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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 09:57
L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Entre sel et ciel…

Bassin de Thau

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Il faut se lever à la lisière d’un songe, longer doucement une brume, à la façon des gerridés, les pieds dessinent sur le givre du chemin des étoiles d’eau, respirer juste ce qu’il faut pour ne pas troubler l’air, ne nullement contrarier l’onde. Dans les villages alentour, tout est calme, les Dormeurs sont au repos, les animaux sommeillent dans leurs boules de poils et de plumes, les loutres glissent infiniment dans leur fourrure de soie. Le paysage séjourne en un immense linceul qui est le lieu même où l’être des choses se connaît jusqu’en son ultime profondeur. Alors, en cette sublime hésitation de l’aube à paraître, un mot, un seul, mais combien précieux, fait son éclosion presque inaperçue : BLANC. Nous disons « BLANC » et nous avons sans délai accès à ce « Monde Blanc » qui est pur mystère tout comme la naissance du Jour, de l’Enfant, de la Nature est pur mystère. Impénétrable. Dense. Opaque. Et c’est à nous les Hommes d’en percer l’énigme, d’en creuser le sens. Avant tout, le BLANC est silence, le BLANC est lenteur. Tout est immobile pareil au premier mot du poème par lequel se dit le Tout du Monde.

 

On avance, là en soi,

au creuset de l’intime.

On est léger,

tel la feuille dans le vent,

l’oiseau dans les plis d’air.

Le Temps n’est pas encore.

Le Temps est juste

une promesse d’avenir,

un à peine ébruitement

à l’écart de Soi,

à la périphérie sans doute,

on en éprouve le précieux,

l’inimitable,

on en attend la venue

de la même façon

que l’aube attend le jour

depuis le creux de

sa longue patience.

Le Ciel est plus que le Ciel.

Le Ciel n’a ni attache, ni contour.

Il vit en lui,

au plus profond

de son être.

La Ligne d’Horizon

n’est pas encore,

peut-être n’a-t-elle

jamais été ?

Elle essaie de se dire,

de prendre forme entre

deux espaces vides qui sont

ses affinités essentielles.

 L’Eau est plus que l’Eau.

Elle glisse longuement

en direction de son Destin.

Sans bruit.

Sans parole.

Sans flux.

 

Eau/Horizon/Ciel,

une seule et même présence

une seule et même harmonie.

Tout dans la simple nuance de Soi.

Tout en haut, des touches de Gris,

de l’Argent, du Perle, du Souris.

Ce Gris est du Blanc

qui se voile, se dissimule,

se plie au sein même de sa Blancheur.

De l’Albâtre, du Céruse, du Saturne,

une unité en de subtiles variations.

On pense à un vase de Porcelaine

sur une étagère de verre.

On pense à la poudre de talc.

On pense à l’écume,

à la neige, au fin nuage.

Un môle léger avance

dans la diagonale du paysage.

Planches de mousse et de lichen,

planches disjointes par où se laisse voir

 la belle sérénité de l’onde.

Ce qu’il reste d’une fugue.

Ce qu’il reste d’un adagio.

Une infinie mélancolie

que ne pourra jamais combler

que la Beauté en sa plus juste mesure.

Un rythme de pieux noirs.

Puis d’autres planches posées

au-dessus de l’eau,

un simple vol de demoiselle,

une opalescence,

un cristal inapparent.

  

Dans l’écume de sa tête,

ce ne sont que flottements,

effleurements,

susurrements

de mots délicats

qui se donnent

dans la facilité,

la pure grâce :

 

instant, diaphane, osmose,

affinité, lunule, écluse,

aube, glace, milieu,

passage, léger, velouté,

docile, clément, pastel,

esquisse, laineux, aimant.

 

Rien qui n’entaillerait la douce puissance du jour.

Rien qui ne détruirait la montée évidente de l’heure.

Rien d’autre à faire que se disposer

au recueil, à la contemplation.

Tout ce qui se dit ici peut se contenir

en un seul mot : BLANC.

Il faut y revenir tout comme l’on revient

avec une ferveur inquiète auprès de l’Amante qui,

à peine laissée, appelle et attend

qu’une plénitude lui soit offerte.

Qu’un jour déplie son calice dont elle fera

le lieu de son épanouissement.

