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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 15:54

 

VIII - La Glaneuse

 

  Elle dépasse le Centre, la scierie Lassagne où on lui donne régulièrement des sacs de copeaux, des rognures de bois, des écorces pour le chauffage. Puis elle descend la longue côte de Lapeyre, croisée par des automobiles chargées de pots de chrysanthèmes aux têtes jaunes et mauves, que poursuit une odeur fade de crypte et de pierres tombales. Un arrêt sur le pont du Dol. L’eau est claire, semée de galets qui réverbèrent la lumière. Plus haut, l’ancien mur d’enceinte en tuileaux roses, la tour de guet, la fortification de la prison avec ses étroites grilles noires et, vers le sud, la cathédrale, son clocher forteresse, ses deux dômes d’ardoise, la pyramide bleue de son abside dans les brumes naissantes de l’est.

  Sur la place du Marché, les rangées de toiles multicolores, les étals autour desquels on se presse, vêtus d’anoraks, de manteaux, faisant des emplettes rapides, pressés de regagner la chaleur des maisons alors que Toussaint se profile, sa lumière basse, son air poisseux, ses toiles de givre accrochées aux nervures des feuilles. Marie-Odile tourne l’angle de la halle, entre par la porte la plus sombre. Dans un recoin, une cuve de plastique où l’on jette les fanes, les déchets, les fruits abîmés. Avant même qu’elle en ait soulevé le couvercle pour y prendre quelques restes, elle entend déjà les quolibets fuser, ricocher dans l’enceinte meurtrie de sa tête :

   « Va donc retrouver ton Milien, la Glaneuse, y a rien d’autre à prendre ici que du froid et de la misère. »

  Et les rires ondulent entre les piliers de brique, se mêlent aux poutrelles, résonnent sur le sol de ciment, vrillent ses oreilles comme un vol de frelons. Alors elle ne sait plus très bien si les mots, tranchants comme des lames, elle les a réellement entendus ou s’ils n’ont été qu’une illusion, une création de son imaginaire. Puis la halle se met à tourner à la façon d’un carrousel avec le cercle étroit de ses lampes, les festons de son toit, les plaques lisses de ses verrières. Et la chute de Marie-Odile est sans fin, douce, presque une consolation, la découverte d’une vérité nue, blanche, où le monde a disparu, où il n’y a plus qu’elle, Marie-Odile, face à sa vie qui, jusqu’ici, ressemblait si fort à l’empilement du vide, au cercle de l’absence, à la croissance du néant.

  C’est soudain un flottement, la coulée d’un air fluide, des notes sereines comme autrefois Boulevard du Temple quand elle écoutait Albinoni, Diabelli et plus rien alors ne comptait que la musique, plus rien n’avait d’importance que la soie légère des étoffes, les risées de vent sur le dôme du Cirque, sa perte vers les Filles du Calvaire, sa dispersion dans les frondaisons tout près des Blancs Manteaux. Soudain l’air se réchauffe, sorte d’écume qui entoure le corps meurtri de la Glaneuse, des voix lui parviennent, douces, voilées, comme au travers d’une brume légère.  On cale sa tête avec des oreillers, on approche de ses lèvres une tasse de thé parfumé, une main lisse les rides de son front, cherchant à les déplisser, à en atténuer la rigueur. Marie-Odile ouvre les yeux. La chambre est grande, lumineuse et au travers de la baie vitrée on aperçoit les peupliers, leurs dernières feuilles, minces cailloux dans l’eau claire d’une rivière. Une jeune femme vêtue de blanc s’approche du lit. Sa voix est calme, rassurante :

  « Ne vous inquiétez pas Marie-Odile. Vous êtes à l’hôpital. Vous avez eu un léger malaise au marché. Il faut dire, avec ce froid, vous étiez si peu vêtue, et puis la fatigue, les soucis. Et Milien tout seul au milieu de sa combe qui se croyait perdu. On a dû l’emmener à Blaymont, vous savez là où on s’occupe des malades mentaux, des dépressifs. Oh, ne vous inquiétez pas, c’est sans doute passager. Et puis vous pourrez aller le voir, une ambulance vous y conduira. Mais je dois vous prévenir, Milien a un peu perdu la tête. Il a toutes sortes de visions, de paroles étranges mais il n’en souffre pas. Allez, Marie-Odile, reposez-vous maintenant, et quand tout ira mieux, je vous ferai passer une robe, il y a quelques retouches à faire ».

 

 

 

IX - L’ultime conviction

 

       Combe Gignac. Hiver 1982

 

  Le ciel est gris, charbonneux, ses volutes posées sur la tête des chênes, des prunelliers. Du marché, la Glaneuse a ramené quelques feuilles de céleri, des fanes de poireaux, des pommes tachées. Sur la table quelques coupons de tissu en désordre, des patrons, les grands ciseaux d’Henri, son mètre ruban, le hérisson piqué d’aiguilles, le fer avec la pattemouille : tout l’héritage paternel rassemblé en quelques objets épars. A la mort de ses parents, le petit immeuble du Boulevard du Temple a été légué aux Blancs Manteaux. Milien est mort il y a quelques mois, à Blaymont, entre deux crises de délire. Marie-Odile continue à vivre de maigres travaux de couture, de bons d’aide sociale, de la générosité de quelques habitants de Tertre Rouge.

