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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 10:51

 

Brève méditation sur le temps

à partir

des Formes du temps

de

Michel Onfray

(Livre de Poche - Biblio essais)

 

 

     Quatrième de couverture :

On peut écrire sur le temps « par en haut », en technicien de la philosophie pure. Mais on peut aussi aborder la question « par en bas », en partant de la terre pour parvenir à quelques certitudes susceptibles d’être regardées – ce qui constitue une théorie au sens étymologique. Cette « théorie du sauternes » n’est donc pas à ranger dans le rayon gastronomie ou oenologie (encore que…) ; c’est un ouvrage d’ontologie – un texte qui s’interroge sur l’être des choses et qui se propose de le penser à partir du vin de Sauternes, ce vin de légende. Avec ce livre, Michel Onfray veut, à la façon d’un Gaston Bachelard, penser le réel à partir de ses manifestations. - (c'est moi qui souligne) - Des marnes du sous-sol au liquide dans le verre de cristal, on suit l’évolution d’un mystère qui va de la matière au délice. Un parcours qui n’est pas fait pour déplaire à Michel Onfray, ce métaphysicien de l’hédonisme.

    

     Le temps a toujours été une question pour l'homme puisque son essence ne peut en faire l'économie. Parler du temps c'est convoquer l'être, évoquer l'être c'est penser le temps. Autant dire qu'en ce domaine la perspective ontologique, non seulement est inévitable, mais en constitue les essentiels prolégomènes. Mais comment percevoir adéquatement ce qui se déroule sans même que nous en soyons alertés ? S'agit-il de philosopher, donc de nous porter vers "le haut" en considérant la réflexion de saint Thomas d'Aquin sur l'éternité ou bien, dans une approche plus phénoménologique, d'assigner à la conscience humaine la tâche de démêler l'écheveau du vécu par rapport à la création et à la transcendance divine ? Ou bien sommes-nous réduits, dans une manière terrienne proche de la glèbe, "par en bas", à nous en remettre aux diverses expériences que le quotidien nous fournit à foison, le plus souvent à notre insu et au travers desquelles, pourtant, il est toujours question de temps ? Car, par nature, le temps est un problème. En lui-même d'abord car il procède de l'insaisissable. En son rapport aux hommes, ensuite. Car comment percevoir cette énigme qui fait de l'Existant le sujet connaissant placé face à l'objet même de sa connaissance ? Comment se saisir du recul nécessaire à l'appréhension de la chose temporelle ? Cette dernière, à moins d'un recours aux ruses  dont la raison est familière, est difficilement perceptible. Entrelacés au temps, nous devenons muets et apatrides face aux différentes esquisses qu'il nous refuse à mesure qu'il les produit. Jamais il ne peut faire l'objet d'une représentation que nous poserions devant nous à loisir, prenant le soin d'en apprécier les fragments signifiants.

  Son empan est toujours trop vaste, confinant à l'éternité ou bien trop étroit se réfugiant dans la fente évanescente de l'instant. Pluralités temporelles dont la logique interne est celle de la disparition. Le temps géologique est un temps fossilisé dont les nautiles, ammonites et autres trilobites ne nous délivrent que quelques formes, donc des idées, lesquelles  induisent une intellection nous éloignant d'une saisie immédiate de ce que nous cherchons à désocculter. Le temps immanent du vécu, quant à lui, dissimule son intimité dans les plis inapparents de la psychologie ou de la physiologie. Sans cesse nous métabolisons de menus événements qui ne sont que des intervalles existentiels évoluant à bas bruit. Nous sommes ce que nous devenons, à notre corps défendant ou bien même consentant.

