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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 18:07

 

Le Matou des Collines.

 

 charmettes

 Source : Musée Jean-Jacques Rousseau - Montmorency.


 

     Le Mathieu, quand il s'est absenté, ça a fait comme une traînée de poudre dans la campagne où la terre est blanche. Personne y croyait vraiment. Le Mathieu, lui, qui était aussi immobile et puissant que le chêne rouvre. Avec ses jambes plantées à la façon de deux socs dans l'argile grasse. Et ses mains larges comme des battoirs. Et son tronc rugueux et son front arrimé aux nuages. Mais c'était pas Dieu possible. Et on s'était même mis à convoquer la Vierge Marie et tous les Saints et, pourtant, dans le coin, on se laissait pas facilement aller à la prière. Et l'église, on y avait pas mis les pieds depuis la première communion ! C'est qu'on était tellement attelés au limon, hélés à la grange, attachés aux fayots et ça laissait pas beaucoup de temps pour la parlotte avec les anges. Alors on se courbait vers le sol et on demandait pas son reste.

  Alors, le Mathieu, comme ça, sans crier gare, il a pris ses cliques et ses claques et il s'en est allé moissonner les nuages chez Saint-Pierre. Vous parlez d'une fichue histoire. C'est pas plus tard qu'hier qu'on le voyait encore dans sa grande verrière blanche avec le regard qui flottait vers l'horizon. C'est vrai, depuis quelque temps, il avait ses yeux gris qui s'absentaient. Le Mathurin y disait que c'était juste histoire d'aller faire un tour du côté de sa jeunesse, dans les Aurès où y avait des filles, des Berbères aux yeux comme la braise. Faut dire, ce pauvre Mathieu, dans la vie, il avait juste trimé. Même pas le temps de se trouver une Epousée. Même pas le temps d'aller au bal. Sauf bien avant l'âge mûr, deux ou trois fois, mais ça l'avait pas emballé. Ce bandonéon qui miaulait, ces lumières noires qui faisaient briller le col des chemises, et les yeux qui s'allumaient dans la nuit, on aurait dit des dames blanches. C'était pas trop son affaire ces réunions où la Commune se retrouvait pour danser, boire et faire la fête. Lui, son affaire, c'était la terre.

  Faut dire à  "Las Combes", perché en haut de la colline, avec juste le pech derrière la remise et sa coiffe de châtaigniers, le Mathieu il était bien tranquille. Même le vent du nord s'y aventurait pas sur ses terres. Juste, parfois l'autan avec de l'air chaud et la pluie était pas loin. Alors Mathieu prenait sa fourche et se dépêchait de rentrer le foin. Les Agenaises au mufle luisant, elles avaient la rumination facile et il fallait en mettre de côté pour l'hiver. De la bonne herbe avec de la luzerne, du sainfoin et le fenil en était tout embaumé et l'odeur elle venait jusque dans la cuisine. Parfois même dans la chambre musarder parmi les araignées. Quant il faisait chaud, que le soleil montrait ses rayons, souvent le "Matou" - c'était juste un sobriquet, cause au flegmatique et à l'embonpoint -, il allait se réfugier dans le nid d'herbe sèche et il dormait tout son saoul jusqu'à l'heure de la "toste", des tranches de pain trempées dans du vin sucré. Fallait souvent prendre des vitamines cause à la tâche qui vous faisait suer pareil à la fontaine de l'Artémis. Pas bien causant, le Voisin, mais remplir la cruche à son puits réconciliait et puis on pouvait quand même boire sans se parler. Des fois que ça aurait fait des courants d'air !

  La 'toste". Faut dire, le Type des Combes, il aimait ça le pain. Plus que de raison,  disait le Docteur. Mais ces gens de la Ville, avec l'Abel, on dit qu'ils y connaissent rien et qu'ils disent ça juste manière de nous taquiner. Juste au matin, alors que les vaches somnolaient encore, le Mathieu y découpait des tranches comme des meules pour affuter les couteaux et, jambon à la main, Opinel de l'autre, y déambulait entre les herbes, histoire de voir s'y avait pas un lièvre pour trinquer ou un lapereau à mettre à tremper avec des pruneaux. C'est les grives qu'il préférait. Il les attrapait avec des matoles de grillage de sa fabrication et, en rentrant au bercail, il les épluchait, les volatiles, avec l'eau à la bouche et la rosée qui lui mouillait les sabots. C'est pas pour dire, et puis y a pas de raison de se moquer de ceux qui sont plus là, le Matou il avait un sacré appétit. Même un jambon, y paraît, y survivait pas à la semaine. Et le vin, y fallait bien vider les barriques pour la prochaine vendange. Et le Docteur, toujours lui, il disait que c'était pas une circonstance atténuante et que les crises de goutte, fallait pas chercher midi à quatorze heures.

