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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 09:35

 

 

De l'ellipse à la période .

 

 

a

 Source : Omchoo

 

 

 

 Eh bien, cher Poète, bien que je n'exècre nullement les haïkus, les considérant même comme de petits bijoux dont la modeste taille ne doit en rien occulter le fait qu'ils sont de réelles et profondes beautés de la littérature, la forme longue que j'agrée volontiers par une inclination naturelle à l'écriture impénitente ne prétend pas moins ouvrir une temporalité propice à loger bien des beautés, ce large empan faisant signe vers une identique volupté. Car alors, nous sommes comme immergés dans une manière de chambre proustienne où le temps s'allonge infiniment au gré des rencontres, des salons, des thés, des réminiscences, des complexités des échanges, multiplicité des lieux, exhalaisons ralenties des fragrances, dégustations mémorielles, rêveries au long cours, espace agrandi aux illimitées productions de l'imaginaire.

  Le temps dilatant l'espace, l'espace accordant amplitude au temps. Car, chez des écrivains prolifiques, créateurs d'un univers aussi singulier que profus, dense, il ne s'agit de rien moins que "d'ouvrir un monde" selon la rhétorique phénoménologique. L'on dira également d'un "univers", tellement nous demeurons confondus par l'ampleur, la vastitude de la tâche. Que l'on songe simplement à Proust et à son immense "Recherche du temps perdu"; à Balzac et à son étonnante "Condition Humaine"; à Hugo et à sa "Légende des siècles " et autres "Misérables".

  Bien évidemment, confrontés à ces génies de la littérature, nous avons du mal à prendre la mesure. Et, du reste, qui, aujourd'hui, se lancera dans la lecture approfondie de "La Recherche", sauf quelque exégète pointilleux ? L'empan est si large, à la dimension de l'Art, de l'Histoire - oui, avec des Majuscules -, pour bien marquer l'audace de l'entreprise, son caractère transcendant les catégories habituelles de l'entendement humain. C'est comme à une marée d'équinoxe que, dès lors que nous lisons ces monuments, nous faisons face et notre silhouette devient singulièrement affectée de nanisme et nous nous métamorphosons en Lilliputiens.

  Mais, bien évidemment, c'est notre conscience même qui est agrandie à l'aune du sublime. Nous ne saurions nous en plaindre ! Comme il est heureux, alors, d'entrer dans le domaine des merveilles, de passer nuits et jours auprès d'Ulysse dont "L'Odyssée" est à jamais inépuisable; de cheminer de concert avec Rabelais, de Gargantua jusqu'au Cinquiesme Livre; de rêver près de "Belle du Seigneur " avec Albert Cohen. De simplement énumérer et nous sommes envahis de vertige, de telles sommes littéraires nous hantant de leurs hautes silhouettes.

 

  Mais, par contraste, il nous faut maintenant  nous intéresser à l'exercice du haïku dont la forme extrêmement codifiée, condensée, ellipse de l'ellipse peut, à juste titre, étonner les Occidentaux que nous sommes, lesquels exercés à la pensée des Lumières, réfléchissent le plus souvent de manière déductivo-logique, ce qui, l'on en conviendra, demeure un rien abrupt dès qu'il s'agit d'entrer dans le domaine de l'art. Par sa brièveté donc, le haïku apparaît d'abord comme une fantaisie de l'esprit, une manière de poésie aphoristique, un aimable passe-temps un peu comme l'on se consacrerait aux réussites ou bien aux arcanes des cruciverbistes. Bien évidemment, cette "micro-poésie" japonaise prétend à d'autres finalités que celles réservées à de simples distractions.

 "Il s'agit d'un petit poème extrêmement bref visant à dire l'évanescence des choses.", si l'on en croît la définition donnée par Wikipédia.  Or, il s'agit bien d'un Poème, donc d'un dire essentiel qui ne vise rien moins que les fondements du langage, sa signification interne. Evidemment, pour des non initiés, ceci peut surprendre et même faire émettre un doute quant à la valeur d'une poésie tellement inapparente, discrète, à la limite de la disparition.

  Car à dévoiler dans l'instant le sublime éphémère, ce à quoi semble prétendre le haïku ramassé sur lui-même, ne sommes-nous pas réduits à n'en éprouver que nostalgie et remords quant à ce qui, trop brièvement, est venu nous visiter que, déjà, nous ne saisissons plus ? La période japonaise de l'ukiyo-e, aussi bien estampes que textes brefs, atteint pareillement au sublime en peu de mots,  peu de gestes plastiques. De même le  haïku dont le lisse, la beauté en forme de galet, la perfection intime, la modestie, l'inclusion dans la nature, le doigté léger, la sonorité équilibrée, l'exigeante composition, le toucher pareil à une écume, la totalité de sens induisant, dans l'immédiat, un sentiment de complétude, d'univers fini, autonome. Une sorte de fruit parvenu à maturité, dans la plénitude, dont il faut, sans tarder goûter le suc nacré, éprouver la chair délicate, imprégner ses papilles d'une saveur exacte. Regardons donc un haïku de 蕪村 BUSON (1716-1783) :

 

白蓮を 
切らんとぞおもふ 
僧のさま

s’apprêtant à couper 
un lotus blanc 
le moine hésite

  Une rapide exégèse de ce court poème permettra d'en mieux saisir l'harmonie, l'équilibre, le sens profond, en même temps que se révéleront à nous, quantité de significations dont, au premier abord, nous ne pouvions éprouver la profondeur.  

s’apprêtant : ici le temps marque une inflexion dans le même instant que se révèle l'imminence d'un geste dont  nous ne pouvons encore appréhender la teneur.

