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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 09:38
Seul, le refuge

« Le Philosophe en méditation »

Rembrandt

Source : Wikipédia

 

***

 

   [Avant-propos - Le texte proposé ci-dessous est une manière de grand écart entre le Principe de Réalité (la Mondialisation, les grandes pérégrinations humaines, l’attrait pour un  tourisme de masse) et le Principe de Plaisir (se retrouver au creux même de son Soi, dans un genre de quête initiatique hors des chemins mondains qui ne font qu’égarer l’Homme, l’aliéner et le placer sous le joug d’un consumérisme sans limite qui, aussi bien, signifie, dans la réalité la plus crue, le sacrifice de cette Terre dont l’offrande nous a été faite à notre naissance, nous en faisons un bien piètre usage !)

   La première partie de cette fiction décrit par le menu les erratiques trajets d’un nomadisme devenu véritable phénomène de mode, alors que la seconde partie prend acte d’un retour en Soi, d’une sédentarité qui devient le lieu de mille minces joies, sous la figure de Segreto, dont chacun, chacune aura deviné que son patronyme à consonance italienne ne signifie rien d’autre que « secret ».

   Morale de l’histoire : l’on va chercher bien loin ce que l’on porte en Soi, d’inépuisables richesses qu’une juste méditation, une contemplation des choses simples peut métamorphoser en une sorte d’aura dont notre corps, notre esprit pourront rayonner bien plus qu’ils ne pourraient le faire dans une course effrénée autour du Monde qui n’est jamais que quête de Soi. Autrement dit, il s’agit ici, de faire se lever, dans une verticale dialectique, de confrontation directe,

le matériel contre le spirituel,

l’éloigné contre le proche,

le chamarré contre le simple.

   Sans doute quelques Lecteurs, quelques Lectrices, décrypteront-ils, dans cette écriture de type allégorique, une critique en règle des us et coutumes, des usages contemporains du Monde et des Choses qui s’offrent à nous sans que nous soyons réellement conscient des enjeux. Mais « qui aime bien châtie bien » et j’aime trop cette belle Terre pour ne pas lui offrir, en son nom, comme si elle proférait elle-même des mots, l’occasion de dire ce qui l’enchante mais aussi la chagrine. Tous, sur notre Planète, sommes comptables de ceci : voir les choses en face et se poser la question du futur. Nulle autruche n’a sauvé le Monde à enfouir sa tête parmi la douce touffeur du sable !]

 

*

       Scène I : Danse de Saint-Guy

 

   Partout l’universelle fusion dans « ce qu’il y a à voir » sur la Planète, tout « ce qui est incontournable », « ce qui est à couper le souffle », tout ce qui est à inventorier si l’on ne veut demeurer dans une sorte d’existence quasi médiévale. Alors, sur les Grandes Places du Monde, tout contre les lagons d’eau bleue, sur les pentes qui mènent au Machu Picchu, dans les blancs villages d’Andalousie, près des Pyramides d'Égypte, sur les grandes étendues étincelantes du Salar d'Uyuni, partout où est supposé rayonner un fragment de Beauté, on s’amasse en foules compactes, on fait ses noirs essaims de mouches, ses grappes d’œufs qui s’agitent, bavardent, prennent des images, dégustent d’exotiques boissons glacées aux terrasses des cafés. Alors, dans le duveteux entre-soi, on s’extasie de tout ce prodige posé devant les globes de ses yeux, on fait des gorges chaudes de tel plat épicé, on cite, pour la beauté de la citation, pour l’effet produit sur le Chaland, le Madras Curry, son curcuma, sa cannelle ; on cite le Garam Masala, son gingembre et sa cardamome ; on cite le Tandoori, son piment rouge, ses clous de girofle, on cite et on se réjouit d’avance de l’étonnement, sinon de l’envie de ses Coreligionnaires, on cite et on n’écoute que SOI au motif qu’on est l’un des personnages les plus importants du Monde.