  Du macrocosme au microcosme, de la giration des étoiles à l'ennui relatif à notre situation dans une salle d'attente, fût-elle métaphorique, c'est toujours une question récurrente qui se pose, que bien souvent nous tâchons d'éviter et qui consiste à trouver une place fixe dans un univers en mouvement. Car trouver un lieu où séjourner sur Terre, c'est ménager une pause parmi les flux et reflux, c'est tracer par la pensée la quadrature qui, se recueillant, nous invite à faire halte parmi les choses, à faire du temps un outil nous donnant prise sur le monde. Pour éviter l'abstraction résultant de la fuite des jours, nous nous en remettons toujours à l'espace, à de l'espace, à du territoire, à du refuge qu'encadre une rassurante géométrie. La donation de l'espace est toujours de l'ordre d'une évidence, est toujours de la matière à portée de la main. Toujours une colline où faire porter notre regard. Toujours l'écoulement du fleuve. Toujours la ligne d'horizon pareille au repliement d'une question, laquelle trouve son épilogue dans sa circularité même. Pour cette raison, espace et temps fonctionnent comme une dyade primitive insécable, comme une monade plongeant continuellement dans le liquide amniotique d'où ils semblent issus d'un même germe, œuf primordial dont nous prenons acte faute de pouvoir en percer le secret.

 

     Le temps de Chronos.

 

  Le temps, nous voulons l'assigner à parler, à se montrer, à nous dévoiler ses rouages intimes. Alors nous le spatialisons, nous lui donnons un ustensile à partir duquel faire phénomène, combler notre entendement, jouer sur le registre de nos sensations primaires. Nous le confrontons aux éléments, facile symbolique dont ils seront les serviteurs. L'eau, dans la clepsydre, est le fleuve en miniature, son écoulement, sa ligne fuyant continûment, sorte de parabole de l'instant se logeant au cœur du renouvellement constant, inauguration d'un genre d'éternité. La terre, ou bien son équivalent de silice dans l'isthme du sablier, déroule son sillage que nous n'avons de cesse de retourner afin que le mouvement perpétuel fasse ses mille voltes fascinantes. L'air qui fait tourner l'hélice ou bien l'éolienne s'ingénie à nous restituer la caravane mobile des secondes  pareilles au rythme infini des  rotations, à leur cycle toujours renouvelé. Le crépitement du feu au sommet de la bûche, jaillissement circulaire d'étincelles nous installe dans un temps onirique, fusant, imprimant sur nos rétines une palpitation semblable à celle des étoiles.

  Mais le temps, nous le voulons encore plus précis, nous souhaitons en saisir la substance, mettre à jour l'âme qui en assure l'étonnante continuité. Alors nous inventons les horloges et leurs machineries complexes, comme si les rouages pouvaient, à eux seuls, nous restituer la magie de ce qui, par définition, demeure hors de portée. Rivés aux aiguilles, aux chiffres romains, aux menus repères selon lesquels les heures marquent leurs stations, nos yeux s'abreuvent à une source qui paraît inextinguible à force de régularité, d'obstination à parcourir le rituel manège du cercle refermé sur lui-même. Mais cela est encore insuffisant. Le temps nous voulons le pousser jusqu'en ses ultimes refuges, lui faire rendre son dernier jus, boire jusqu'à la lie son suc nourricier. Les arbres, pignons, fourchettes et autres cliquets sont des colifichets, des artifices qui nous cachent ce que notre curiosité voudrait mettre à jour. Alors nous expurgeons, allégeons, ôtons toute cette matière qui nous empêche de voir. La vraie manifestation est là, dans le dénuement, le dépouillement, la mise à nu, tout près de la vibration du photon.  La vérité est dans l'extrême simplicité des choses révélées, dans l'urgence digitale, dans la succession, le battement, l'oscillation de millions de signaux à la seconde, suite inimaginable de nombres et de chiffres, dans la déflagration de 0 et de 1, là où il n'y a plus rien que de l'abstraction, de la mathématique, des séquences sismiques en forme d'absolu. Seulement la vision humaine ne peut tutoyer cet abîme qu'à s'y précipiter et donc, à ôter tout discours qui rendrait signifiant cela qui s'abrite bien au-delà des galaxies. Car le secret est, étymologiquement parlant, "méta - physique", c'est-à-dire hors de portée et nul ne dispose de ce métalangage qui rendrait compte de cette méta-réalité.