à couper : l'idée de coupure est toujours liée à la notion de régénération, comme une coupure temporelle à partir de laquelle peut commencer une nouvelle séquence signifiante.

un lotus  : lourde de sens, la fleur de lotus apparaît à la façon du sexe, vulve archétypale assurant la perpétuation des naissances ainsi que l'événement de la renaissance. Emblème du sage, de la pureté, il flotte à la surface des eaux - image de l'indistinction primordiale -, il est La manifestation, la figure de l'Oeuf du monde. Doté de huit pétales se superposant aux huit directions de l'espace, il est réverbération de l'harmonie cosmique. Le "joyau dans le lotus" du bouddhisme, quant à lui, ouvre la méditation vers "une sorte de pierre philosophale orientale dont le symbolisme est transmuté au niveau spirituel : il s'agit de notre sagesse innée." (Wikipédia). Enfin pour cerner encore l'importance orientale du Lotus, il convient d'évoquer une longue marche en sa direction :

  "Cette mar­che éternelle, vieille de mille deux cents ans, tra­verse en silence le Japon d’aujourd’hui. Les ima­ges de ce jeune moine en san­da­les de paille étonnent autant qu’elles émeuvent. Les mon­ta­gnes voi­lées de brume confè­rent (…) une atmo­sphère quasi sacrée, pro­pice à l’obser­va­tion de ce par­cours mys­ti­que. La sil­houette étrange de cet ini­tié à la tête de lotus avance, imper­tur­ba­ble, (…) dans l’obs­cu­rité impé­né­tra­ble des tem­ples boud­dhi­ques.

 "Les mille jours ou la marche éternelle d’Ajari" (Source : Maison de la culture du Japon - Paris).

   De plus, il semblerait que le Lotus blanc, tout particulièrement, ait eu une signification alchimique, car il est dit que la "fleur d'or" est blanche.

le moine : puis, après une manière de "longue" introduction réalisée par les huit premiers mots (nombre identique à celui des pétales du lotus, donc comme une éclosion du sein de la fleur), surgit à notre conscience le sentiment du sacré dont le moine, en tant qu'autorité spirituelle est le détenteur, permettant ainsi au haïku de s'ouvrir, de se déployer vers une possible transcendance, en même temps que s'annonce le recueil propice à la prière, à la méditation longuement contemplative, car à se disposer à tutoyer l'ineffable, le corps tremble, l'esprit se condense, les percepts se subliment alors que le mouvement en direction de … (s'agit-il de la sphère de l'Absolu ?), est comme suspendu à la gravité de ce qui s'annonce qui, jamais, ne peut recevoir par anticipation, prédicats, forme, substance. L'indicible est de telle nature qu'il nous met au-dehors de nous, nous intimant à quelque envol dont nous sentons bien que nous serons métamorphosés. Littérature, peinture, musique créent de telles aires dépourvues d'espace, de temps : pur rassemblement en un même lieu de ce qu'être veut dire.

hésite : le poème est alors en sustentation, prenant son envol dont "l'Adepte" ne redescendra pas, état de flottement sans fin, car, ici, le haïku semble s'abstraire de toute attache matérielle, s'extraire de toute contingence et les points d'appui terrestres sont loin qui font leurs conciliabules étroits parmi les rumeurs du monde.

Du début à la fin du Poème, de  "s'apprêtant" à "hésite", c'est une temporalité circulaire qui s'installe, opposée à la temporalité linéaire profane, temps immémorial au long cours, apanage du sacré, de l'art et de toute pensée transcendante.

 

  On aura compris, malgré la sobriété, l'ellipse apparente du haïku, qu'un domaine différent a fait phénomène, un peu à la façon dont la Cité Interdite à Pékin, ouvrirait ses portes et ses secrets aux Fidèles venus afin d'être révélés. La modestie de l'empan textuel n'empêche nullement le déploiement des significations. Bien au contraire, sa forme extrêmement ramassée, concise, la précision horlogère des mots, le cœur de cristal vibrant de l'intérieur du langage, tout ceci converge vers une essentialité, un fondement difficilement perceptibles par quelque autre médium. Donc, notre perception s'est soudain élargie jusqu'aux limites de l'inconnaissable.