   C’est, partout, un entêtant bourdonnement, une course à qui sera le plus méritant, on compare ses destinations. Untel dit : « on a FAIT Bali et Sumatra », Untel dit « on a FAIT le Pérou et Valparaiso », Untel se gausse des ci-devant et dit : « on a FAIT la Thaïlande, la Malaisie, la Mongolie, le Pakistan, la Turquie, on a FAIT l’Australie, le Soudan, Madagascar, on a FAIT les STATES et N.Y, on a FAIT le Canada, le Mexique et le Brésil », et en définitive, on aurait bien plutôt dit ce qu’on N’A PAS FAIT. Partout c’est le Grand Carrousel, la Grande Roue, les Montagnes Russes, partout c’est la Cour des Miracles, on s’étonne de SOI, on est un brin épatés d’avoir FAIT TANT DE CHOSES et on se jure qu’on recommencera, qu’il n’y a que les pleutres qui restent les « deux pieds dans la même chaussure », qu’on volera dans des jets étincelants qui sèment derrière eux leurs longues traînées blanches poudrées des étoiles givrées du kérosène. Oui, c’est le prodige de la Mondialisation, plus un seul coin de la Terre ne doit demeurer inexploré. La Terre, il faut la retourner à la manière de la calotte du poulpe, en disséquer les moindres viscères, en désocculter le moindre secret. On a dit qu’ON FERAIT, on FERA !

   Aujourd’hui, par exemple, ON FAIT Venise, sous toutes ses coutures s’entend. On descend de l’immense ferry blanc aux innombrables étages, on dirait un mille-feuilles. Le ferry est bien plus haut, plus imposant que les palais de la Lagune. Ça remet un peu les choses à leur place. Alors commence le grand charivari, la performance quasiment sportive, on oubliera momentanément son arthrose, sa goutte, on effacera ses cheveux blancs, on regagnera quelque jeunesse perdue. Menu de la journée : on visite l’Île de San Michele ; on emplit ses yeux des façades colorées de Burano ; on s’extasie devant la porte ouvragée du Palais des Doges : on flâne rapidement sur le Campo del Ghetto Novo ; on franchit, à la queue leu-leu le Ponte Dei Tre Archi à Cannareggio ; on traverse les Jardins Papadopoli du quartier de Sante Croce ; on déguste une crème glacée au Caffè Florian : on FAIT la Place Saint-Marc dans sa diagonale, parmi l’envol gris des pigeons ; on rejoint enfin son Havre de Paix, l’immense HLM blanc où un cocktail nous attend avec ses petits parapluies chinois colorés, perchés tout en haut des verres givrés ; puis on ira s’ébattre dans la « Grande Piscine Bleue », on dirait un lagon de Polynésie ; on fera la queue au « Restaurant des Îles », puis on regagnera la bonbonnière de sa cabine avec, dans la tête, sur son étroite couchette, plein de rêves d’enfant et le défilé de tout ce qu’ON AURA FAIT, s’animera sur la toile blanche de son inconscient. On aura bien mérité de la Patrie Mondiale !

 

   Scène II : Andantino

 

   Loin, la foule des Touristes pressés, loin le « bruit et la fureur ». Segreto a longtemps déambulé dans la Venise inquiète, dans la Venise livrée aux yeux des Curieux. Il a marché au hasard, sans plan ni idée préconçue, simplement une avancée à l’intuition, la recherche d’affinités, l’espérance de trouver un lieu qui convienne au silence qui l’habite, au recueil en Soi dont il est l’unique dépositaire depuis de longues années déjà. Toujours Segreto (son nom en porte le témoignage) a cheminé le long de Soi, dans le secret du jour, dans la lumière aurorale, celle qui convient le mieux à l'intimité dont il est, en quelque sorte, le miroir. Jamais il n’a aimé l’agitation des groupes, les éclats de la fête, le tumulte partout répandu qu’il ressent comme un genre d’insulte faite à la Terre, une manière de coutre qui la violenterait et l’on ne verrait plus que des racines retournées griffant l’air de leur insondable désarroi. Ce que pense Segreto en son for intérieur, c’est qu’il n’y a pas de plus grande joie que de SE rejoindre quelque part où cela chante, où cela murmure, où une eau de source clapote avec discrétion et exactitude. Tout alors va de Soi, l’on n’est plus séparé, on est une seule ligne continue, pareille à l’horizon du matin qui repose entre la nuit et le jour, un instant d’éternité à vrai dire.

