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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 16:20

 

Cuba : une esthétique existentielle.

 

cuba

                                                                          Source : Géo.fr            

                                                                              

 

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     Toute île, par nature, est le lieu d'une possible utopie. Depuis la lointaine Atlantide platonicienne jusqu'à la rêverie éveillée de Thomas More, en passant par la radieuse cité du soleil de Tommaso Campanella, ville composée de sept anneaux circulaires, vivants archétypes de l'enfermement insulaire.

 

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   Toute île, par nature, est disposée aux inventions, aux tentatives de tous ordres, aux ruptures et, bien entendu, aux révolutionsToute île, dans une manière de jeu dialectique, s'oppose à l'eau, au continent, à la péninsule, aux vastes étendues de la steppe, aux ondulations infinies du désert. Mais, pour autant, toute île n'est pas "révolutionnaire" au sens même de césure historique, sociale, politique. Beaucoup de ces territoires géographiquement circonscrits préféreront verser dans un facile hédonisme, un épicurisme solaire, un tourisme lénifiant plutôt que de choisir un destin ouvert à la plus audacieuse des radicalités.

  S'ouvrir à l'idée même de révolution suppose non seulement un territoire, fût-il délimité par des rives mais, essentiellement, une culture, un état d'esprit, une affinité avec ce qui pourrait surgir d'un nouvel humanisme, d'une approche novatrice de l'existence. Jamais révolution ne peut se décréter, jamais elle ne peut résulter d'une décision politique, d'une pétition de principe, d'une volonté cherchant à imprimer sa marque au profond de l'âme d'un peuple. La révolution est, avant tout, une esthétique, c'est-à-dire une existentialité en acte. C'est du cœur même de la vie, de son battement intime, de son rythme de diastole-systole, de son invagination dans les replis ombreux de la chair, dans les pulsations du sang, dans le rythme syncopé des tarses et métatarses, dans le déhanchement du bassin, que surgit la condition de possibilité de toute subversion, donc de toute révolution. Il y faut une organicité, de la matière, du mouvement, du métabolisme. Or, le Cubain, la Cubaine sont "naturellement" révolutionnaires, subversifs, comme par une manière de destination originelle. 

  Avant même d'être un acte social signifiant, la révolution ne peut surgir  qu'en tant que bouleversement intime, migration de lymphe, gonflement d'hémoglobine, dilatation d'alvéoles, désocclusion  des pupilles par lesquelles un événement du monde fera phénomène sur l'arc de la conscience, infusant longuement l'individu de l'intérieur, le disposant à être une jarre disponible, là où les rythmes de l'humain, les signes de l'altérité pourront trouver écho et résonner à l'infini. Trop souvent nous nous contentons d'interpréter  les métamorphoses anthropologiques à la manière de simples documents périphériques, comme s'ils affectaient leurs destinataires par défaut. Mais, bien évidemment, le concept de révolution nécessite un approfondissement  sous peine de simplement s'illustrer à l'aune d'une aridité intellectuelle.  Le matérialisme dialectique en est la face la plus apparente. Or un tel projet n'a jamais produit de révolutionnaire, des philosophies spéculatives seulement.

   Mais revenons à Cuba, - sans doute n'y étions-nous pas encore parvenus - et regardons simplement ce qu'y s'y annonce avec une telle évidence qu'aucun discours ne saurait en rendre compte. Le réel porte toujours en lui des marques insignes auxquelles nous confierons notre perception, partant, notre jugement. Tout factuel est doué de ressources, il suffit de s'y laisser aller.  Cuba : tout s'y révèle sous les auspices d'une tropicalité insulaire, d'une géographie du dicible, d'un sentiment du paysage qui, jamais, ne sont de simples épiphénomènes mais la pure sémantique d'une subversion historique. Cuba s'est volontairement exilée du temps rapide, consumériste, libéral et mondialisé comme on se débarrasse de quelque parasite affectant la peau.