 

Perspectives quant aux œuvres d’Hervé Baïs

 

   Les Photographies dont il nous fait l’offrande sont le témoin d’une belle persistance à traiter l’inépuisable sujet de la Beauté, selon trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS, ce lexique si simple, si efficace qu’il dit l’entièreté du Monde en seulement trois notes. Prétendre créer des œuvres d’art est ceci : d’une économie de moyens, tirer une large sémantique qui épuise le sujet bien mieux que ne saurait le faire un cliché bavard. Le Simple, voici ce qui doit être maitrisé avec la plus belle assiduité qui se puisse imaginer. Je voudrais placer les Images d’Hervé Baïs sous la bannière du BLANC, comme il a déjà été dit, approcher ce « Monde Blanc », lequel, loin de s’abîmer en quelque formule facile, creuse un sens infini. En réalité Œuvre de Poète, œuvre d’une sensibilité exercée à extraire du Réel ce qui mérite de l’être et d’y demeurer, loin de l’agitation de notre société que Guy Debord, en son temps, nomma « La Société du spectacle ». Ses plus grandes audaces sont aujourd’hui dépassées en ces temps d’inflation où les célèbres « selfies » tiennent lieu d’identité, sinon d’emblèmes portés au-devant de Soi tels de brillants et irremplaçables oriflammes. Si le superficiel, si le contingent ont un nom, c’est bien celui-ci, « selfie » dont on ne pourra jamais tirer qu’un caprice sans réel objet, sinon de porter le Sujet là où jamais il ne devrait être, à savoir sur l’avant-scène, mais dans les coulisses, dans le trou du Souffleur où la modestie serait son visage le plus exact. Vraiment l’Homme ne connaît plus ses propres limites. En ceci qui paraît inessentiel, consiste un véritable danger, prendre sa propre image, cette pure illusion pour le Soi, pour la seule chose qui puisse nous déterminer en propre. Touté vérité est à cette aune.

   Il me paraît tout à fait pertinent de classer ce Photographe exigeant parmi les tenants du concept de « Monde Blanc » dont je vais essayer de tracer quelque sillage. Une large citation extraite du Site « Recours au poème », dans un article intitulé « Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux, nous permettra de mieux saisir ce que recouvre cette belle métaphore :

  

    « L’œuvre importante du poète André du Bouchet (1924–2001) comme celle de Kenneth White poète né en écosse en 1936 relève de ce que l’on appelle les « écritures blanches » (« le monde blanc » selon l’expression de Kenneth White).   Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue, tout en liant le langage à ce monde de l’élémentaire. »

 

   Les paysages qui figurent dans le travail d’Hervé Baïs, le choix méticuleux de LIEUX, au sens, précisément, de « lieux chargés de sens », la dialectique du Noir et Blanc, la posture méditative dans laquelle les Voyeurs de l’image que nous sommes devront se disposer, recueil en Soi, retour à une manière de terre vierge, originaire, seule dimension possible afin que puisse être rejoint ce que la Nature a de plus précieux à nous dire : sa dimension de terre nourricière des corps, mais aussi bien des esprits, ouverture à la claire donation du Monde. Les paysages donc qui viennent à notre encontre ont pour essentielle mission de créer en nous cette éclaircie par laquelle, par-delà le caractère esthétique, les sèmes inscrits dans les choses appelleront le recours à une éthique.

   Regarder avec l’exactitude qu’exige toute vérité ce beau paysage tout de blancheur, un flocon, une brume, le tissu d’un songe, vecteurs d’une naturelle fragilité, regarder donc au sens plein du terme consiste à ne nullement demeurer en Soi, mais à se porter au-dehors, tout près de ce môle de bois, de cette eau impalpable, de ce nu horizon et de les reconnaître comme parties de nous-mêmes car nous aussi, les Hommes, possédons une dimension de cosmos au gré de laquelle notre sort est intimement lié au sort du martin-pêcheur, du frêle roseau, du tamaris qui vibre sous l’amicale poussée du vent.

   Nous sommes Nous-plus-que-Nous, tout comme la Nature est plus-que-Nature, ces extensions d’être n’ayant jamais de sens qu’à se rejoindre, à cheminer de conserve sur les chemins de l’Avenir.  Contemplant cet éclat, cette splendeur de ceci qui nous est donné à voir, nous ne pouvons qu’éprouver, au plus profond de qui-nous-sommes, ce sentiment de sérénité, cette équanimité d’âme qui nous guérissent, au moins provisoirement, des événements d’une actualité le plus souvent totalement absurde.

