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5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 09:24

 

     « De toutes manières, l'acte de réflexion, au lieu de se constituer en méditation athlétique où il ramasse ses forces pour les engager plus rudement, se dégrade alors en contemplation narcissique de ses propres formes. »

 

« Traité du caractère » - Emmanuel Mounier

 

*

   Sait-on pourquoi l’on entre soudain en contemplation ? Les motifs de contempler sont si rares. Et pourtant, qui n’a jamais contemplé demeure pour toujours sur le bord d’une évidente joie. Ce geste de retour sur soi est tellement empreint de pure grâce qu’à simplement vouloir l’évoquer, la plupart du temps, ne se présentent que de l’indicible, de la difficulté et son être semble se dissoudre à même son immédiate carence. Un genre de flottement infini qui nous disperse tant que nous n’avons plus de centre, que nous errons au large de qui-nous-sommes sans possibilité aucune de rejoindre notre propre logis. Exilés de notre singulière essence, nous ne savons plus, au juste, ce que sont les choses, comment elles viennent à nous, de quelle manière nous pourrions nous en saisir afin de ne demeurer dans ce sentiment de solitude abyssale qui, tout à la fois, est notre bonheur, tout à la fois la mesure d’une perdition dont nous pourrions bien ne jamais ressortir. Mais parler en termes généraux, s’il s’agit bien là du style le plus approprié à l’esprit même de l’acte de contempler, s’exprimant en allusions et en termes abstraits, nous laisse sur notre faim au motif que nous souhaiterions nous sustenter de plus substantielles nourritures. Pour cette raison, qu’il nous soit permis d’en approcher la forme à l’aune de trois variations qui en dressent la possible silhouette.

      Paysage - Vous êtes seul face au paysage dont il faut bien dire qu’il est « sublime », non au sens contemporain dévoyé au titre de la relativité ambiante, non bien plutôt dans sa connotation romantique ouvrant la dimension d’une poétique. A la manifestation de la contemplation, il faut ceci, la dimension d’une nature exacte, inentamée, libre d’elle, au sein de laquelle la liberté humaine trouvera sa propre mesure. Deux solitudes se faisant face dans une confiance réciproque, dans un échange du même. Nulle différence de qui-Vous-êtes à Qui-elle-est. Y en aurait-il une et ce qui prétendait à l’harmonie se trouverait projeté dans une manière de discordance si vive que le paysage s’annulerait à même sa propre vacuité, conduisant le Voyeur- que-Vous-êtes à sa perte. De façon à entrevoir un fragment de cette contemplation, nous ne disposons guère que de l’outil, toujours indigent, de la description, tout sentiment intime tremblant toujours de se voir découvert, donc trahi.

   Le ciel est clair, transparent comme s’il était le signe des espaces infinis, là où seule l’Éternité peut trouver lieu et place. Un nuage léger au plus haut, à peine la présence d’un flocon. L’horizon : une ligne brisée de montagnes qui s’efface au loin dans la plus grande douceur. Le soleil est une vague tache blanche, une lueur non encore assurée d’elle-même. Des collines d’herbe claire, rase, se prolongent en une ligne de conifères plus sombres. Puis, dans le demi-cercle d’une ligne noire, le miroir d’un lac où se reflètent, dans une sorte de mirage, les plus hauts sommets. L’eau est calme, lumineuse, elle porte, tout à la fois, la dimension du ciel, le mystère de l’inaccessible profondeur. Seules quelques racines aériennes émergent de l’onde comme pour en ponctuer le calme, le dire sur le mode mineur. Au premier plan, une courte forêt d’herbes aquatiques dresse ses herses pacifiques.

   De tout ceci vous êtes empli avec respect et pudeur. Jamais de hiatus entre Celui qui est droit et la Nature qui est donatrice de vie. Une unique respiration, un identique battement de cœur, une rencontre au sein des affinités. Vous-qui-contemplez ne le pouvez qu’à vous fondre en elle qui vous accueille au plein de sa vérité, de sa multiple et belle donation. Vous ne contemplez qu’à être à votre tour contemplé. Qui, mieux que cette Grande et Immémoriale Sagesse, pourrait s’acquitter de cette tâche avec plus d’amour, de gratuité, de générosité ? Afin que la contemplation ne se compromette en quelque vénéneux solipsisme, il lui faut cette profondeur d’écho, cette perspective d’entente, cette étendue d’écoute. Nulle autre alternative que celle de l’Homme-Nature, que celle de la Nature-Homme. Il y a des évidences, des truismes qu’il faut bien consentir à porter au jour, comme si la répétition pouvait trouver enfin son empreinte dans le morceau de cire malléable à l’infini de l’humaine condition.  

   Peinture - Quelle meilleure suite à donner au Paysage que de se porter sans délai, par exemple, auprès d’une œuvre de Paul Cézanne : « Nature morte à la mangue verte ». Pourquoi ce choix ?