  Mais l'Esseulé sur la Terre, scindant le temps, le clivant selon des milliers de feuillets de mica, en avait fait, ontologiquement, un être parmi tant d'autres, une simple buée se dissolvant parmi les affairements humains. On ne le percevait plus qu'à l'aune d'un utilitarisme, d'une fonctionnalité, d'un accident survenant épisodiquement dont on pourrait tirer profit. Ainsi les minutes devenaient-elles immanentes, commises aux tâches diverses, au commerce, à la fabrication de masse, au taylorisme, aux cadences folles dont Charlie Chaplin était la vivante et désarticulée icône  dans "Les temps modernes". Commis à la production, rangé dans les tiroirs cybernétiques, branché sur les automates, tout se déclinait sur le mode de Chronos, temps se confondant avec la mesure même, temps syncopé, désincarné, scansion d'une urgence à posséder, piller, livrer la Terre à l'insoumission de l'ego, à la cécité du profit. Ce temps qui n'en était plus un - lequel se conjugue de plus en plus au présent -, avait renoncé à toute sublimation, à toute quintessence, ne trouvant plus à se loger que dans des marges d'incertitude, lui qui, par destination devait gouverner, était gouverné. Ainsi s'originait une longue dérive par laquelle l'humanité croyait triompher alors qu'elle ne faisait que naviguer parmi les écueils, de Charybde en Scylla.

 

     Le Temps Artisanal.

 

  Il est un temps dont l'homme ne peut se détourner qu'à compromettre son essence. Nous voulons parler de cette succession d'instants qui ne peuvent s'évoquer qu'à l'aune de la rondeur, du soyeux, de l'écume. Pareillement à ce corail trouvant refuge au fond de la coquille afin que par sa dissimulation même puisse surgir au palais du goûteur l'inondation préalable à la dégustation vraie. Car le temps est si rare, si purement existant qu'il ne peut être qu'une libation, une ambroisie. Faute de cela il ne sera qu'un battement parmi d'autres, une simple résonance faisant son inaperçue confluence parmi les diastoles-systoles des remous et autres errances infiniment prosaïques. Le temps mérite mieux qu'une simple distraction. Le temps est un fruit précieux, disons une cerise pourpre, gonflée d'un suc magique, que nous tenons suspendue dans la parenthèse  désirante de notre arc de Cupidon. Déjà se dessinent sur nos papilles les trajets qui, bientôt, y imprimeront leur syntaxe d'émerveillement, leur sémantique ouverte aux déploiements multiples. Mais ce pourrait aussi bien être un chocolat à l'arôme très pur, exigeant une approche, oserions-nous dire une propédeutique ? Certes ce prédicat nous le convoquerons lorsqu'entre amis, près d'un feu de cheminée, scintilleront dans nos verres oblongs, les larmes de Dionysos lui-même dont le Sauternes, ce vin d'excellence, constitue la quintessence. Alors nous saurons que nous sommes parvenus au lieu où les choses signifient de manière singulière, nullement reproductible. Tout grand moment est unique. Le Sauternes n'est pas seulement une boisson qui prendrait place parmi les autres, comme par effraction. Sans doute n'appelle-t-il guère de solennité, pas plus qu'il n'autorise de cérémonial préparatoire à sa libation. Il suffit de le humer, de le déguster à petites gorgées comme un enfant le ferait d'une pomme à l'arôme acidulé et généreux. Une communion. Ô sans doute bien profane mais qui, cependant, n'exclut nullement le fait de s'y entendre. Et que l'on ne s'encombre nullement d'un précieux lexique œnologique, le langage suppléant parfois les manquements auxquels une boisson s'autorise, fût-elle signalée comme remarquable. Le Sauternes a juste besoin d'une attention vraie, d'une inclination de l'âme, d'une aptitude à lier les affinités entre elles. Le reste viendra avec aisance et naturel dès l'instant où le chatoiement visuel se métamorphosera en étonnement du palais. Car ce vin est une synthèse puissante d'un terroir, d'une eau, d'une moisissure, d'un élevage, d'une culture au sens premier de tailler un cep, ensuite de le fêter à la mesure de ce dont il nous fait l'offrande.