   Ce que Segreto aime par-dessus tout, ces ruelles étroites où nul ne se rencontre, que ces pavés de schiste gris que lie un ruban de ciment blanc. Ce qu’il aime, la fuite noire d’un chat dans la nuit d’un soupirail. Ce qu’il aime, ce linge pendu sur des fils à même la rue, ils sont l’emblème du simple, de la réalité quotidienne, de la vie en sa mince levée, dans son architecture originelle. Ce qu’il aime, ces façades usées par la lèpre du temps, elles sont belles à force de vieillesse, de retrait en soi, de presque disparition. Ce qu’il aime, les portes closes, aveugles, les hautes maisons aux pignons triangulaires, les grilles de fer forgé aux fenêtres, ce sentiment de désolation qui est réassurance pour l’âme qui sait voir les choses adéquatement, en sonder l’inestimable profondeur. Pour Segreto, ces ruelles du Quartier Dorsoduro, ces petits riens sont bien plus précieux que ces prétentieuses constructions qui ont pour nom « Basilique Saint-Marc», « Palais des Doges », « Campanile Saint-Marc », ce sont là les illusions dans lesquelles se précipitent les Ingénus, se hâtent les Candides. Ils disparaissent à même ces édifices de carton-pâte, se pensent eux-mêmes objets face à des objets. Fascinés, ils oblitèrent le plus précieux de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils devraient être, des Chercheurs d’Absolu. Or, l’Absolu, à défaut de jamais pouvoir le trouver dehors, ils le portent en eux, identique à une flamme invincible, ils en ignorent la Présence simple et belle.

    Ce que Segreto aime, cette évidence d’une rue sans affèterie, d’une rue telle qu’en elle-même, cette Calle de l’Aseo qui se déroule selon les mystères d’un labyrinthe. Mais, ici, nul besoin d’un fil d’Ariane pour s’en extraire. Bien au contraire, y demeurer est demeurer en Soi là où se situe le plus précieux de la personne humaine, cette coïncidence de Soi à Soi qui est l’image la plus brillante à laquelle puisse prétendre toute conscience en quête de son être. Sur la gauche, une fontaine de lave grise n’égrène nulle eau qui tirerait sa fierté de son jaillissement. La fontaine est belle en soi à simplement figurer en tant que symbole d’une eau lustrale à laquelle s’abreuvent les Droits, les Purs, ceux dont le regard porte loin, les Visionnaires.

   Un Homme, un seul, ou bien plutôt son Ombre glisse furtivement sur la pierre du seuil, il n’en demeure qu’une mémoire grise poinçonnée à même la pierre de son habitation. Tout au bout de la ruelle, un rectangle plus clair délimite un Passage qui donne sur le Rio de Ca’Foscari, son eau couleur de zinc, son faible clapotis pareil aux derniers soubresauts d’une longue tristesse. 

   Maintenant, comme s’il était parvenu au terme d’une quête initiatique (la seule vraie est bien évidemment celle de Soi puisque l’Autre n’est jamais que son propre écho, son intime redoublement, son ultime réverbération), Segreto n’est plus qu’une vague Silhouette apparaissant dans un étrange clair-obscur poudré d’or et de vermeil, une teinte « spirituelle » si l’on veut. Les grains de lumière sont une brume diaphane qui le font se confondre avec la perspective de la ruelle, la couleur saumon et grège des maisons, la clarté du ciel de la Lagune qui est ce plomb mystérieux posé sur les riches Demeures Patriciennes, sur les Palais ducaux.

   Il y a, en Segreto, dans le pli le plus immédiat de lui-même, l’étrange et bienheureuse fusion du Soi en ce qui n’est pas Soi mais le devient au seul prix d’une prodigieuse métamorphose. L’image qu’il donne de lui semble la réplique parfaite de la toile du génial Rembrandt « Philosophe en méditation ». Même climatique de lumineuse feuille morte, même impression d’une Sagesse qui semble venir du fond des âges. Même attirance fusionnelle pour le Secret.

   Au loin, parmi les faibles clapotis de l’eau de la Lagune, le mugissement d’une corne de brume. Un haut bâtiment blanc avec sa cargaison d’Âmes par pour d’autres destinations :

 

Terre de Feu ?

Pôle glacé du Septentrion ?

 Îles bleues du Péloponnèse,

sur les traces du valeureux Ulysse ?

 

Qui sait ?

Tous les voyages

ne mènent qu’à Soi !

Seul le Voyage compte,

nullement le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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