   Le Matou, tout de même. Et dire qu'on verra plus sa grande carcasse au milieu de la garenne où il allait couper le bois pour la cheminée. Son chien, le Berdouille, il l'avait toujours fourré dans les pattes. Tellement, parfois, les pattes on savait plus à qui elles étaient. Ça faisait comme une boule d'amitié qui passait par les chemins avec juste un peu d'inquiétude. Mais pas comme les Bourgeoises de la ville qui se posent des problèmes juste en se regardant marcher. Et encore on a pas parlé de ce bon vieux Bertille  qui se saucissonnait avec le trio. Parce que, à trois, ça va mieux pour marcher. Y en a toujours un ou deux de disponible pour ramasser l'autre, juste s'y fait un faux-pas. Et le Mathieu qui disait souvent : "Pour bien marcher, faut être foutu comme un tabouret pour traire les Garonnaises, avec trois pieds, t'en as toujours un de rechange !" Parce que, faut pas croire, l'Hôte des Combes, l'avait pas le certificat d'études mais savait compter les litres de lait de la Bermé et de la Noiraude, y savait compter les litres qui lui restaient dans la barrique même si elle fuyait un peu. Par contre y avait des calculs, il savait pas les faire : celui avec les trains qui se croisent et les rouleaux de tapisserie qu'y fallait savoir compter en enlevant les portes et les fenêtres. Faut dire, à "Las Combes" les trains y risquaient pas de grimper la côte et la tapisserie, elle était tellement clairsemée, même on voyait les pierres.

  Mais le Matou, ça le tracassait pas plus que ça. Avec les fayots, les poules, les lapins, et la braconne qu'il revendait aux Mitonneux du coin, ça lui suffisait pour arrondir ses fins de mois et même, d'ailleurs y s'était jamais aperçu qu'ils avaient des angles. Les fins de mois. Pour lui, les fins étaient comme les débuts et, du reste, ça lui aurait causé du souci si ça avait pas été pareil. Il aimait bien les jours qui se ressemblaient et il était pas envieux comme les mioches du Chef-lieu de Canton qui, à peine la morve sortie du nez, réclamaient la voiture ou bien alors ils faisaient un malheur. Le Terrien, il pensait que tout ça, les progrès d'aujourd'hui, c'était juste bon à attiser la jalousie et à semer la zizanie. Il avait pas besoin de se forcer pour vivre, comme ceux qui cherchaient du poil aux œufs. Il laissait les jours passer et ça lui était une occupation suffisante. Oui, pour  sûr, il aurait pu chercher une Fiancée dans le voisinage, quant il était encore présentable, avec des cheveux noirs et la tenue militaire. Mais c'était pas dans sa nature, toutes ces complications, les épousailles et les disputes entre les marmots, même il aurait pas pu écouter les histoires de la Catinou et du Jacouti dans le poste. Et puis, il se sentait pas bien apprêté pour préparer une chambre, faire de la place, nettoyer la poussière. Ça l'avait jamais empêché de vivre, la poussière, et puis ça faisait des jolis ronds dans l'air quand le soleil envoyait ses rayons.

  Mais, allez pas croire, c'était pas un sauvage le Matou. Y sortait jamais ses griffes, y cherchait pas la bagarre. C'était un docile. Un peu comme les Garonnaises qui se laissent traire sans s'occuper de la Bourse ou du temps qui change. Même c'était un disponible, le Matou. Toujours à ronronner quand on allait le voir. Et, d'ailleurs, y avait plein de gens du canton qui allaient aux légumes chez lui. Quand il vous voyait, il glissait vers vous, et on se demandait comment il faisait compte tenu de sa circonférence de tonneau, mais l'amitié ça lui donnait de la prestance, ça le précipitait vers vous, avec les bras ouverts comme des faux. Ses yeux gis comme la cendre de la cheminée, il les plongeait dans les vôtres et ça vous grattait jusqu'à l'âme. Juste des chatouillis, pas des méchancetés. Et ses mains comme des moules à beurre, elles attrapaient les vôtres de main et vous sentiez une écume vous sauter au corps, et vous sentiez un miel qui dégoulinait en vous avec ses sucreries. Le Mathieu, d'un air de rien, il lui fallait se brancher sur le courant des autres. Ça devait lui recharger les batteries et il souriait en pressant vos menottes menues entre ses meules de gruyère. Puis, quant il avait bien fait le tour de votre position, alors de sa voix étonnamment douce pour un tel volume, il vous disait : "Alors, la Classe, qu'est-ce que je peux pour toi ?".

