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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:15

Café El Patio

 

 Venu des plaines d’herbe, le vent souffle continuellement depuis plusieurs jours. Un vent blanc, acide, qui balaie les grandes dalles de ciment de la Cité Autan, use la peau, clôt les lèvres, oblige à cligner des paupières. On se terre dans les cubes de béton, serrés autour des poêles et les conversations rougeoient faiblement, comme des braises sous la cendre. Sur le grand parvis de gravier, des chiens errants et faméliques glissent à côté de leurs ombres, marchant de guingois, comme s’ils se méfiaient d’eux-mêmes. Un peu de vie encore du côté des entrepôts où les flèches des grues oscillent en grinçant. Puis le ronronnement circulaire des bétonnières, la chute sourde du sable coulant des bennes. A intervalles réguliers, le claquement des portes de tôle de la cité, quelques bribes de conversations, le choc des boulets de coke dans les seaux de zinc. Puis le silence à nouveau, lourd, plombé, arc-bouté sous la meute assidue des rafales. Plus loin, vers la Bastide, le Terrain vague est parcouru de longues ondulations, sortes de sillons d’écume qui glissent entre les roulottes, faisant des remous de poussière et de feuilles et le ciel se couvre de rouille et l’air se tisse de lames aussi drues que des voiles.

 

 

Ce qu’il n’accepte pas, ce sont les regards qui le fuient, les mains qui l’évitent, tous les faux-fuyants, les faux-semblants, les dérobades de ceux de la Cité Autan, les attitudes hautaines des habitants de la Bastide, le peu d’intérêt des employeurs à son égard. Alors le chômage enfonce son coin au centre de sa tête, la faim vrille son ventre, l’angoisse fige ses muscles et les journées sont longues et grises à tourner au centre du cercle des caravanes, sous l’œil invisible de la conscience tsigane. Dans la chute lente et oblique des jours, les heures sont des lames acérées, les minutes des aiguilles chauffées à blanc. Et tout se met à vivre autour de Djamil avec la sombre attirance du vide, les roulottes, les falaises blanches, les entrepôts, les murs d’argile de la Bastide, la barrière des saules et des bouleaux à l’horizon et la vie n’est plus que cette infime palpitation au creux de l’ennui, cette étincelle si légère que la moindre brise pourrait l’éteindre.

 

 

 Dans le grand coffre, sous le lit du couple, Kalia sort, à la façon de précieuses reliques, le doba de Dezso, le père de Djamil. Sa peau est tendue comme la lame d’un curi, ses cymbales étonnamment brillantes sous la blancheur de la lampe. Sans que personne ne le lui demande,Lyubina se lève, se saisit du doba, fait ricocher ses doigts sur la membrane qui se met à vibrer, à résonner dans l’enceinte de planches et de tôles, alors que la voix aussi douce qu’une flûte indienne s’élève de sa mince poitrine, et c’est une liane qui se déploie dans l’espace, projette ses ramures, enroule ses vrilles et bientôt il n’y a plus que cela, au milieu des roulottes du Terrain vague, cette seule et unique voix qui se hisse, traverse la mince paroi du toit, se dilue dans la nuit bleue comme si elle était une germination, une pousse minérale, une concrétion de la conscience tsigane.

 

 

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