  Mais l'heure de la dégustation n'est pas encore venue. Au préalable il nous faut nous laisser aller à ressentir ce qu'un temps investi, veut dire pour celui qui essaie d'en pénétrer les arcanes. Le Sauternes est le contraire de ce temps chronologique, mesuré, déshumanisé dont, aujourd'hui, on habille la plupart des vanités mondaines. Le temps, bien loin de se prêter aux manipulations des équations, il faut le ramener à la densité de la terre, à sa compacité, à sa matière souple et généreuse, à sa chair intime. Retrouver le ventre prolifique qui donna la vie, dont l'homme s'arracha par pure nécessité, alors que l'abri était encore, pour lui, le plus sûr des refuges contre la barbarie. Confier son palais à une boisson de ce genre est une manière de sacralité, d'arche nous projetant par delà nous-mêmes au lieu de notre origine. Origine qui est fusion, dyade, sentiment de totalité. C'est à un tel ressourcement que nous convie toute ambroisie digne de ce nom.

  Et maintenant il convient, par la pensée, de rétrocéder, de faire un saut nous reconduisant au seuil des expériences premières de l'humanité. Portons-nous, d'abord, sur les rivages obscurs de Neandertal. Âge de pierre. Temps pierreux, gemmatique, occlus, replié ombilicalement sur lui-même. La durée est encore trop mêlée au minéral afin qu'elle puisse s'ériger, faire sens, orienter le destin des hommes vers une direction. L'homme est pareil à la nature qui l'entoure, grossier, compact. Ses bourrelets sus-orbitaux, sa démarche inclinée vers le sol le situent davantage dans la lignée zoomorphique que dans l'humaine. Il ne fait qu'un avec la sombre matérialité. Il faudra attendre longtemps, - rien au regard du géologique, une éternité pour l'homme -  avant que ne surgisse l'Homo sapiens sapiens et, avec lui, les premiers balbutiements qui constitueront les fondements de la future humanité. Plus rien de commun avec ses lointains ancêtres. Les linéaments de la signification se détachent de l'obscur originaire pour témoigner, dans la clarté, de la singularité de l'événement anthropologique. Prodigieuse efflorescence qui, par paliers successifs, va introduire le temps vrai, puis suivra une lente métamorphose au cours de laquelle le temps s'essentialisera. De pierreux qu'il était, il deviendra plus souple, ductile, malléable. Il deviendra terre. Celle avec laquelle Sapiens fera ses premières poteries, lesquelles seront bientôt destinées à recueillir les denrées. Ainsi naît le temps culturel que prolongera le temps artistique, les premières traces rupestres faisant leur apparition sur les cimaises primitives des cavernes. Ainsi s'ouvrira le temps symbolique. Celui des couleurs. Le blanc qui représente la pureté, la culmination, l'air. Le noir des ténèbres primordiales, mais aussi la Terre-Mère, l'obscurité des origines, le néant. Le rouge, symbole du sang, de la vie. Le jaune, solaire, figure de l'éternité. Le temps s'illustre de multiples façons : temps cyclique avec celui de la pêche, celui des migrations de troupeaux de rennes; cycle nycthéméral faisant se succéder les conquêtes du jour, les peurs de la nuit. Puis le temps sacré des rites saisonniers; le temps cosmique lié à l'observation des étoiles, des phases de la lune. Puis les rythmes de la musique, de la danse et celui de l'existence avec son alternance de vie et de mort auquel s'attachent les rites funéraires. Le temps muet de Neandertal est loin qui mêlait dans la plus totale confusion, hominidés, arborescences, peuple zoomorphe.