  A Cuba, tout est révolution : la façon de marcher comme au bord d'un monde vitreux et illisible; celle de fumer des "Havanes" sans distinction particulière, sans affectation, simplement vêtu de quelque insolente fripe; révolution également, la conduite de vénérables  antiquités fumantes et cabossées, Dodge antédiluvien au capot déglingué, Buick vert-bleu couleur d'eau usée, Oldsmobile teinte banane, Cadillac rose acidulé, Chevrolet se confondant avec l'argile; mais aussi les façades décolorées et lépreuses des maisons aux sombres patios envahis de clair-obscur; la partie de pêche sur une chambre à air rapiécée; l'épluchage des noix de coco sur un vieux pieu de métal;  la danse chaloupée sur des airs caribéens joués par des instruments de fortune; la musique partout et à tout moment du jour et de la nuit; tout, à Cuba est révolution, la langue espagnole, si belle, pareille à une incantation, à une fête, prélude à l'acte libérateur; le fauteuil à bascule sur lequel, nonchalamment, on lit les nouvelles de La Havane; les ferrures rouillées et indolentes des balcons; les larges chapeaux de paille; les grandes lunettes avec leurs hublots de bakélite noire; les images vivantes et multiples d'un métissage accompli jusqu'à la beauté même; un homme assis au bord du trottoir arborant un sourire radieux dans des chaussures éculées privées de lacets; mais aussi les vélos dégingandés peints en bleu; le side-car de tôle verte ruinée; les affiches délavées du Che avec son béret à étoile  ; "Justicia para todos", la merveilleuse sentence gravée aux cimaises des murs lépreux; les effigies de Fidel, éternel cigare pendu aux lèvres; l'inscription pareille à une moderne profession de foi : Líder Máximo de la revolucion cubana; le rhum dégusté à petites lampées comme le précieux viatique d'une nouvelle religion.

  A Cuba, tout est révolution tout simplement parce que les hommes y ont fait le choix du renoncement, du partage, de la vie simple, immédiate, au jour le jour. Un autre temps y a fait son apparition, constitué  de pauses, de longues scansions naturelles, de rythmes immémoriaux. Un autre espace a eu lieu, comme abandonné à sa figuration antique, cerné de couleurs et de formes allant à l'essentiel. Un lexique du simple, de l'à-portée-de-la-main, du directement observable bien éloigné des fioritures des arrogantes métropoles contemporaines abritées derrière les vitres aveugles du capitalisme anonyme.  

  La révolution, avant tout, a à être une esthétique du dénuement, un projet de l'autre, un horizon du directement atteignable. C'est à ce prix que peuvent s'offrir la santé, l'éducation, la culture pour tous. Seule une utopie réalisée éloigne du spectre de l'inflation des égos qui, partout, répand sur terre des millions d'insularités fermées dont il y a bien à craindre que notre civilisation soit atteinte d'une proche mortalité, réalisant les sombres prophéties de Paul Valéry. Le poète, visionnaire par essence, est toujours porteur d'une parole essentielle que, malheureusement, nous ne savons plus guère percevoir !

  Il nous faudrait apprendre à devenir cubains, à savoir danser, bouger avec naturel, à marcher avec des tongs éculées, à nous contenter du poisson sur le gril, du hamac pour seule couche, du toit de palmes ou bien de tôles; il nous faudrait consentir à devenir autres, condition nécessaire de toute révolution vraie. Mais ceci, qui serait salutaire pour chacun, sommes-nous au moins disposés, sinon à en emprunter l'immédiate trajectoire, du moins à l'envisager comme un des possibles venant un jour à notre encontre ? Dans ces cas-là, habituellement, nous laissons toujours le soin à l'avenir de décider à notre place. Une manière comme une autre de reconduire le temps à son essence, donc de nous projeter dans ce que nous sommes, nous-mêmes, les hommes. Des chercheurs d'infinis que l'existence clôt bien souvent avant même qu'ils ne se décident à prendre essor.

 

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                                             Source : L'Express - REUTERS/Enrique De La Osa

 


 

 

 


 

 


 

                                 

 

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