 Il avait des remontées du temps du Régiment. Il tutoyait tout le monde et tout le monde le lui rendait bien. Pour les carottes grosses comme des manches de pioche, pour les patates obèses, on donnait ce qu'on voulait et même on aurait rien donné, il s'en serait pas offusqué. Ce qu'il voulait, surtout, c'était vous voir et vous serrer dans son amitié parce qu'après ça faisait un grand vide dans le mitan du ventre et on peut pas dire qu'il aimait ça le Mathieu. En ville, ils appelaient ça avec un nom anglais qui voulait rien dire mais, après tout, le Terreux, ça le regardait pas. C'était un peu des suppositions inutiles et il avait mieux à faire que de s'occuper de ces bêtises. Il était un peu comme ses Garonnaises, à brouter l'herbe de ses prés, à ruminer longuement et après il s'endormait sur la chaise de paille aux pieds de guingois, cause à la charge.

  Sacré Matou, pour une farce, c'en est une. Oui, la dernière, mais il le savait bien ce vieux comparse qu'un jour ce serait la dernière pirouette, la dernière tranche de la miche grasse, la dernière poignée comme un sémaphore de l'amitié. Et les orphelins qu'il laisse : ce bon vieux Berdouille qui, maintenant, ressemble plus à une serpillère qu'à un expert de la chasse; et le Bertille qui marche de guingois en évitant les mottes. Et la Bermé qui réclame sa traite et la Noiraude qui éparpille les mouches avec sa queue pleine de folle avoine. Et la Catinou qui braille dans le poste et le Jacouti qui lui remonte les bretelles du tablier, comment y vont faire maintenant qu'y a plus d'âme à "Las Combes", maintenant que le sol pour la batteuse résonnera plus des cris du Matou, que la faux fera plus sa musique dans les carrés de trèfle, que le bouchon de la chopine sera vissé pendant une éternité sur le goulot de la dame-jeanne ? Comment y vont faire, tous ceux-là avec leurs yeux pleins de lames vides ? Et si, au moins…

 

  Mais c'est l'Abel et le Mathurin qui se pointent avec leurs mines de conspirateurs et leurs bérets de feutre noir posé sur leurs têtes comme des crêpes de deuil. Mais ils ont pas l'air tristes. Même on dirait qu'ils rigolent comme s'ils étaient pris de vin et qu'ils viendraient trinquer le coup avec le Matou. Mais faites pas de bruit, mais bougez pas. Mais le Matou il me semble le voir dans les plis de la paille du reposoir, dans le creux du foin au milieu des odeurs de luzerne, dans les trous de la miche, dans le grillage tordu de la matole, dans le manche de la faux, dans les sabots crottés, dans les cercles du tonneau et même dans l'air qui passe. C'est L'Abel et le Mathurin qui le disent : ceux qui s'absentent ils ont laissé leur empreinte sur les choses, dans la fuite des jours, sur les mottes grasses et encore plein de choses comme ça. C'est ça qu'ils disent et peut-être ils ont pas tort. Mais j'entends comme une parole qui vient à mes oreilles et qui réclame son Opinel. Sacré Matou, tu seras toujours le même. Même depuis l'au-delà, tu peux pas t'en passer de ta rondelle de miche. T'as raison, Matou, c'est si bon de mastiquer sa croûte avec le pech derrière ses oreilles qui fait son bruit de feuilles et tout devant, à l'horizon, la terre qui fait ses mottes douces et, couché à ses pieds pareils à deux traversins Le Bertille et le Berdouille qui ronflent à l'unisson ! Sacré Matou !

 

 

 

 

 

 

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