  Avec Sapiens s'initie une révolution copernicienne ayant pour origine l'émergence de la conscience du temps. L'outil modifie profondément la relation de l'homme à son milieu et, par voie de conséquence, l'épaisseur, la texture même du temps. Proies plus faciles à saisir, cultures devenant accessibles grâce à l'usage du bâton fouisseur. Quant au langage pariétal, les projections sur les murs des cavernes des mains, vulves et autres chamans sont la fusion de l'anthropos à même la matière. Les représentations animalières, chevaux, aurochs, cervidés, bouquetins; les pointes de flèches, ne représentent pas seulement une fiction mais sont un vecteur d'action sur la temporalité. Dès lors une scène déjà vécue peut prendre place sur les parois de calcite, une action future s'imager afin d'en anticiper les épisodes à venir. Quant au langage, fait humain princeps, il permet d'amener dans la présence ce qui s'en absente habituellement, de relater des expériences, de bâtir des projets. Il confère à l'Existant sa propre dimension, laquelle est de n'être qu'un dans un temps uniment rassemblé.

  Cette rapide incursion dans la préhistoire, si elle a le mérite de pointer quelques étapes de l'évolution, doit surtout mettre en valeur la nature de la relation qui  relie l'homme au temps. Bien loin des abstractions et de la technicité du temps chronologique, Sapiens est immergé dans un temps vécu, expérimenté, viscéral, humoral. Il en va de sa survie même. Temps de chair et de sang, temps rotulien et tendineux, temps tarsique et métatarsique, temps de la main et de l'œil, temps hautement incarné, l'homme de cette époque ne peut l'appréhender que de l'intérieur, à la manière d'un remuement existentiel, d'une boussole destinée à le mettre en chemin. A peine le limbique et le reptilien cèdent-ils du terrain que déjà le néocortex s'éploie en milliers d'éblouissements conscients. De Neandertal à Sapiens, de l'inconscient au conscient, de l'informe à la forme, de l'impensé à la pensée, ainsi s'invagine la temporalité au sein de l'humanité naissante. Jamais l'homme ne pourra s'écarter de ces traces qu'à renoncer à une part de son essence. La société industrielle, puis post-industrielle et déjà cybernétique semble avoir oublié cette leçon de l'ontogenèse, cette pure "distraction" la commettant à de bien hasardeux errements entre consommation frénétique et pseudo-communication itérative.

Seul l'homme dont les viscères sont pareils aux replis de la glaise et les jambes noueuses comme les ceps qu'il élève religieusement pouvait s'exonérer de cette aventure extra-temporelle dont les conduites d'aujourd'hui se font les chantres. Sauternes comme antidote d'une pure mathématisation du temps. Un temps "botrytique" s'opposant à un temps vulgaire, c'est ce que voudrait montrer la suite de ce texte.

 

     Le temps "botrytique".

 

  Nous l'avons déjà dit, le temps n'est jamais sans un lieu, sans une attache racinaire à un territoire. Or, en ce domaine, le Sauternes occupe un emplacement privilégié, placé sous l'œil des dieux, à la confluence des influences océaniques et des généreuses brumes de la Garonne et, surtout, du Ciron, minuscule affluent aux dons aussi multiples que rares. Et la géologie n'est pas en reste qui assemble savamment calcaires, grès, argiles et alluvions. Une habile synthèse dont le mystérieux "botrytis cinerea" se fera l'alchimiste.. C'est donc à partir d'un terroir bien doué, fécondé par une habile météorologie que s'exhaussera la boisson subtile. Mais revenons au Ciron, modeste ruisseau qu'on dirait tout droit sorti d'une fable de La Fontaine.

  "Plus au frais, parce que courant sous les arbres, dans les bois et les forêts, moins brutalisé par le soleil [que la Garonne], le Ciron se déploie sous un brouillard, le matin, quand la fraîcheur rentre en contact avec les premières chaleurs du soleil. Ces eaux en suspension, diffractées des milliards de fois dans l'air, donneront naissance au Botrytis cinerea, ce champignon sans lequel aucun vin de Sauternes ne se ferait."

                                                                                                            (M. Onfray p 50.)