  Le froid est trop vif ce matin pour sortir dans la ravine. Elle rajoute quelques copeaux dans le poêle, tisonne les braises, actionne le soufflet. Soudain, dans sa mémoire usée, la résurgence d’un souvenir lointain. Elle ouvre le buffet. Dans une boîte de métal une lettre jaunie par les ans. Celle de son oncle Gary. Elle se souvient de sa promesse à elle, Marie-Odile, de la lire le plus tard possible, quand la vieillesse aurait usé l’émotion, tari les larmes, atténué le ressentiment. Alors elle sait qu’une vérité va s’ouvrir, peut être donner un sens aux jours qui lui restent à vivre. Cette certitude bientôt révélée elle en a toujours eu le pressentiment, depuis sa première rencontre avec Milien entre les murs clos et muets des Blancs Manteaux. La lame du couteau déchire l’enveloppe durcie à la manière d’un parchemin. L’écriture de son oncle, peu de temps avant sa mort, hésitante, penchée, parfois difficilement lisible.

 

 

                                                                                       

                                                                                    Callonges, Septembre 68

 

 

                                              Chère Marie-Odile,

 

  Voici donc le temps venu de me pencher sur mon passé, sur le tien aussi, toutes choses étant liées. Cela fait 35 ans que tu as rejoint Callonges en compagnie de Milien, 35 ans que la vie coule sans trop d’anicroches, sauf peut être la léthargie de ton musicien qui ne semble guère disposé à t’aider, obnubilé  qu’il est par son piano à bretelles. Mais, vois-tu, Milien a des circonstances atténuantes. L’Orphelinat, les Blancs Manteaux, on n’en sort jamais indemne et aujourd’hui ce grand adolescent qu’il a toujours été, paie au centuple le prix de son abandon. Milien, en effet, n’a jamais été orphelin au sens où on l’entend communément. Ses parents l’ont abandonné pour des raisons qui leur appartiennent et que nous n’avons pas à juger. Pour eux, élever leur enfant, aurait été une trop grande souffrance. Maintenant qu’Henri et Marguerite ne sont plus là, il est de mon devoir de te dire la vérité, fût-elle cinglante, comme le sont toujours les vérités cachées. Dans tes veines, dans celles de Milien, c’est le même sang qui coule. En effet, Milien est le fils naturel de ton père Henri et de Florette Gervais, une midinette du Cirque d’Hiver qui était aussi frivole que bonne écuyère mais n’entendait rien à l’élevage des enfants. Leur idylle a duré le temps des feuilles mortes. Quant à ton père, il était fiancé et tenait trop à Marguerite pour compromettre leur avenir commun, mettre en danger la boutique de tailleur qui sortait tout juste des limbes. Henri, connaissant les Blancs Manteaux, pour y livrer souvent uniformes et longs vêtements blancs, a négocié l’admission de Milien.

  Je ne voulais pas que tu vives plus longtemps dans « La Maison Perdue », aux côtés de ton demi-frère, dans l’ignorance de vos liens réels. Continue de l’entourer des soins dont, jusqu’à présent, tu as toujours été prodigue. La révélation que je viens de te faire, la conscience de Milien n’en pourra être atteinte mais la tienne en sera éclairée.

 

                        Je t’embrasse, Mario, espérant ne pas t’avoir causé trop de chagrin.

                                                             

                                                                         Ton vieil oncle Gary.

                                                                                                                                                                 

 

  Quelques jours ont passé depuis la lettre d’oncle Gary. Au Centre communautaire, Angèle David s’étonne de ne plus apercevoir, dans la côte de Tertre Rouge, la frêle silhouette de Marie-Odile. Elle se rend dans la Combe Gignac, auprès de « La Maison Perdue ». Le vent fait battre les volets. Un rideau de tulle passe au travers d’une vitre brisée. La porte d’entrée n’est pas verrouillée.Angèle la pousse, faisant entrer avec elle un jour gris et humide. Au sol, près de la cheminée où grésillent quelques braises, le corps étroit de Marie-Odile, une lettre froissée, des photos qu’elle reconnaît, le Canal Saint-Martin, les notes du Sentier, le catalogue du Cirque d’Hiver, une photo usée de Milien. La jeune femme tire la porte sur elle, remonte la combe en direction de la cité. Les nuages sont bas, piégés entre ciel et terre. Des bourrasques soulèvent les feuilles mortes. L’hiver sera rude à Callonges, dans le goulet des rues étroites, alors que l’ombre de Marie-Odile les aura désertées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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