   Mais, bien plutôt que de disserter longuement sur les évidentes vertus de ces images, voyons ensemble quelques horizons dévoilés par ce singulier et ô combien nécessaire « Monde Blanc » :

 

« bouillonnements blancs des vagues

                                    confusion des commencements

                        dissolution et amplitude

le vide est plénitude

 

et les goélands

                    font jaillir leurs cris spontanés »

 

« Un monde ouvert » - Kenneth White

 

   Extension - « Vague », « amplitude », « plénitude », « goélands », ce lexique rejoint, en sa valeur d’accroissement de la conscience humaine, celui dont il a été question plus haut dans le texte. C’est bien l’une des vertus charismatiques du Langage, c’est bien sa mesure de Totalité qui permet, au travers de quelques mots « d’anthologie » de nous placer, sans délai, dans ce Monde qui, pour être utopique, n’en est pas moins fécondateur pour notre esprit, multiplicateur pour notre imaginaire.

*

    « En jouant sur le mot et sachant que la blancheur est la synthèse de toutes les couleurs, j’ai tendance pour le moment, à nommer blancheur cette complète réalisation de moi-même et à traduire ces moments d’unité par des termes qui indiquent la blancheur ».

 

« Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde » - Michèle Duclos

 

   Extension - Le Blanc comme « synthèse de toutes les couleurs », ici se dit de fort belle manière Tout ce que le Blanc peut recéler en lui de significations multiples. Métaphoriquement considéré, il est pareil à ces jarres antiques venues du plus loin de quelque Péloponnèse, chargées des rumeurs d’une huile qui exhale encore les anciens mythes grecs, L’Iliade, l’Odyssée Homérique en leur excellente facture, fondements même de notre cuture occidentale.

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Photographie : Hervé Baïs

 

 

« Monde Blanc

 

Ce monde d’arbres blancs

Il est là devant moi

Bouleaux dans le gel, nus

Présents, vivants, patents

Seul le feu peut écrire

Sur pareil fait ultime

Je réclame du feu

Du FEU pour détruire et créer

Du FEU pour brûler l’illusoire

Du FEU pour écrire le blanc »

 

        Kenneth White

 

   Extension - L’arbre, et singulièrement le bouleau, cette pure élégance, ce pur mystère planté au sein de la rigueur Boréale, lui en son exacte blancheur nous indique la voie de l’Essentiel, la voie de la Photographie belle.

Réserve. Unité. Rigueur,

 

  seul ce triptyque est créateur de ce qui aura pour nom « œuvre ». Et comment ne pas comprendre le sens de cette haute dialectique, laquelle plaçant ici le blanc Bouleau, demandant là, l’incandescence du Feu, la comprendre selon la belle complémentarité des Opposés :

 

la Glace suppose le Feu,

la Rigueur exige la Passion.

La Prose appelle le Poème.

 

   Pour appliquer ceci à l’Image, c’est bien l’apparent Dénuement qui porte en lui la mesure amplifiée de la Joie. C’est l’exigence de tout Art qui se dit en cette sublime manière. Rien n’existe de Beau qu’au prix de cette tension, laquelle est le tissu de toute Tragédie. Or la Tragédie, et la Grecque tout particulièrement, constitue l’Archétype du Beau au motif que L’Homme confronté à son Destin acquiert son ultime signification, liberté qui fonde toute éthique.

 

*

 

« Combien d’aurores, froides de son repos d’où naissent des

   ondes,

Les ailes de la mouette plongeront-elles, son corps pivot

   du vol

Répandant des cercles blancs de tumulte… »

 

                     Hart Crane

 

   Extension - La Mouette est ce « vol absolu », comme le désigne Kenneth White dans l’extrait ci-dessous, ce « vol absolu » donc qui répand « des cercles blancs de tumulte ». L’efficacité de l’oxymore, qui fait se confronter les cercles apaisés de blancheur au tumulte, tient sur cette fragilité même du vol qui est, analogiquement, la fragilité du « Monde Blanc ». Car, oui, les « aurores » sont fragiles, le « repos » est fragile, les « ondes » sont fragiles, les « ailes » sont fragiles car, toujours, une guerre menace la paix, car toujours une haine se lève à l’encontre d’une amitié.