 

   Ici, tout est dit du mystère dont l'ambroisie est le révélateur : une moisissure, donc une corruption, participant non seulement mais rendant possible la génération d'un vin aussi noble que généreux. Ici se croisent, s'affrontent comme en une lutte ontologiquement âpre et décisive les principes antagonistes, les forces immémoriales qui hantent et fondent les archétypes de l'humain. Eros pliant sous les coups de boutoir de Thanatos dont il ressort, non indemne, non glorieux, mais modestement triomphant, portant les stigmates de la rencontre mythique. Seulement ces stigmates sont nobles, seulement ces marques insignes donnent lieu, pouvoir et quintessence à la "grappe de raisin cendrée", traduction de la locution latine dont elle provient. Mais laissons-nous aller au  rêve car rien ne saurait mieux que la dérive onirique nous porter à la frontière, là où les choses se livrent à la sublime métamorphose.

 

 Nous sommes à l'intérieur du grain de raisin, nous sommes les grains eux-mêmes  alors que les brumes à peine naissantes dérivent sous le couvert des arbres. Au loin, porté par les pins aux aiguilles brillantes, l'air océanique fait son murmure léger, sa vibration d'abeille. Le jour n'est encore qu'un voile plié sur lui-même, en attente d'un événement. Tout semble figé, identiquement aux larmes de résine qui s'égouttent sur les troncs des grumes plantés dans le brouillard diaphane. Comme une hésitation de la lumière à rayonner, à dire la beauté à venir, le prodige du jour. Rien ne semble vraiment exister que ce suspens lui-même. Nos yeux ouverts boivent le liquide translucide que filtre l'enveloppe protectrice. Nous n'avons pourtant rien à craindre tellement une effraction paraît inconcevable, simple hypothèse pareille aux pépiements des oiseaux si discrets en cette heure indécise. Pourtant au-dessus du dôme dont nous nous habillons commencent à s'animer mille photons pressés. Soudain, alors que l'air se déplisse c'est comme un envahissement, une pluie de cendre, une cascade de flocons dorés. Nous bougeons si peu. Nous nous poussons même légèrement pour accueillir cet hôte de passage. Nous sentons notre ombilic s'emplir de résine, se dilater, des milliers de flux s'y croisent, des myriades de combinaisons s'y livrent à une curieuse et luxuriante alchimie. Nous sommes possédés de l'intérieur, tourneboulés et pourtant heureux de l'être. En même temps qu'étonnés. C'est, pour nous, le surgissement d'une aube nouvelle, le début d'une merveilleuse aventure. Ce qui, depuis la nuit des temps, nous était destiné vient de s'accomplir, nous portant bien au-delà de nous-mêmes sur les chemins des multiples libations des hommes. Tout alentour, alors que le soleil commence sa ligne courbe, nous percevons des voix, des cris, des rires, des chants. Le vignoble, autour de nous, est pourpre, enveloppé d'une clarté  semblable à un miel doré. Tout près de notre fontanelle nous entendons le cliquetis de ciseaux d'argent. Partout, parmi les étirements du brouillard, la traînée cendrée fait ses mouvances fécondantes. Nous sentons monter en nous comme une ivresse venue dire aux hommes la survenue de la merveille. Nous n'en sommes nullement maîtres. Nous sommes soumis à une volonté qui nous dépasse. Nous devenons autre. Nous devenons temps condensé, amassé sur lui-même, gros de significations multiples. Nous sommes une arche unique se déployant par-delà les continents afin que ceux qui nous ont élevés reçoivent des autres hommes les offrandes qu'ils méritent. Cependant ils n'attendent rien de plus, ces hommes de la terre, que cette forme oblongue, cendrée, par laquelle s'écoulera l'ambre jusqu'à rejoindre sa conque de verre que des doigts noueux emprisonneront à la façon d'un secret. Alors nous serons liquide, seulement, attendant d'être longuement infusé au contact souple du palais. Nous franchirons la barrière des lèvres alors que le Dégustant sentira, au centre de son corps façonné d'air et de soleil, la lente mais non moins exubérante montée d'une symphonie à nulle autre pareille. Nous entendrons les verres se choquer dans un joyeux tintement de cristal. Nous écouterons les glottes faire leur bruit d'ascension. Nous serons soudain arrivés à notre dernière demeure alors qu'autour de nous la cérémonie s'emplira de gestes heureux disant la joie du simple, du naturel, de la fierté du dressage du cep, de la domestication de la moisissure, de l'élevage et de la mise à l'abri dans le ventre luxueux des tonneaux cerclés de bois. Souvent, sur les tables du monde, refleurira le rituel. Profane pour certains, sacré pour d'autres, les laborieux, les  obstinés, les destinés à faire l'exceptionnel à partir de l'ordinaire, de l'humble. Mais combien se rendront compte, dégustant l'ambroisie, d'une manière d'acte transcendant qui a donné vie à ce pur moment de joie ? Combien retrouveront le temps originel, celui où les hommes le portaient chevillé au corps, attaché au mouvement de leurs mains, logé au centre de leurs pupilles, soudé à la pliure de leurs reins, arqué selon la courbure de leurs pieds ? Car, nous buvant, nous dégustant, ils ne se désaltéreront pas uniquement, c'est de l'homme qu'il logeront au creux de leurs papilles éblouies, c'est du temps comme fondement du sens, comme creuset de la passion. A nous apprécier, il faudra sûrement ce temps, ce bien si précieux; de la connaissance, cette exigence; de la curiosité, cette nécessité; de l'étonnement cette ressource sans laquelle la philosophie ne pourrait se réclamer d'aucune sagesse.  Car, parfois, boire et philosopher sont une seule et même chose.