  Mais, maintenant, nous voudrions essayer de justifier notre titre : "De l'ellipse à la période", tâchant d'établir un parallèle, de possibles convergences, entre le haïku d'une poète (l'ellipse) et un texte bien plus étoffé extrait du "Génie du christianisme" de Chateaubriand dont on se souviendra que cet Ecrivain était considéré, en quelque sorte, comme  le parangon de la phrase ample, spacieuse, aérienne, portée par un rare lyrisme poétique. (la période)

 

  "Épiques ou élégiaques, ses textes sont de vastes poèmes, en ce sens qu'ils mettent effectivement en pratique des procédés stylistiques propres à la poésie : les phrases y sont rythmées et cadencées comme des périodes oratoires ou des vers mesurés […]; en outre, les jeux sonores […] et les figures de rhétorique […] y sont présents avec la même densité que dans les textes qui relèvent du genre poétique à proprement parler. Loin d'être un simple ornement, ce langage poétique très travaillé est constitutif d'une vision poétique et tragique du monde, hantée par le temps perdu, la mort et le désir d'Éternité."

 Source : Encyclopédie Microsoft® Encarta® 2000.

                                            

 

  Autant dire qu'avec l'Auteur des "Mémoires d'Outre-tombe", il semble que nous soyons à des lieues de la "miniature" orientale. Et pourtant, est-on si éloignés qu'on le pense ? Plaçons donc ces deux "textes" en perspective et tâchons d'y voir plus clair.

 

 b

Source : Italian Haïku Association.

 

 LE HAÏKU.

 

Splendeur de la nuit

Ciel étoilé

La cloche retentit.

 

 

Catherine B. Ho Chu

 

Source : Association Zen Ten Bō Rin

 

 

c

 

Source : Christian Larcheron.

 

 

LE TEXTE.

 

  Un soir je m'étais égaré dans une grande forêt à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

  Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement, sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et dispersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes, sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

    La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines ; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. En vain dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un Océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et pour ainsi dire à se trouver seule devant Dieu.

 

François-René de Chateaubriand

Génie du christianisme, 1802

Première partie, Livre V
Existence de Dieu prouvée

 par les merveilles de la nature, ch.12

Deux perspectives de la nature.

 

 

 

  Bien évidemment, l'ampleur de la prose de Chateaubriand a tôt fait de reléguer dans quelque domaine inaperçu la "petite chose" dont, par comparaison, le haïku paraît la simple et rapide apparition. Et, portant, les deux textes, l'elliptique et celui confié à la période disent la même chose. Sans doute dans des styles différents, avec plus ou moins d'emphase, de lyrisme; plus ou moins de métaphores poétiques convoquées. Ici, il faut se livrer à une analyse didactique comparée de ce qui apparaît dans les deux poèmes, puisque c'est de cela dont il s'agit : de Poésie.

 

  La typographie bleue sera celle destinée au haïkula typographie rouge au texte de Chateaubriand. Les différentes analogies seront mises en relation.

 

Splendeur : le beau spectacle - ouate éblouissante - la scène sur terre n'état pas moins ravissante - la grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau - les plus belles nuits -

 

la nuit : le beau spectacle d'une nuit - cette reine des nuits - constellations de la nuit - dans le calme de la nuit - les plus belles nuits -

 

ciel étoilé (dont la Lune fait partie, par métonymie) : la lune - cette reine des nuits - l'astre solitaire - le jour bleuâtre et velouté de la lune - constellations de la nuit - la clarté de la lune -

 

la cloche retentit (allusion au Sacré) : ne sauraient s'exprimer dans des langues humaines - l'âme se plait (…) à se trouver seule devant Dieu.

 

  On en conviendra, les occurrences croisées sont nombreuses, les confluences de sens apparentes, les figures métaphoriques semblables. Car, à se situer face à ces textes et afin de les entendre adéquatement, il paraît opportun de se confier à une appréhension du contenu de manière phénoménologique et, si cette approche est correctement conduite, alors apparaîtront les nervures du sens, les expériences fondatrices auxquelles ont été confrontés les Poètes, ellipse ou période, dans une identique quête de ce qui pourrait surgir comme événement du cœur de la nuit, sous les étoiles, dans un recueillement propice à la révélation du sacré.

  C'est au vif de la compréhension qu'il est nécessaire de se confier lorsque, lisant, nous cherchons à explorer quelque arcane, à faire phénomène parmi ce qui s'esquisse sous la pellicule des apparences et fait signe vers les profondeurs. Qu'un Auteur, pour y parvenir, privilégie la voie "courte", le propos elliptique, la modestie du dire, la retenue, la bogue inapparente, alors qu'un autre fera de l'ampleur, du lyrisme, de l'emphase, de la période oratoire, de la déclamation son mode de faire exister la poésie, ceci est de peu d''importance. La valeur poétique d'un énoncé ne saurait être déduite du nombre et de la qualité des prédicats qui s'attachent à créer les conditions d'une écoute et d'une réception particulière chez les lecteurs.

  Il y a mille façons de dire la beauté, l'amour, la vertu. La splendeur de la nuit est bien plus affaire d'état d'âme que de prosodie. Ceci nous le savons depuis le cercle de notre intuition et ne cessons de le comprendre comme tel, mais, parfois, convient-il de se livrer à une analyse, sans doute déductivo-logique, mais nous sommes hommes des Lumières aussi bien qu'hommes de sentiments immédiats, passionnés, prompts à s'enflammer. Ellipse comme période y contribueront d'égale façon !

 

 

 

 

 

 


 

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