Eh bien la description s’essaiera à en justifier la présence. Vous êtes dans la salle silencieuse du Musée, face à face avec l’œuvre sans que quelque chose que ce soit ne vienne s’y immiscer, pas plus un autre Visiteur, qu’un bruit ou une trop vive lumière, toute réalité qui s’interposerait serait de trop dans le dialogue que vous entretenez en silence avec la Nature Morte. Ce fond bleu où les traits de pinceau sont visibles, cette nappe grège aux multiples et harmonieuses variations, cette assiette nervurée d’une ligne de couleur, la mangue qui y repose, le citron en son éclat jaune, les trois pêches à la teinte chaude, lumineuse, tout ceci vous atteint au plus profond, en cet endroit mystérieux où, d’une façon quasiment alchimique, rien ne s’y résout qu’en une métamorphose qui est le lieu même de vos aspirations les plus pures, là où votre ardeur culmine, là où, prolongé au-delà de qui-vous-êtes, vous vous agrandissez d’une nouvelle dimension, vous vous déployez tout comme la plante sous l’amicale poussée de la lumière. Vous n’avez nullement quitté des yeux cette scène de fascination et de plénitude. Cette Nature Morte, en quelque façon, était la Compagne depuis longtemps recherchée, enfin trouvée, offerte par le Maître d’Aix-en-Provence. La contemplation portée à son acmé est ceci, fusion de Soi en cet Autre qui, au terme de la vision, sera partie intégrante de qui-vous-êtes, sans qu’aucune dette ne vous attache à elle, unique geste d’oblativité, de donation au regard de qui en sait recevoir la plurielle et indépassable obole. Et, maintenant, sans qu’un quelconque souci de gain hiérarchique en guide le motif, il nous faut en venir à l’image du Nu en sa plus belle figuration.

   Nu - Contempler ce superbe Nu que nous offre la photographie d’un Nu. Cette image décrit si bien la scène que vous attendiez que vous ne pourriez vous en soustraire qu’au prix d’un vif dépit. Sans doute, tout n’est-il sujet à contemplation et l’on comprendra aisément que la scène domestique cent fois croisée dans sa verticale contingence ne suscite en nous qu’un désintérêt sans fin, et ceci n’est rien que de plus normal. Si la contemplation demande l’intime, le discret, le simple, le repli sur soi d’une réalité cernée d’imaginaire, alors nous pouvons dire qu’ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la magie opère. La pièce baigne dans un merveilleux clair-obscur. L’ambiance est feutrée, un genre de rumeur d’aube avant que le jour ne s’annonce. Juste un angle de fenêtre, c’est-à-dire, une visée du Monde sur le mode du clin d’œil, à peine un battement de cils. Dans le tamis de clarté, l’accoudoir incurvé du fauteuil, son pied de métal luit faiblement, les lames du parquet teintées d’une vaporeuse cendre grise. Sur le devant du fauteuil, sur une plaine de laine généreuse, l’empreinte noire d’une vêture. Au centre de la scène, pareille à une statue antique qui serait éclairée de l’intérieur, le calme surgissement de la chair d’ivoire du Modèle.

   Femme-Fruit. Femme-Mangue pour rejoindre la toile de Cézanne. Femme-Paysage pour jouer avec la montagne que reflète le lac. Femme-Monde pour dire la joie sans ombre, l’éclat qui nous submerge à apercevoir ce don de la Vie en sa « Multiple Splendeur » selon la belle expression d’Émile Verhaeren. Alors, serait-ce la dimension humaine qui serait à même de réaliser au-delà de toute parole le geste de contemplation au terme duquel nous serions comblés à seulement franchir le sans-distance de Soi à ce qui-n’est-Soi mais, soudain, se confond avec notre propre existence ? Oui l’Humain, en son inestimable valeur, plus encore que l’Art, plus encore que le Paysage nous saisit, nous transit au point de savoir ce qu’être humain veut dire en ces temps d’aride inhumanité. Seule la Contemplation peut encore nous sauver du désespoir ambiant. Si, de la place que nous occupons qui, parfois est si étroite, nous nous portons en direction du beau Paysage, de la belle Œuvre, du beau Modèle, en un mot vers la BEAUTÉ, alors nous pourrons nous inscrire en faux contre l’assertion d’Emmanuel Mounier, dépasser notre constitutionnel narcissisme et trouver en des Formes dignes d’être considérées des motifs d’espérer.

 

Que viennent à nous les Choses Belles,

leur accueil sera notre plus grand bonheur !

De ces choses, non seulement

nous en avons besoin sous la justification

d’un désir constitutif, ce qui, déjà,

serait tout à fait sensé,

mais bien plus au motif que

les sillons de Beauté creusés en nous

se donnent comme mesure vitale.

Oui, toute vie accomplie

est Contemplation.

 

 

  

 

 

 

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