 

  Ainsi pourrait s'exprimer le grain de raisin après sa mutation botrytique, une fois devenu ce médiateur scellant l'amitié entre les hommes. Mais  un tel lyrisme serait sans doute insoutenable à bien des oreilles contemporaines s'ouvrant à d'autres sirènes technologiques commises aux chiffres et à l'accumulation, donc au dénombrement, à l'aveuglement qui ne procède que par la sommation à l'infini des éléments entre eux. Or c'est à l'inverse que l'entendement doit s'exercer afin que se révèle, au creux des choses, leur charge de sens. Opérer par soustraction, revenir aux fondations, découvrir les racines. Un tel chemin à rebours est nécessaire afin que, débarrassé des pellicules contingentes qui la recouvrent, puisse apparaître l'essence depuis son centre de rayonnement. Du verre où s'illumine la boisson, retrancher toutes les facettes sociales, les conventions, les a priori, se disposer à l'antique "épochè", la merveilleuse mise entre parenthèses du monde, la suspension du jugement et le dépouiller jusqu'à ce qu'il  se dispose à ne dire que sa propre vérité. Parvenus à cet état de condensation, vous les "buveurs très illustres" serez rendus à votre contrée originelle, au pays dont vous provenez, là où le menu, le mince, l'événement inapparent se gonflent  et deviennent la seule raison pour laquelle, en ce moment élu, vous êtes venus sur Terre afin de  témoigner d'un temps précieux, rare entre tous, d'un temps dont vos lointains ancêtres, possiblement agriculteurs, tissaient leurs jours, ourdissaient leurs fils avant que le métier à tisser ne délivre son ouvrage. Retrouvez-le ce temps manuel, ce temps malléable, pareil à la boule d'argile que façonne le potier. Prenez du vide, du néant, entourez-le de parois, faites de son contenant bâti sur du rien quelque chose qui signifie, quelque chose d'où s'élèveront tous les langages du monde. Personne d'autre que vous pour bâtir cette Babel. Personne d'autre que vous pour façonner ce qui vous est octroyé comme une liberté sans pareille : ouvrir un monde et y projeter cette singularité dont vous êtes l'incontournable figure. Et jetez donc aux orties tous les dogmes, toutes les certitudes, tous les discours logiques qui ne font que précipiter votre effigie dans une fosse commune dont vous n'avez rien à espérer. Fuyez l'intellection et la mesure. Ôtez vos habits et foulez le vin de vos pieds encore lourds de glaise, soyez dionysiaque, échevelé, rouquin, parsemé de taches de rousseur, barbu à souhait, chauve hilare, Breton ou Cévenol, riez avec les filles nubiles lors des bacchanales, pressez de vos poings hédonistes les grains gonflés de désir pareillement à d'opulentes poitrines, fêtez la sublime nature selon un panthéisme où la source, le nuage, le vin, les arbres s'accouplent en une divine profusion, soyez chair contre la chair de l'autre, de la grappe, de la terre, peignez votre corps d'argile, tracez-y des bouquetins, des traits, des flèches pareilles au temps qui s'écoule, des points cycliques, des pointillés d'instants, ce temps corporel fait de votre propre chair vous appartient comme il appartient à tout ce qui vit, croît et cherche dans chaque coin de l'univers ce qui parle, chante, susurre, suggère. Et buvez donc un verre de Sauternes avec l'Ami, l'Amie et, dans cette libation, communiez longuement, savourez l'instant qui succède à l'instant dans son incomparable unicité car "On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve." comme aimait à le dire Héraclite d'Ephèse.

