté, lorsque la justice rend son verdict, l'homme condamné "purge sa peine", pour, ensuite, ressortir à l'air libre et marcher en tous sens selon les délibérations  de sa nouvelle liberté. Mais il est vrai que la justice des hommes n'est pas celle de Dieu, et comme Dieu est le Transcendant par excellence, il est "juste" que sa sévérité soit exemplaire au regard du piètre comportement de l'humaine condition.

  Soit. Mais ce qui est confondant dans toute cette histoire, c'est que ce sont toujours les pauvres diables, les laissés pour compte, les paumés de tous ordres qui paient, tout au long de la longue aventure humaine, la plus lourde facture. Comme si la pauvreté elle-même était une des conditions requises pour souffrir davantage et s'extraire de son extrême condition de pêcheur impénitent à la seule force du poignet.  Ainsi, aux quatre coins de l'univers, dans les sombres, étroites et humides galeries des mines, pour quelques pièces, les damnés  arrachent au sol ses richesses en priant la Pachamama, la "généreuse" Terre-Mère (= la Vierge Marie) de leur accorder pain  quotidien, alcool et longue vie alors que, de leurs gueules noires coule, en longs filets jaunâtres, le jus de feuilles de coca qui, chaque jour un peu plus, les envoie en enfer. Remarquez, ils y sont déjà et n'ont donc plus rien à craindre ! Et ce qui est vrai dans le cadre de la cosmogonie andine l'est tout autant sous d'autres latitudes, aussi bien dans le chamanisme Inuit, que chez les esprits de l'animisme, les rites vaudous, le totémisme, ainsi que dans toutes les mythologies religieuses ou assimilées qui ont fleuri de tous temps sous les divers tropiques, fussent-ils "tristes" ou bien versés au pur hédonisme. 

  Traits communs à ces diverses épiphanies du fait religieux : une certaine naïveté des populations, souvent beaucoup d'ignorance, de piété mystique, de prosternation devant des phénomènes inexpliqués, le refuge instinctif dans la meute tribale, une peur quasiment viscérale de la nature et des déifications qui semblaient l'avoir investi de toute éternité, l'adhésion à des cosmogonies "primaires" fondées sur des chaînes de causalité claudicantes, une existence recluse et incluse dans un territoire "féodal" où perdurait souvent la fameuse dialectique hégélienne du "Maître et de l'esclave". Mais, malheureusement, pour ces peuples opprimés, la logique de la "Phénoménologie de l'Esprit" semblait être grippée, ne produisant que rarement le résultat qu'énonçait le postulat, à savoir que l'Esclave excédé par sont sort finissait par se rebeller et prendre le pouvoir à son tour.

  On voit donc comment la pesanteur humaine, l'inertie naturelle des sociétés dominantes permettaient, par le recours à la force, mais aussi, bien évidemment, à la soumission qu'exigeait la pratique d'une religion ou d'une croyance, de maintenir dans un statut de quasi-dépendance des légions de travailleurs affamés, en haillons et hagards, lesquels n'avaient guère que le recours au fameux "opium du peuple" auquel recourir afin de ne pas tuer dans le germe le mince espoir qui s'insinuait encore dans les consciences à la manière d'un filon étique, de plomb plutôt que d'or. Le métal jaune répandait une sorte de mandorle ceignant le front des Méritants, alors que la gangue de plomb faisait ployer l'échine des Coupables. Ainsi semblait s'accomplir la parabole inscrite depuis la nuit  des temps à la cimaise du Paradis Terrestre :

 

  " Mais quant au fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez point et vous n’y toucherez point, de peur que vous ne mouriez." (Genèse 3).

 

  Ainsi s'exprimait le Serpent face à Adam et Eve, instillant dans leur âme ainsi que dans celle de leurs descendants, l'idée même de la Mort, du péché éternel et du rachat  dont l'homme devenait  redevable avant que de redevenir fréquentable. Cependant à ce jeu du rachat, c'était comme au Monopoly, certains gagnaient et amassaient des fortunes alors que d'autres végétaient et croupissaient dans des quartiers peu reluisants. C'est ce constat en forme de yatagan ou bien de guillotine acérée qu'Henriette énonce avec virulence devant Jules médusé (Voir "les Copains d'abord"), lequel Jules n'en pense pas moins mais le tient bien au chaud en quelque pli secret du corps.

  Bien évidemment, ce type d'interrogation suspendue dans le vide - pourquoi des pauvres ? -  nous cloue contre le mur de la déréliction, puis nous livre, pieds et bouche scellée, dans le puits sans fond de la sombre aporie, là où se referme la compréhension, là où la questionnement se retourne comme un gant inutile ne pouvant plus guère nous assurer que de saisir le monde à la manière d'un filet d'eau putride et nauséabonde. Le sens - cette transcendance réalisée - s'absente soudain de nous, nous laissant sans voix, c'est-à-dire nous ôtant ce que nous avons de plus noble, à savoir le langage et la conscience qui en assure l'effusion. Et, même si le souverain Principe de Raison fuit de notre pensée à la vitesse des comètes - corollairement au sentiment de fermeture de l'aporie -, essayons tout de même de nous poster sur le seuil d'une possible réflexion et, à tout le moins, d'un entendement avec nous-mêmes.

  Ces "Mineurs de la Pachamama" - ces croyants étalant devant nous la palette des offrandes, quelques feuilles de coca, une giclée d'eau de vie, une goulée de bière, une pincée de poudre de perlimpinpin; le font-ils par amour pour eux-mêmes, par pure égoïté, attendant de leurs prières un juste retour; le font-ils pour une supposée félicité qui, un jour, pourrait leur être offerte afin que soit effacée leur douleur; le font-ils pour l'amour qu'ils adressent à la Pachamama, à Dieu, à un Absolu comme finalité, sans espoir de quelque bénéfice ?  Le font-ils seulement "pour le faire", pour que quelque chose soit accompli, mus par un sombre et impérieux instinct ?

  Mais tout ceci est un autre enjeu qui, en définitive, pose le problème du sens à accorder à l'amour. Nécessaire réflexion dès que l'on s'adresse à l'Autre, fût-il humble, roi ou bien Dieu. La question demeure posée.

 

 

 

 

 

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