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Photographie : Hervé Baïs

 

*

     « …ce qu’il y a de difficile à réaliser, c’est que le coup doit pénétrer jusqu’au blanc, au moins en un endroit. »

William Carlos Williams

 

   Extension - Cette formulation de Williams C. Williams est d’une exceptionnelle teneur. Mais que veut donc dire « le coup doit pénétrer jusqu’au blanc » ? Cette formule n’est mystérieuse que le temps pendant lequel nous n’aurons saisi sa réelle profondeur. En réalité le Blanc n’existe nullement à l’état pur dans la Nature. Ni la neige, ni l’écume, ni la fleur de lotus, pas plus que les plumes du cygne ne sont blanches, seulement un reflet du Blanc, une apparence du Blanc. Afin de parvenir au cœur du Blanc, à savoir déchiffrer son Être, il faut le coup de foudre, la soudaineté de l’éclair de « l’exaiphnès » platonicien, ce changement subit du temps de façon entièrement qualitative, cette « nature étrange, stupéfiante, insaisissable » comme le dit lui-même Platon, ce saisissement au terme duquel, sans doute dans la plus grande stupeur qui se puisse imaginer, on est au cœur du BLANC, autrement dit dans une manière d’Origine, de Point Zéro à partir duquel tout pourra commencer à signifier.

   Ce qui constitue l’obstacle le plus évident à « pénétrer jusqu’au blanc », c’est bien évidemment notre commune et quotidienne disposition à nous engouffrer dans la première interprétation « mondaine » (au sens d’une réification de la pensée), à disposer d’un étant sous-la-main, tirant de son immédiate concrétude, sinon une vérité, du moins un semblant, dont, la plupart du temps, nous nous contentons. Le BLANC Majuscule ne s’obtient jamais qu’au travers d’une idéation, d’une intellection, d’une intuition et c’est pourquoi il brille au loin, telle la merveilleuse IDÉE Platonicienne, d’un éclat qui nous fait « cligner de l’œil », et nous rejoignons en ceci le Prologue de Zarathoustra où il est dit :

    « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » - Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

   Si nous observons correctement ce que sont « Amour », « Création », « Désir », « Étoile », nous nous apercevons rapidement que ce ne sont nullement des formes réifiées dont nous pourrions nous emparer, mais des IDÉES flottant en quelque inaccessible Empyrée. Or « le dernier homme » est bien celui qui se précipité dans l’absurde, le nihilisme, tête la première, pour ne s’être jamais attaché qu’à de « terrestres nourritures », oubliant de confier à son Esprit la tâche de découvrir ce Blanc Originel qui est le fondement même de notre Humanité.

 

En ce BLANC : L’Art, L’Amour, La Philosophie, Le Langage,

 

   talismans qui nous indiqueraient notre chemin le plus précieux. Cheminer est déjà beaucoup. Le début d’une insondable aventure !

 

« Blanc, blanc, blanc comme

   une frontière s’avançant dans la mort

c’est ça notre vie, c’est ça l’amour

   ligne après ligne

déferlant dans l’éclat… »

 

   Robert Duncan

 

   Extension - « déferlant dans l’éclat », c’est dire, encore une fois, mais de manière formelle différente, la nécessité de rencontrer cet éclair qui va nous féconder, nous porter aux rives de la Beauté, cette Belle Peinture, cette Belle Musique, cette Belle Photographie.

 

*

   « Ce qui deviendra plus tard la notion, l’intuition, la philosophie, le mythe du monde blanc – dont les vagues prémonitions peuvent naître dans l’expérience initiale – est concentrée essentiellement dans le corps érotique au contact des choses et des éléments : les remous de l’eau, le vol absolu des oiseaux, le corps souple du lièvre, la terre humide, les fleurs qui s’ouvrent, le tronc mince et cryptique du bouleau argenté, les lourdes grappes des sorbiers des oiseleurs, les seins d’une fille… »

 

Kenneth White - « La Figure du dehors »

 

   Qui comprend les beaux mots de Kenneth White (son patronyme est prédestiné puisque « White » en anglais signifie « Blanc »), comprend aussi le BLANC dont il est question lorsque l’intuition, clairement conduite, délivre en un seul « coup », aussi bien « les remous de l’eau », « le vol absolu des oiseaux », le « bouleau argenté ». Le mot de la fin sera laissé à Gertrude Stein :

« Un blanc est un blanc est un blanc est un blanc… »

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

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