 

     Extraits.

 

"Temps ontologique s'il en est un, ce temps de l'entropie et de la métamorphose, de la mort utilisée pour célébrer les fins de la vie, est à sa manière une ruse de la raison - ruse de raisin. Rien ne demeure en l'état, tout bouge, change, animé d'un irrésistible tropisme vers le néant. Dans cette fulgurance  vers l'anéantissement, cette esthétique de la disparition est aussi une éthique en tant qu'elle susurre la leçon des vanités picturales de toujours : de la pourriture même peut naître la transfiguration dont procèdent les belles œuvres - un vin comme une existence, mêmement."       (p. 63).

 

  "A Sauternes, le temps agricole demeure comme un vestige dans une époque tout entière dévolue aux dieux de la vitesse, de la mécanique, de la technique, de la productivité et de la rentabilité. Quand tout autour la machine s'est emballée, là restent les pratiques ancestrales du travail manuel qui supposent l'œil et l'intelligence du paysan, figure ontologique en même temps qu'historique. L'outil a métamorphosé l'homme, et cette transformation a produit un autre sujet. En revanche, à Sauternes on a continué dans le silence à célébrer la simplicité de l'agriculteur. Ici, le botrytis exige un homme ancestral, quasi préhistorique, à l'œil exercé comme celui d'un rapace."    (p. 67).

 

  Mais ce tour d'horizon ne serait pas complet s'il omettait de faire l'inventaire des multiples déclinaisons selon lesquelles le temps se manifeste à notre conscience, que Michel Onfray regroupe sous la rubrique de "Cartographie des temps visités" (par ordre d'apparition dans l'ouvrage) :

Temps généalogique - Temps immémorial - Temps géologique - Temps figé - Temps spatial - Temps primitif - Temps anarchique - Temps cyclique - Temps repérable - Temps séminal - Temps végétal - Temps tragique - Temps circulaire - Temps naturel - Temps culturel - Temps singulier - Temps panthéiste - Temps aléatoire - Temps météorologique - Temps climatologique - Temps ontologique - Temps négateur - Temps destructeur - Temps affirmateur - Temps fédérateur - Temps augustinien - Temps transfiguré - Temps ralenti - Temps modifié - Temps sculpté - Temps entropique - Temps agricole - Temps chronométré - Temps lent - Temps pressé - Temps irénique - Temps magique - Temps insipide - Temps technologique - Temps géorgique - Temps féodal - Temps alchimique - Temps chimique - Temps hédoniste - Temps dionysiaque - Temps spermatique - Temps élémentaire - Temps humain - Temps ouvragé - Temps magnifié - Temps transcendé - Temps sublimé - Temps local - Temps global - Temps ponctuel - Temps compressé - Temps quintessencié - Temps multiple.

 

     Temps de la critique.

 

   Ce sont ces esquisses phénoménologiques plurielles que l'Auteur nous propose dans un livre réduit par le format mais dense par le discours philosophique extrêmement argumenté  qui s'y développe. Ce n'est pas l'un de ses moindres mérites que de nous convier à ce banquet métaphysique en même temps qu'hédoniste, à partir du simple, de l'élémentaire, du sombrement contingent qu'est la figure du pourrissement, pour nous amener, dans une manière de transcendance, à tutoyer les cimaises du sublime.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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